Rameaux 2026
(Mt 26, 14 – 27, 66)
Frères et sœurs, un guide du musée du Louvre se réjouissait que nombre de tableaux représentant des scènes d’évangile ne soient pas ou plus dans des églises, mais dans des musées. Car pour lui, qui était chrétien, c’était une occasion inespérée de livrer une catéchèse aux visiteurs. Mais un jour, alors qu’il détaillait à un groupe de touristes asiatiques un tableau représentant la crucifixion, c’est lui qui fut l’élève, le disciple d’un enseignement. En effet, l’une de ces personnes, voyant le rouge vif du sang se détacher du tableau et heurter sa sensibilité, fut prise d’un malaise et s’évanouit. Le guide repris alors davantage conscience de la violence de la Passion du Christ, et combien, finalement, il s’était habitué à ce récit.
Alors, en tentant une lecture déshabituée, mon attention a été notamment interpelée par le mouvement du texte. Certes, le mouvement du Cénacle à Gethsémani, du Sanhédrin au prétoire, du Golgotha au tombeau, mais davantage un va et vient, une proximité et un éloignement.
L’éloignement, c’est d’abord celui de Jésus qui va « un peu plus loin » pour prier, mais c’est aussi, bien sûr, les disciples qui l’abandonnent et s’enfuient, ou encore le reniement de Pierre qui, après avoir suivi « à distance […], sor(t) et, dehors, pleur(t) amèrement ». Enfin, c’est le cri de déréliction en croix qui sous-entend l’éloignement suprême : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ».
Et paradoxalement, face à cet éloignement, il y a une proximité, mais qui à vrai dire n’en est pas une. C’est d’abord Judas qui s’approche de Jésus et l’embrasse. Puis la « grande foule, armée d’épées et de bâtons [… qui] s’approch(e) [elle aussi et … qui met] « la main sur Jésus et l’arrêt(e) », lui qui dans sa vie publique n’a cessé de s’approcher des autres et d’accueillir la foule. Mais Jésus l’avait dit : « Voici qu’elle est proche, l’heure où le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs », aux mains de ceux qu’il a voulu sauver et dont il s’est fait proche, ou peut-être, aux mains de ceux qui sont les véritables pécheurs : ceux qui s’opposent à l’œuvre de proximité de Dieu.
Cette proximité ‘agressive’ se poursuit quand les soldats se « rassemblèrent autour de lui, […et ] lui enlevèrent ses vêtements », une proximité si forte qu’elle en devient indécente. Elle se fera violence par la parole – « Il mérite la mort », ou encore : « Qu’il soit crucifié ! » - et violence par les actes - « ils lui crachèrent au visage et le giflèrent ; d’autres le rouèrent de coups » - sans compter les moqueries, les injures et les insultes.
Avant cela, il y avait eu les faux-témoins afin de pouvoir le condamner. Mais finalement, ces hommes n’étaient que de pâles figures du vrai faux-témoin : l’apôtre Pierre. A la servante qui lui dit que lui aussi il était avec Jésus, qu’il est un proche de Jésus, il répond : « Je ne sais pas de quoi tu parles », puis, par deux fois, il va jusqu’à « protester violemment et à jurer : Je ne connais pas cet homme. » Et nous, le connaissons-nous, le reconnaissons-nous dans un condamné, un réprouvé ?
Condamné, il le sera pour blasphème, mais là encore, le véritable blasphème n’est pas celui dont on l’accuse, mais celui que prononcent les grands prêtres au pied de la croix : « Il a mis sa confiance en Dieu. Que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime ! » Ce n’est pas de l’homme Jésus dont ils se moquent ici, mais bien de Dieu dont ils laissent entendre qu’il n’est pas proche des petits, des blessés, des rejetés. Ce sont là deux conceptions de Dieu qui s’opposent, alors même que Dieu se révèle, se livre, en Jésus crucifié. Est-ce bien là notre image de Dieu ? Et si oui, qu’est-ce que cela implique dans notre façon d’être au monde et aux autres ?
Un Dieu qui se fait donc petit et qui se fait proche des petits. Un Dieu que l’on découvre aussi dans une autre proximité, celle de Simon de Cyrène portant la croix. Ou encore celle des « nombreuses femmes qui observaient [certes] de loin », mais qui elles, étaient là. Et surtout, celle de Joseph d’Arimathie qui « prenant le corps, […] l’enveloppa dans un linceul […] et le déposa dans le tombeau ». Au cœur de la violence, une douce proximité a su se frayer un chemin pour être présence et soutien, délicatesse et respect.
Enfin, « Marie Madeleine et l’autre Marie [,une nouvelle fois,] étaient là, assises en face du sépulcre ». Assises comme Pierre, avant le reniement, « pour voir comment cela finirait ». Ou encore comme les soldats, au Golgotha, qui « restaient là, assis, à le garder » et qui finalement diront : « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu ! »
Et nous, assis dans cette église, qu’attendons-nous ? Qu’espérons-nous ? Qu’espérons-nous, oserais-je dire, malgré tout, malgré les trahisons, les reniements, la violence, les croix de nos vies et de notre monde. Puissions-nous, nous aussi, être les témoins de ce Dieu si proche pour que la lumière de sa résurrection puisse éclairer et guider notre monde.
