Homélies du Père Isaac Beliera

Homélie du 30e dimanche du temps ordinaire – 25 octobre 2026

Chers frères et sœurs: Permettez-moi une confidence : il y a quarante ans, à cette même époque, je me préparais à l’ordination sacerdotale. Je devais choisir une devise, et la question que je me posais intérieurement était : qu’est-ce qui est important ? Quelle est la seule chose que je ne peux pas éluder ?

Alors, ces paroles de Jésus, prononcées face à une question similaire, me revenaient sans cesse à l’esprit. La réponse de Jésus était directe, elle me coupait toute retraite, il m’était impossible de contourner cette montagne : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit … » C’était une confrontation dramatique, comme celle de l’Évangile d’aujourd’hui, qui exprimait la quête angoissée de tout cœur humain aspirant à un principe unificateur au milieu de la dispersion de l’existence.

La réponse de Jésus reste inchangée à travers le temps et les circonstances. Nous ne pouvons y échapper : c’est un chemin qui n’a qu’une seule direction et une seule voie bien balisée. Moins idéalistes, moins romantiques, moins superficiels, plus fatigués, lassés de tant et tant de détours, nous continuons au volant de notre voiture, mais le carburant et le moteur, ce n’est pas nous : c’est l’Autre, mon Autre, notre grand Autre.

À présent, en cet instant même, la question se retourne et résonne ainsi : « Moi, le Seigneur, ton Dieu, ton Unique, je t’aime de tout mon être, de tout mon être véritablement, et j’espère que tu te laisseras aimer une bonne fois pour toutes « de tout mon être ». Et que tu me laisseras aimer tes frères à travers toi, de tout mon être.  »

Il s’agit de reproduire en moi le Christ qui m’aime et que je veux aimer, tout comme je suis aimé.

Mais qu’est-ce qu’une relation d’amour avec Dieu ? En quoi consiste cette relation ? Pouvons-nous avoir une relation avec Quelqu’un d’aussi différent, invisible, inaccessible, intouchable, insondable ? Ne nous vantons-nous pas trop vite d’avoir avec Dieu une relation digne de Dieu et de nous-mêmes ?

Un début de réponse se trouve dans ce « de tout cœur » qui se répète trois fois : ce n’est pas une question de quantité, mais plutôt un déploiement dans la dimension. C’est, en tout, « la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur » (Saint Bernard, De consideratione, V, XIII, 27-29 ; cf. Éphésiens 3, 18-19) : cela englobe tout, en Dieu et en nous.

Jésus, « L’image de Dieu invisible, […] en qui tout tient sa cohésion », donne une bonne réponse, une très bonne réponse, à laquelle il n’y a pas de réplique. Mais sa grande réponse est au-delà des mots, elle est dans la croix : c’est là que reste fixée pour toujours la réponse d’amour à Dieu et aux hommes. Jésus est la Torah vivante et incarnée qui dévoile l’intention pleine et inaltérable de la volonté du Père. Le Dieu unique nous aime en se donnant tout entier, libre et unifié comme Lui seul peut l’être. Nous ne sommes pas face à une exigence imposée à l’homme, mais face à la structure intime de tout ce qui est et existe. Il n’y a pas d’amour plus grand, ni plus extrême, ni plus définitif. C’est le sommet… Allons donc, nous aussi, vers les hauteurs…

Écoutons le témoignage d’Ælred : « Il a eu compassion de nous et, par son seul amour, il a fait l’expérience des misères de notre mort. C’est pourquoi, bien-aimés, soyez ses imitateurs comme des fils très chers, et marchez dans l’amour comme le Christ qui nous a aimés. Revêtez vos âmes de pareilles vertus comme d’une parure, afin d’être dignes d’accéder au saint des saints. » (Ælred de Rievaulx, Sermon 28,21)

À quoi nous servirait un amour si grand si nous ne pouvions pas le faire nôtre ? Le Dieu compatissant agit en nous et nous appelle à participer à son amour compatissant.

