B NOËL JOUR JEAN 01, 01-18 (1) Scourmont : 25.12.2020

« Au commencement était le Verbe » (Jn 1,1). Frères et sœurs, en ce jour de Noël, l’Église propose à notre méditation cet Évangile, le Prologue de Saint Jean, qui évoque le commencement. À l’origine de notre existence, au « commencement », il y a le « Verbe », c’est-à-dire une Parole, le Verbe de Dieu, qui se fait chair, qui se fait l’un de nous : un être humain, mais aussi un Dieu qui nous désire et nous aime personnellement, depuis toute l’éternité et pour toujours. Nous ne sommes pas le fruit d’une nécessité absolue, qu’on l’appelle l’évolution, le créationnisme, le hasard, la matière, l’énergie… Nous sommes enfants de Dieu.

 

Cet Évangile nous révèle que, pour Dieu, chaque personne est tellement importante qu’il s’incarne pour devenir l’un de nous. Dieu lui-même devient une personne humaine, particulière, limitée. « Celui qui est la Parole est devenu un homme et il a vécu parmi nous, plein de grâce et de vérité » (Jn 1,14), nous dit saint Jean. Toutefois, cette incarnation de Dieu est tellement inouïe qu’elle ne nous émeut pas, tellement nous peinons à y croire vraiment. Dieu, enfoui, perdu parmi les hommes.

Dieu est à l’opposé de l’esprit annihilant qui tend à homologuer les personnes en en faisant un amas d’individus, de chiffres, d’anonymes, de clones. Le recensement était l’un des péchés les plus condamnés dans l’Ancien Testament par les Hébreux car il consistait à transformer les personnes en de simples chiffres, manipulables, utilisables. Pour Dieu nous ne sommes pas un chiffre, fut-il un numéro national, nous ne valons pas pour ce que nous produisons ou consommons, une masse fiscale ; pour Dieu, chacun de nous est unique. Et Dieu est unique pour chacun de nous. Aussi sommes-nous invités à accueillir cette Parole, ce Verbe, dans sa chair, dans notre chair, pour qu’Il y soit lumière.

        « Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant en ce monde » (Jn 1,9)Dieu est le fondement de chacune de nos existences, il nous a voulus personnellement, et pour cela il est aussi la lumière qui nous guide et nous accompagne chaque jour. C’est ce que nous appelons la Providence. Dieu n’a pas un « plan stratégique » pour le salut du monde, dans lequel nous serions un pion en plus. Dieu suit chacun de nous, comme une mère attentive à son enfant, et il transforme toutes nos circonstances et nos choix en occasions de croissance. Dieu est la lumière qui nous guide, même au milieu des ténèbres les plus épaisses, c’est ce que nous montre la Passion et la Résurrection du Bon Pasteur : l’amour de Dieu est plus fort que la mort même, car « Il est le Seigneur » (Jn 21,7).

« … mais le monde ne l’a pas reconnu » (Jn 1,10). Dieu se fait tellement proche qu’il n’est plus reconnaissable. Quand Jésus entre dans nos vies, Dieu n’est plus un concept, une idéologie, une morale : il parle, il agit, il nous émeut, nous envoie, nous corrige, nous console. Ce Jésus qui nous fait connaître Dieu le Père peut aussi le voiler si nos cœurs s’endurcissent. Car parfois nous restons attachés à l’image d’un Dieu lointain, transcendant, indifférent. Un Dieu absolu, lié dans son ciel par sa majesté et sa grandeur. Ce Dieu est bien plus confortable pour nous qu’un Dieu libre. Est-ce possible que Jésus, présent dans cette hostie, raconté dans l’Écriture, livré aux mains d’un communiant… soit vraiment Dieu ? Il est plus facile d’aimer un idéal qu’une personne concrète, car nous contrôlons l’idéal. Nous pouvons aimer l’humanité en général sans être capable de supporter les personnes en particulier, comme individus. Sommes-nous prêts à ce que Jésus entre dans nos vies comme une personne concrète ? Un enfant, un Christ crucifié, un Sauveur ? Simon Pierre Arnold, moine bénédictin, a récemment publié un livre : Dieu est nu. Hymne à la fragilité divine. « En ce sens, écrit-il, Dieu est infiniment plus dépendant de nous que nous ne le sommes de lui. Il est éternellement en attente d’une réponse humaine qui assume sa mutualité, son alliance amoureuse »[1].

        « À tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu » (Jn 1,12)Au fondement de notre existence se trouve le désir de Dieu. Pendant notre vie sa Providence nous accompagne et l’accomplissement de ce cheminement est de rejoindre Dieu comme son enfant. Dieu se trouve donc au début, pendant et à la fin de notre vie. Ce jour de Noël est un moment privilégié pour prendre du recul et nous rendre compte que notre vie est un pèlerinage vers Dieu, que notre histoire prend son sens en Dieu. Si nous ne vivons pas cette vie comme un pèlerinage vers Dieu elle devient une fuite : de nos peurs, de nos faiblesses, de nos précarités, en définitive de la mort. Comme pour les apôtres sur la mer de Galilée, si Dieu n’est pas dans notre barque, nous sommes perdus (Mc 4,35-41). « Quand le serpent convainc Adam et Ève de manger le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, il leur promet de devenir “comme” des dieux, c’est-à-dire tout-puissants. En fait, ils deviendront comme le vrai Dieu : nus et vulnérables ! Mais ce n’est pas précisément ce qu’ils espéraient »[2].

« À tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. Ils ne sont pas nés du sang, ni d’une volonté charnelle, ni d’une volonté d’homme : ils sont nés de Dieu » (Jn 1,12-13)En ce jour de Noël nous ne célébrons pas la naissance d’un modèle, d’un super-homme, d’un nouveau Bouddha ou d’un Socrate. Par le baptême nous avons reçu Jésus et il a fait naître en nous cette nouvelle vie, désormais nous sommes « nés de Dieu ». Jésus n’est donc pas un modèle que nous essayons de rejoindre, mais le principe intérieur d’une vie nouvelle, une vie divine qui porte en nous des fruits divins. « C’est la gloire de mon Père que vous portiez beaucoup de fruit et deveniez mes disciples » (Jn 15,8). Nous ne sommes pas appelés à devenir des héros mais des saints. Les héros nous montrent ce dont l’homme est capable, mais les saints révèlent l’action de Dieu.

Heureux les pauvres de cœur, ceux dont le vrai bonheur est Dieu, car Dieu est avec eux, l’un d’eux. La Sagesse du monde ne fait pas un grand discours pour nous dire qu’elle nous aime, elle vient tout simplement à nos côtés. Jésus nous redit aujourd’hui, nu dans sa mangeoire, qu’il est la clé de voûte qui donne sens à la création et à notre existence, qu’il est le seul qui puisse combler la soif de notre cœur. À tous, il offre un changement de vie et la possibilité d’entrer dans une relation nouvelle avec Dieu, notre Père. On ne le reconnaît vraiment qu’en répondant amour pour Amour, car « Dieu est Amour » (1 Jn 4,8).

 

[1] Simon Pierre Arnold, Dieu est nu. Hymne à la divine fragilité, Montréal/Namur, Novalis/Lessius, 2019, 277 p. (p. 82).

[2] Ibidem, p. 79.