Saint Benoît 2026
« Mon fils, accueille mes paroles, conserve précieusement mes préceptes, l’oreille attentive […], le cœur incliné […]. Alors tu comprendras […], tu découvriras », avons-nous lu dans la première lecture en l’honneur de saint Benoît (2,1.5). Chers Frères, en fêtant notre législateur, en participant à cette eucharistie, nous redisons, nous demandons la grâce d’un cœur qui écoute, d’un cœur attentif, disponible, ouvert, bref, nous demandons la grâce d’être en chemin à la suite, à l’écoute du Christ. Toute notre vie, toutes nos observances, ont pour objectif de faire de nous des écoutants. Écouter, comme Yahvé n’a cessé de le répéter à son peuple infidèle ; écouter, comme l’ont fait les prophètes et comme ils l’ont crié à qui voulait ou non l’entendre ; écouter, comme Jésus l’a suscité en rencontrant, guérissant, discourant auprès de celles et ceux qu’il a croisés sur sa route ; écouter enfin, comme nous l’avons entendu dans la seconde lecture, quand Paul dit aux Colossiens : « Que la parole du Christ habite en vous dans toute sa richesse » (3,16).
Moines, chrétiens, nous le sommes, non en tentant d’appliquer des théories, en respectant des règles - même la Règle de saint Benoît - mais dans la mesure où nous sommes à l’écoute de Dieu dans notre quotidien, dociles à son Esprit. Fils de saint Benoît, fils de Dieu, nous le sommes, quand nous consentons à être des disciples. Non pas ceux qui savent, mais ceux qui découvrent, et qui découvrent d’un Autre. Où en suis-je aujourd’hui, après un mois ou septante ans de vie monastique, dans ma capacité d’être disciple ?
Pour cela, saint Benoît nous donne un moyen simple, celui de renoncer à notre volonté propre pour s’attacher - dans un retour de fils prodigue - à celle de Dieu : celle qu’il nous révèle dans sa Parole ; celle qu’il nous offre si souvent dans le visage, dans la rencontre de nos frères.
Renoncer à sa volonté propre ; être obéissant, nous dit Benoît, mais de l’obéissance du Christ. Une obéissance aimante – obéir parce que j’aime -, une obéissance confiante : « En tes mains, Seigneur, je remets mon esprit », comme nous le chantons tous les soirs aux complies, nous souvenant que c’est sur la croix que Jésus a prononcé ces paroles. Être obéissant, c’est-à-dire être servant comme nous l’avons entendu dans l’évangile.
Alors bien sûr, pour vivre cela, nous avons besoin de la grâce du Seigneur. Saint Benoît, par sa Règle, nous rappelle que sans lui – le Christ – nous ne pouvons rien faire (cf. Jn 15,5). Et force est de constater que - consciemment ou non - nous l’oublions fréquemment, nous en remettant trop souvent à notre bonne volonté qui dissimule mal notre volonté propre. Là encore, la liturgie nous le rappelle, nous invitant régulièrement à lancer ce cri : « Dieu, viens à mon aide ; Seigneur, à notre secours. » C’est là que s’inscrit notre vie de prière, dans ce lent passage de moi à nous, de nous à Lui ; dans cette conscience que l’œuvre que nous avons entreprise à la suite de Benoît n’est si profondément humaine que parce qu’elle est appelée à être divinisée, un divin qu’il nous faut discerner, écouter, accueillir.
Benoît, dans sa sagesse, nous rappelle au terme de sa Règle, que nous ne sommes que des débutants. Là encore, belle leçon de vie et de vie monastique, nous qui, parfois, dès le noviciat, voudrions avoir tout compris, étant, inconsciemment peut-être, comme ces fils de Zébédée réclamant pour nous - et pas pour les autres - de siéger à la droite du Christ.
Benoît encore, par sa Règle, nous met souvent devant nos manquements, nos limites, et plus encore nos refus. Pourtant, il porte pour nous, avec nous, cette espérance que, tous ensemble, nous parviendrons, faisant de nous une communauté ici-bas, mais aussi une communauté pour le ciel ; nous invitant à bien prendre conscience combien nos destins sont mêlés, inséparables. Alors, qu’en faisons-nous ? « Qu’as-tu fait de ton frère ? », dit la Genèse (Gn 4,10). Le seul à seul avec Dieu se vit donc aussi, essentiellement, dans une communauté faite d’attentions, de services, d’entraide, de charité. Une communauté qui est donc paradoxalement le lieu de notre intimité personnelle avec lui.
Chers Frères, je n’ai fait ici que redire ce que vous savez déjà, ce programme de vie que Benoît nous a confié à nous qui avons choisi de marcher sur ses pas. Un programme de vie, mais pas tant pour l’avenir que pour le présent, notre aujourd’hui. Ici et maintenant, qu’est-ce que je réponds à Dieu qui m’aime et qui m’appelle ? Qu’est-ce que ma vie monastique, telle que je la vis, telle que nous la vivons ensemble, lui dit de moi, de nous, de notre désir, de notre amour ? Bref, où suis-je, où en suis-je ? Réellement dans le monastère, dans la communauté que Dieu m’a confiée, habitant le lieu en moi où je suis habité ? Ou est-ce que je suis dans mon monde, celui que je me suis bâti, celui que je me suis réapproprié ? En cette eucharistie, demandons la grâce de poursuivre notre route au service de Dieu, de nos frères et du monde ; la grâce d’aimer notre vie monastique et de lui donner, personnellement et communautairement, toute sa mesure.
