Toussaint 2020

(Mt 5, 1-12a)

Frères et sœurs, en ces jours où notre quotidien, nos habitudes, nos certitudes sont ébranlés, il nous est bon d’entendre les béatitudes, cette promesse du bonheur. Les écouter, les méditer, c’est découvrir quel bonheur le Christ nous promet, quelle sainteté il nous propose.

 

Le bonheur, en Matthieu, n’est pas une idée, un concept, que nous aurions à penser, à imaginer, voire à fabriquer ou encore à maîtriser. Il est d’abord une déclaration, une proclamation. C’est peut-être le sens de cette remarque insolite de l’évangéliste qui nous dit que Jésus « ouvre la bouche ». Le bonheur est donc d’abord cette Parole qui vient de Dieu, à l’image de cette graine de moutarde qui devient un arbre, ou encore du levain qui fait lever toute la pâte, comme nous le disait l’évangile de mardi dernier. Et cette Parole, si elle surplombe du haut de la montagne, c’est pour venir s’incarner, se vivre et se dire, au sein de notre plaine, au cœur de notre réalité quotidienne, et cela quelle qu’elle soit. Pas de bonheur possible, pas de bonheur facile, pas de sainteté en dehors de ce qui fait la réalité de notre quotidien.

Le quotidien n’est pas d’abord le présent ou l’immédiateté, mais un temps qui se prolonge, qui s’étale. Et c’est là le seul lieu, le seul temps pour le bonheur et la sainteté, celui de la durée qui leur permet de se construire et d’élaguer tous les faux-semblants. Il faut leur donner le temps de rejoindre la profondeur de notre vie pour qu’ils puissent prendre toute leur ampleur. Et qu’est-ce qui pourrait mieux dire cette profondeur, tout au moins la balbutier, si ce ne sont nos pauvretés et nos pleurs dont parle Jésus ; notre faim et notre soif de justice ; la miséricorde et la douceur que nous espérons et que parfois nous donnons ; la pureté qui se cache, malgré tout, tout au fond de nous ; notre désir de paix ; et ces persécutions que nous pourrions parfois ressentir, plus généralement des incompréhensions, qui disent notre irrémédiable solitude ? La parole de Jésus vient au cœur de notre réalité quotidienne mais pour y toucher sa profondeur, lui donner sens, la révéler. Elle vient interroger ce que nous faisons de ce quotidien et comment nous le percevons. Le bonheur et la sainteté semblent alors être la réponse à cette interrogation. Ils sont la parole qu’à notre tour, en réponse à la parole de Dieu, nous pouvons dire, nous pouvons poser sur notre existence, sur celle de notre monde, sur nos drames communs. Ils sont une parole, celle de Dieu ou la nôtre, qui rend lisible et audible ce que nous traversons, ce que nous sommes lorsque nous sommes traversés par la Parole, par l’évènement, la déchirure. Une parole qui transforme et convertit, qui ouvre un avenir et qui ouvre à la vie.

Pour mieux comprendre le bonheur en Matthieu, et la sainteté, peut-être faut-il nous pencher sur son autre versant, ces passages de l’évangile que nous appelons les malédictions. « Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous fermez à clé le royaume des Cieux devant les hommes ; vous-mêmes, en effet, n’y entrez pas, et vous ne laissez pas entrer ceux qui veulent entrer ! » (23,13). La raison du malheur est certes dans le fait d’interdire le royaume aux autres et de se le fermer à soi-même. Mais en réalité, la raison du malheur, qui reviendra six fois comme un refrain dans ce chapitre 23 de Matthieu, c’est l’hypocrisie : « Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites ». Pourtant, soyons-en sûr, Jésus ne condamne pas une hypocrisie morale, et ce n’est évidemment pas sur ce terrain-là qu’il veut nous entraîner. Non, Jésus ne condamne pas, mais il regrette et déplore un aveuglement, une illusion. L’hypocrite que Jésus démasque, ne cherche pas à tromper les autres, mais il se trompe lui-même, et parce qu’il se trompe lui-même, en arrive à tromper les autres. Son malheur est dans son incapacité à faire la vérité sur ce qu’il est, sur ce qu’il vit et sur ce que vivent les autres. Et s’il ne le peut pas, c’est parce qu’il s’enferme dans sa parole, son idée, et ne peut accueillir celle qui viendrait d’ailleurs, d’un autre que soi, du haut de la Montagne. Dans cet évangile, comme dans tous les évangiles, qui sont ces gens heureux, qui sont ces pauvres de cœur à qui le royaume est destinés, si ce ne sont ceux qui écoutent, ceux qui accueillent la parole que Jésus leur offre ?

Le bonheur, le chemin du bonheur et de la sainteté serait donc l’accueil d’une Parole qui vient interroger, révéler et faire en nous la vérité ; une parole qui vient nous déplacer, nous inviter, nous ouvrir un avenir là où pauvreté ou larmes le refermaient. Oui, heureux sommes-nous, heureux serons-nous, quel que soit notre malheur, si nous pouvons entendre cette Parole qui met en route, cette Parole qui, en soi, ne change rien à la matérialité de notre situation, mais qui l’ouvre infiniment et qui nous donne de pouvoir la traverser debout et vivant, heureux et parfois saint.