Où es-tu donc ? — La voix de Dieu cherche l'absent
depuis que le fruit fut pris.
« J'ai pris peur… la femme que tu m'as donnée… » L'homme accuse, et se dérobe.
Et la femme, à son tour : « Le serpent m'a trompée. »
Dieu interroge un autre : « Où est ton frère ? » — La terre a bu son sang.
Et cet autre-là se dérobe : « Suis-je son gardien ? »
Mais un jour, Dieu fait homme dira, en un autre jardin :
« Si ton frère a péché, va vers lui,
Seul à seul, sans éclat, comme on va vers un frère. »
Il y a une manière de regarder l'histoire humaine — la nôtre, celle de chaque jour — à partir de ces questions et de ces réponses que nous venons d'entendre. Celui qui est interrogé, c'est moi, c'est toi, c'est chacun de nous.
Les paroles que Jésus prononce aujourd'hui viennent après qu'il nous a enseigné que le plus grand dans le Royaume est celui qui s'abaisse comme un enfant, que rien ne justifie d'être une occasion de chute, et que c'est la volonté du Père qu'aucun de ses petits ne se perde. C'est pourquoi, pour aller vers le frère, il faut d'abord être conscient de moi-même, connaître ma propre « communion de péché » avec lui.
Chaque jour, nous sommes devant la rencontre de deux « tu » — parce que chacun est un « tu » pour l'autre — qui ont besoin de se rencontrer et de se retrouver dans une réconciliation. Ce ne sont pas deux « tu » isolés : ce sont deux frères, frères en Jésus, qui se sont réunis en son Nom pour le suivre. Habitués à porter un nom de famille, à nous définir par telle famille, tel peuple ou telle nation, nous oublions notre unique appartenance inaliénable : celle de ceux que Jésus a réconciliés par son propre sang.
La correction chrétienne exige donc de sortir de son propre isolement, d'abandonner la conversation intérieure et d'entrer en dialogue avec l'autre. C'est-à-dire une écoute mutuelle avec la « vérité nue ». (Horace)
Faisons mémoire : « Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S'il t'écoute, tu as gagné ton frère. » C'est Jésus qui nous le dit, lui qui nous réunit et nous unit : nous faisons déjà partie de son unique Corps. Nous ne sommes ni une communauté ni une famille autoconvoquée, mais une communauté et une famille d'appelés par le même Père, autour de Jésus. Le bon Pasteur cherche la brebis perdue — et celui qui le suit cherche lui aussi, parce que lui-même a été cherché et trouvé.
L'urgence de ce pardon mutuel n'échappe pas à la Règle de saint Benoît, que nous pourrions paraphraser ainsi :
« car chacun de nous doit aussi porter un grand soin de son frère, et courir vers lui avec toute la sagacité et le zèle dont il est capable, de peur qu'il ne se perde, lui qui nous a été confié par l'unique lien de la fraternité ». (cf. RB 27).
La correction chrétienne n'est pas un défoulement émotionnel. Elle implique de rendre visible la vérité de l'autre, à moi-même d'abord, puis à ce frère qui s'est trompé. Saint Bernard l'enseigne avec une perspicacité extraordinaire :
« Celui qui, mené par sa propre volonté, n'a de compassion que pour lui-même, pourra-t-il avoir compassion de son frère ?… Achetons trois parfums pour l'âme : des sentiments de compassion, le souci de l'équité et un esprit de discernement… il nous faut acheter la modération pour reprendre, la facilité pour exhorter et l'efficacité pour persuader…
avant de corriger les autres, confesse tes propres péchés… Je vous le redis : le meilleur sermon, c'est l'exemple des œuvres ; il convainc aisément et montre que ce que nous conseillons est possible… Cherche d'abord la retenue que tu te dois à toi-même : ton premier prochain, c'est toi-même.
Ajoutes-y la miséricorde que tu dois au prochain, car tu seras sauvé avec lui. Et n'oublie pas la patience que Dieu te demande : garde-toi de te perdre par impatience ; supporte tout par amour de celui qui, le premier, a beaucoup plus souffert pour toi ». (Deuxième sermon pour la Résurrection du Seigneur).
Notre mission est de gagner le frère pour Jésus et pour la communauté — non de l'emporter sur lui pour ma propre satisfaction. Si nous commençons par l'humilité de notre propre misère, nous atteindrons le cœur du frère à partir de la compassion, qui ouvre la possibilité de toute écoute et de toute transformation.
Il y a une interpellation première et nécessaire de ces paroles : ce frère qui est mien, c'est moi-même. C'est à moi que je dois d'abord m'adresser pour corriger. Là, dans mon intérieur, je dois écouter la vérité sur moi que je fuis souvent, et écouter la voix de Dieu qui m'interpelle dans toute lectio, dans la voix de ma conscience et dans la voix des autres.
Et il y a une frontière existentielle de blessés par des désaccords, par des liens brisés, qui ont besoin d'être évangélisés par le pardon. Parfois le chemin est long et fatigant ; parfois non. D'une manière ou d'une autre, il faut aller jusqu'à cette extrémité où n'attendent pas seulement le frère en faute, l'offensé et la communauté, mais surtout Jésus — qui nous y attend lui-même, comme si c'était Lui qui avait besoin d'être réconcilié.
Aucune communauté ne guérit complètement, ni ne peut réparer tout à fait l'échec du départ d'un frère. C'est pourquoi gagner le frère vaut plus que gagner une discussion. La correction échoue si elle gagne la discussion mais perd le frère.
On ne peut pas prier honnêtement pour la paix en faisant des plans pour commencer une guerre. Si nous voulons la paix, notre meilleure option est de vivre désarmés, sans viser personne — ni avec la langue, ni avec le silence, ni avec le jugement.
Si le Maître a donné sa vie pour nous réconcilier, jusqu'où est-ce que je veux aller, moi, comme son disciple ?
Le pardon n'a pas commencé avec nous, mais avec le Père : c'est Lui qui s'est mis en mouvement pour nous réconcilier, livrant son Fils unique à la mort pour nous donner une vie nouvelle. La réconciliation est, avant tout, une initiative divine, à laquelle nous sommes invites à participer.
C'est pourquoi nous nous demandons : suis-je disponible pour parcourir tout le chemin nécessaire pour l'atteindre ? Quels obstacles est-ce que je mets à la réconciliation, et suis-je capable de les reconnaître ?
Que le Seigneur, qui le premier est venu nous chercher, nous donne aujourd'hui le courage d'aller, nous aussi, chercher notre frère, pour faire ensemble le chemin de retour vers la maison de ceux qui se réunissent en son Nom.
Fr. M-Isaac, 6 septembre 2026