L’amour est toujours l’essentiel, là où je me dirige vers Dieu et vers les autres, là où je ne suis plus troublé par « tant et tant de choses », mais par la compassion aimante ; là où se trouve l’essentiel, c’est là que mon frère et moi avons tout intérêt à être, en tant que reflet sacramentel et confirmation historique irremplaçable de l’amour de Dieu.

Jésus nous a libérés afin que nous soyons libres d’aimer. La liberté d’aimer de manière personnelle. Oui, car la liberté sert à vivre l’exigence d’un don sans réserve de tout notre être à Dieu et à ceux qui appartiennent à Dieu. Si l’on supprime ces deux mouvements de l’amour, tout l’édifice de notre vie quotidienne perd son soutien et sa clarté, et dégénère en un activisme formaliste, froid et oppressant.

Que notre préoccupation essentielle soit Toi, Seigneur, et le frère. Que Toi et eux soient notre priorité. Que notre efficacité soit celle d’aimer avec compassion, en tout temps et en tout lieu, comme Toi, Seigneur, Tu as compassion de chacun et de tous. En Toi, Jésus, l’amour de Dieu pour l’homme et la réponse de l’homme à Dieu sont devenus identiques pour toujours. Comme Toi, sur cet autel, Tu t’offres une fois pour toutes, et à chaque fois également. 

Fr. M-Isaac

Homélie — 23e dimanche du temps ordinaire

Scourmont, 6 septembre 2026

     Où es-tu donc ? — La voix de Dieu cherche l'absent
     depuis que le fruit fut pris.
     « J'ai pris peur… la femme que tu m'as donnée… » L'homme accuse, et se dérobe.
     Et la femme, à son tour : « Le serpent m'a trompée. »

     Dieu interroge un autre : « Où est ton frère ? » — La terre a bu son sang.
     Et cet autre-là se dérobe : « Suis-je son gardien ? »
     Mais un jour, Dieu fait homme dira, en un autre jardin :
     « Si ton frère a péché, va vers lui,
     Seul à seul, sans éclat, comme on va vers un frère. »

Il y a une manière de regarder l'histoire humaine — la nôtre, celle de chaque jour — à partir de ces questions et de ces réponses que nous venons d'entendre. Celui qui est interrogé, c'est moi, c'est toi, c'est chacun de nous.

Les paroles que Jésus prononce aujourd'hui viennent après qu'il nous a enseigné que le plus grand dans le Royaume est celui qui s'abaisse comme un enfant, que rien ne justifie d'être une occasion de chute, et que c'est la volonté du Père qu'aucun de ses petits ne se perde. C'est pourquoi, pour aller vers le frère, il faut d'abord être conscient de moi-même, connaître ma propre « communion de péché » avec lui.

Chaque jour, nous sommes devant la rencontre de deux « tu » — parce que chacun est un « tu » pour l'autre — qui ont besoin de se rencontrer et de se retrouver dans une réconciliation. Ce ne sont pas deux « tu » isolés : ce sont deux frères, frères en Jésus, qui se sont réunis en son Nom pour le suivre. Habitués à porter un nom de famille, à nous définir par telle famille, tel peuple ou telle nation, nous oublions notre unique appartenance inaliénable : celle de ceux que Jésus a réconciliés par son propre sang.

La correction chrétienne exige donc de sortir de son propre isolement, d'abandonner la conversation intérieure et d'entrer en dialogue avec l'autre. C'est-à-dire une écoute mutuelle avec la « vérité nue ». (Horace)

Faisons mémoire : « Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S'il t'écoute, tu as gagné ton frère. » C'est Jésus qui nous le dit, lui qui nous réunit et nous unit : nous faisons déjà partie de son unique Corps. Nous ne sommes ni une communauté ni une famille autoconvoquée, mais une communauté et une famille d'appelés par le même Père, autour de Jésus. Le bon Pasteur cherche la brebis perdue — et celui qui le suit cherche lui aussi, parce que lui-même a été cherché et trouvé.

