A SAINT SACREMENT JEAN 06, 51-58 (14)

Chimay : 11.06.2023

Frères et sœurs, la fête du Saint Sacrement que nous célébrons en ce dimanche a été instaurée au xiiie siècle. À l’époque, on communiait très peu. Certains pensaient que la présence de Jésus s’arrêtait à la fin de la messe. L’Église a réagi très fermement contre cette dérive. C’est ainsi qu’ont été organisées des processions au Saint Sacrement et des temps d’adoration dans les églises.

La présence du Christ dans l’Eucharistie fait partie de notre foi. Il est heureux que des chrétiens s’arrêtent à l’église pour un temps de prière. Nous avons pu le constater pendant la période du confinement. Les cierges allumés dans la journée étaient un signe de leur passage. Mais la liturgie de ce dimanche nous invite à aller plus loin. Les Évangiles nous disent que Jésus a voulu nous laisser sa présence sous la forme d’un repas. Il nous invite à nous nourrir de cette présence qui vient mettre en nous la Vie Éternelle. « Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle » (Jn 6,54).

Bien avant la venue de Jésus, le peuple d’Israël a été préparé à ce don de Dieu. Au cours de sa traversée du désert, il a vécu des moments difficiles. Il a souffert de la pauvreté, de la faim, de la soif. Mais Dieu ne l’a pas abandonné ; il lui a donné la manne (Ex 16) et l’eau du rocher (Nb 20). Sans cette intervention, le peuple serait mort. Nous aussi, nous dépendons de Dieu et il a voulu nous donner beaucoup plus.

Il nous faut, dit la Bible, nous souvenir du désert, des serpents brûlants et de la soif. Pour que notre mémoire jamais ne défaille et que notre histoire prenne ou reprenne goût de pain, et que celui-ci ait en nous saveur de Dieu. Jésus nous invite à manger ce pain et à boire à cette coupe qui nous enivre du Royaume dont il parle. Il donne à notre humanité ce goût unique de sa présence, que nous peinons parfois à discerner au fil des jours. Et Jésus ne nous y invite pas seuls, mais ensemble, pour que nous devenions avec les autres son propre Corps. Ainsi le pain et le vin deviennent-ils sacrement, présence et appel à une vie donnée comme celle de Jésus, en suivant le chemin de l’Évangile. Un appel à l’unité, à former un seul Corps, celui du Christ, en ne le limitant pas à l’Église, mais aux dimensions du désir de Dieu pour le monde. Étincelle d’éternité que perçurent un soir deux disciples autour de Jésus à Emmaüs (Lc 24,13-35).

Dans sa lettre aux Corinthiens (ICo 10,16-17), saint Paul nous parle du repas du Seigneur. Mais c’est pour réagir contre certaines dérives. Son message vient les ramener à l’essentiel : il leur rappelle que l’Eucharistie est le sacrement de l’unité : « Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain » (ICo 10,17). Nous nous laissons transformer par l’amour de Celui qui a livré son corps et versé son sang pour nous et pour la multitude. Nous apprenons à regarder les autres non plus avec le regard de l’étranger mais avec celui du Christ, un regard plein d’amour et de miséricorde. C’est une conversion qui vient progressivement.

L’Évangile nous présente un extrait du discours de Jésus à la synagogue de Capharnaüm. Il nous adresse des paroles très fortes : « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde » (Jn 6, 51). Comprenons bien, Jésus n’est pas venu pour nous donner quelque chose mais pour se donner lui-même en nourriture. Son amour est allé jusqu’au don de sa vie. Notre communion avec le Seigneur nous engage à l’imiter. Elle nous engage à faire de nos comportements et de toute notre vie un pain rompu pour les autres. C’est à une vie remplie d’amour que nous serons reconnus comme disciples du Christ.

À chaque messe, nous nous nourrissons du Corps du Christ. La présence de Jésus agit en nous. Avec lui, nous apprenons à avoir une vie de plus en plus conforme à l’Évangile ; nous apprenons à aimer non pas selon la mesure humaine mais selon la mesure de Dieu ; son amour est sans mesure ; « la mesure d’aimer Dieu est de l’aimer sans mesure », disent saint Augustin et saint Bernard ; il nous rend capables d’aimer aussi ceux qui ne nous aiment pas. Avec lui, nous apprenons à nous opposer au mal par le bien, à pardonner, à partager, à accueillir. C’est là que nous trouverons la vraie joie.

Il nous faut retrouver aujourd’hui la force du message de l’Évangile. Le Curé d’Ars disait que nous n’en sommes pas dignes, mais que nous en avons besoin. C’est en accueillant ce don que nous recevons la force et le courage pour continuer notre route ; comme Pierre, nous pouvons dire : « À qui irions-nous, Seigneur ? Tu as les paroles de la Vie éternelle » (Jn 6,68).

Si Jésus a voulu se faire pain, c’est pour que nous le mangions. Nous pouvons avoir l’impression que le Seigneur se répète dans ce passage de l’Évangile, mais n’est-ce pas pour nous encourager à croire en ses paroles. Ses auditeurs ont pu se demander si cet homme n’avait pas perdu la raison : déclarer à ses disciples qu’il lui faut le manger, au sens propre du terme ! Impossible sans la foi. Nous pouvons entendre ainsi cette question des Juifs : « Comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Dans le sacrement de l’Eucharistie, c’est réellement Jésus-Christ qui se donne à nous. C’est le sacrement de l’union à Dieu qui alimente et entretient la vie divine en nous, et nous fait demeurer unis à lui. Manger le Corps du Christ et boire son Sang est le moyen le plus sûr pour nous de rester unis à Jésus. Pourquoi Seigneur as-tu « inventé » que nous te mangions ? Parce qu’il désire nous communiquer sa vie divine. Jésus possède la vie, encore plus, il est la Vie (Jn 14,6) et il n’est venu que pour nous la donner, et que nous l’ayons en abondance (Jn 10,10).

Pour l’en remercier, nous pouvons pratiquer l’heure sainte. L’heure sainte est une pratique consistant à réserver une heure à la prière pour rester en présence de Dieu, chez soi, dans les transports ou dans une église. Au fil des siècles, de nombreux saints ont évoqué l’heure sainte, conseillant cette pratique à d’autres fidèles. Cette dévotion s’inspire du récit de Jésus dans le jardin de Gethsémani, quand il demande à ses disciples de prier : « Restez ici et veillez » (Mc 14,34). Que l’on prenne quelques minutes ou une heure pour un temps d’adoration, il est bon d’avoir ce verset biblique en tête lorsque l’on se trouve devant Jésus présent dans l’eucharistie : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20).

Avec Moïse, se risquer dans la nuée d’ombre et de lumière, avec Élie se risquer dans le silence de la Présence. C’est le moment où les mots se taisent, le flot des pensées est suspendu, l’âme est en paix et en silence « comme un petit enfant contre sa mère » (Ps 130,2). Un mot traduit bien cela. Il revient 39 fois dans l’évangile de saint Jean. C’est le mot demeurer. « Demeurez en moi, comme moi en vous » (Jn 15,4). Mère Teresa a dit : « En 1963, nous faisions une heure sainte ensemble hebdomadaire mais ce fut seulement en 1973, lorsque nous avons commencé à faire notre heure sainte quotidienne que notre communauté a commencé à grandir et à prospérer ». Il en sera de même pour nous.