Mercredi des Cendres

 Février 2021

 

Chers Frères et Soeurs, ce Carême qui s’ouvre devant nous est un temps pour revenir à Dieu de tout notre cœur, comme nous le dit le prophète Joël dans la première lecture. Et ce retour à Dieu, c’est celui auquel saint Benoît appelle le moine dès le deuxième verset de la Règle. Et toujours saint Benoît, nous le savons, nous invite à avoir une vie, “en tout temps, aussi observante que durant le Carême” (49,1). C’est dire l’importance de ce temps liturgique, qui n’est pas une simple paranthèse, un mauvais moment que nous aurions à traverser avant la joie de Pâques. Non, il semble plutôt qu’il ne peut y avoir de véritables fêtes pascales, de véritable résurrection dans nos vies,         sans ce passage obligé où germera en nous ce qui pourra éclater à Pâques. C’est donc fondamentalement un temps de libération, un temps qui ouvre à la vie. Ainsi, pour y entrer pleinement, la question que nous pourrions nous poser serait de savoir dans quelle mesure nous souhaitons vraiment nous ouvrir davantage à la vie ? Nous ouvrir à ce qu’elle nous propose de nouveau, d’inconnu ? Ou, a contrario, dans quelle mesure nous ne préférons pas nous cramponner au déjà vu ? Le Carême n’est donc pas une période sombre, mais un temps pour faire le choix de la lumière et de la vie.

 

Et ce temps liturgique, comme le manifeste notre eucharistie de ce jour, ce n’est pas tout seul que nous le vivons, mais ensemble, en Eglise, en communauté. Il ne s’agit donc pas tant de me débattre avec ma gourmandise ou mon orgueil, que de croire que le Christ agit en chacun de nous en même temps, simultanément, pas les uns sans les autres. Le défaut, le péché, que je dois combattre est alors celui qui me sépare de l’autre, celui qui fait barrage à la communion, à la communauté que le Christ, par son Esprit, ne cesse de vouloir construire en nous et avec nous.

C’est donc comme assemblée et comme communauté que nous devons entendre l’évangile d’aujourd’hui. Jésus nous demande si “ce que nous faisons pour devenir des justes” nous le faisons “pour nous faire remarquer” ? L’habit ne fait pas le moine, dit-on. Alors, que vivons-nous véritablement à l’intérieur de nous-mêmes et à l’intérieur de notre communauté ? Et pour être moins moralisant, je poserais la question autrement : Où Dieu nous attend-il ? Où le rencontrons-nous ? Et quelle Bonne Nouvelle nous donne-t-il à vivre pour nous et pour les autres ?

Ici, Jésus prend trois exemples, trois lieux où nous le rencontrons : l’aumône, la prière et le jeûne. Celui qui donne sans savoir “ce que fait sa main droite”, c’est celui qui sait que le don est une rencontre à laquelle le Christ nous convie. Ainsi, comment savoir ce que tu donnes réellement si tu ne prends pas en compte ce que tu reçois en échange. Donner est une grâce, donner est un don.

Nous rencontrons aussi le Seigneur dans la prière, une prière qui n’est pas exhibition de nos supposées qualités, mais qui est indigence, voire même parfois indigeste ; une prière qui n’est pas paroles, mais écoute de la Parole et alors seulement réponse à cette Parole. Ne pas prier pour “bien se montrer aux hommes”, et plus particulièrement à celui que nous sommes ; ne pas prier pour se mettre en lumière, mais pour se voir en pleine lumière, celle qui dévoile nos ténèbres. Prier pour  se recevoir de Celui qui est la lumière,  là encore dans un don.

Enfin, le Christ nous invite à le rencontrer dans le jeûne, toutes sortes de jeûnes, qui consistent à ouvrir un espace en nous pour qu’il puisse s’y donner. Un jeûne qui nous confronte à notre vide, notre solitude, nos déserts. Un jeûne où, par grâce, il faudra persévérer parce que la joie est dans la victoire qui vient de Dieu, et non dans les défaites trop faciles.

Trois rencontres de Dieu, à la fois personnelles et communautaires; trois promesses de la vraie vie où chaque fois il nous est assuré que “ ton Père qui voit dans le secret te le rendra.”

Le Carême est toujours un temps de conversion. Ce qui peut peut-être éclairer celui de cette année, c’est que depuis un an nous vivons avec cette pandémie. Si, évidemment, cette dernière n’est pas un châtiment de Dieu, elle est néanmoins un signe, un signal, une alerte. Nous entrons aujourd’hui dans ce temps de conversion dans une époque, une société, une humanité qui est elle-même appelée à se convertir. Dans l’un comme dans l’autre cas, Jésus nous appelle à nous interroger sur notre manière de nous conduire devant les autres et avec eux, de nous demander ce que finalement nous cherchons, de nous réapproprier ce qui nous fait vraiment vivre. Pour ce Carême, nous sommes invités à choisir entre une dynamique, un processus, un don de libération ou, au contraire de nous laisser enliser dans un mécanisme infernal qui nous enchaîne, personnellement et communautairement, dans la frustration, le désespoir et finalement la mort. Alors en cette eucharistie, rendons grâce pour la vie qui nous donnée, proposée, libérée.