L'urgence de ce pardon mutuel n'échappe pas à la Règle de saint Benoît, que nous pourrions paraphraser ainsi :

« car chacun de nous doit aussi porter un grand soin de son frère, et courir vers lui avec toute la sagacité et le zèle dont il est capable, de peur qu'il ne se perde, lui qui nous a été confié par l'unique lien de la fraternité ». (cf. RB 27).

La correction chrétienne n'est pas un défoulement émotionnel. Elle implique de rendre visible la vérité de l'autre, à moi-même d'abord, puis à ce frère qui s'est trompé. Saint Bernard l'enseigne avec une perspicacité extraordinaire :

« Celui qui, mené par sa propre volonté, n'a de compassion que pour lui-même, pourra-t-il avoir compassion de son frère ?… Achetons trois parfums pour l'âme : des sentiments de compassion, le souci de l'équité et un esprit de discernement… il nous faut acheter la modération pour reprendre, la facilité pour exhorter et l'efficacité pour persuader…

avant de corriger les autres, confesse tes propres péchés… Je vous le redis : le meilleur sermon, c'est l'exemple des œuvres ; il convainc aisément et montre que ce que nous conseillons est possible… Cherche d'abord la retenue que tu te dois à toi-même : ton premier prochain, c'est toi-même.

Ajoutes-y la miséricorde que tu dois au prochain, car tu seras sauvé avec lui. Et n'oublie pas la patience que Dieu te demande : garde-toi de te perdre par impatience ; supporte tout par amour de celui qui, le premier, a beaucoup plus souffert pour toi ». (Deuxième sermon pour la Résurrection du Seigneur).

Notre mission est de gagner le frère pour Jésus et pour la communauté — non de l'emporter sur lui pour ma propre satisfaction. Si nous commençons par l'humilité de notre propre misère, nous atteindrons le cœur du frère à partir de la compassion, qui ouvre la possibilité de toute écoute et de toute transformation.

Il y a une interpellation première et nécessaire de ces paroles : ce frère qui est mien, c'est moi-même. C'est à moi que je dois d'abord m'adresser pour corriger. Là, dans mon intérieur, je dois écouter la vérité sur moi que je fuis souvent, et écouter la voix de Dieu qui m'interpelle dans toute lectio, dans la voix de ma conscience et dans la voix des autres.

Et il y a une frontière existentielle de blessés par des désaccords, par des liens brisés, qui ont besoin d'être évangélisés par le pardon. Parfois le chemin est long et fatigant ; parfois non. D'une manière ou d'une autre, il faut aller jusqu'à cette extrémité où n'attendent pas seulement le frère en faute, l'offensé et la communauté, mais surtout Jésus — qui nous y attend lui-même, comme si c'était Lui qui avait besoin d'être réconcilié.

Aucune communauté ne guérit complètement, ni ne peut réparer tout à fait l'échec du départ d'un frère. C'est pourquoi gagner le frère vaut plus que gagner une discussion. La correction échoue si elle gagne la discussion mais perd le frère.

On ne peut pas prier honnêtement pour la paix en faisant des plans pour commencer une guerre. Si nous voulons la paix, notre meilleure option est de vivre désarmés, sans viser personne — ni avec la langue, ni avec le silence, ni avec le jugement.

Si le Maître a donné sa vie pour nous réconcilier, jusqu'où est-ce que je veux aller, moi, comme son disciple ?

Le pardon n'a pas commencé avec nous, mais avec le Père : c'est Lui qui s'est mis en mouvement pour nous réconcilier, livrant son Fils unique à la mort pour nous donner une vie nouvelle. La réconciliation est, avant tout, une initiative divine, à laquelle nous sommes invites à participer.

C'est pourquoi nous nous demandons : suis-je disponible pour parcourir tout le chemin nécessaire pour l'atteindre ? Quels obstacles est-ce que je mets à la réconciliation, et suis-je capable de les reconnaître ?

Que le Seigneur, qui le premier est venu nous chercher, nous donne aujourd'hui le courage d'aller, nous aussi, chercher notre frère, pour faire ensemble le chemin de retour vers la maison de ceux qui se réunissent en son Nom. 

Fr. M-Isaac