3e dimanche de Carême A
(Jn 4,5-42)
Homélie
Mars 2026
« Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ? » (Ex 17,7). Frères et sœurs, cette question, c’est celle que nous avons entendue à la fin de la première lecture, et c’est celle que beaucoup d’hommes, de femmes, d’enfants peuvent se poser face à ce qui se vit, à ce qui se détruit, dans notre monde. Tous les conflits de notre histoire n’ont pas suffi, ni même ceux qui alimentaient déjà notre actualité – l’Ukraine, Gaza ou encore, pour ne pas l’oublier, la République Démocratique du Congo. Il fallait encore en rajouter et embraser l’Iran et ce qu’il restait de paix au Moyen-Orient. Le Seigneur est-il au milieu d’eux et de nous, oui ou non ?
La réponse nous vient peut-être de la deuxième lecture : « la preuve que Dieu nous aime, dit saint Paul aux Romains, c’est que le Christ est mort pour nous » (5,8). Il est mort sur une croix, condamné par les hommes, comme peut-être aujourd’hui il meurt condamné sous les bombes. Notre Dieu, en s’incarnant, n’a pas fait semblant. Il a réellement épousé notre condition humaine pour pouvoir rejoindre chacun, chacune d’entre nous.
Dieu c’est donc fait vulnérable avec nous, et c’est ce que nous montre saint Jean dans cet épisode de la Samaritaine : Jésus est fatigué, assoiffé, laissé seul par ses disciples, comme il le sera au jour de la Passion. Et pourtant, de cette fragilité et de cette rencontre, jaillira quelque chose de nouveau dans la vie de cette femme, une course, une annonce qui ressemble étrangement à celle du matin de Pâques. La puissance de Dieu, sa présence, ne se joue pas dans un monde sans faille, mais elle se révèle dans un monde brisé – le nôtre –, un monde réel frappé comme un rocher d’où « sortira de l’eau et [où] le peuple boira ! », pour citer encore le Livre de l’Exode (6). Un monde où, comme au jour de la croix - celle vers laquelle le Carême nous conduit - nous sommes invités à voir et à croire. Je me souviens, par exemple, de ces funérailles où le fils du défunt, un homme qui assumait de grandes responsabilités, qui avait salué tous ceux qu’il avait pu avec sourire et prestance, qui s’était avancé au micro avec assurance, et qui, aux premiers mots, s’effondra en larmes : au cœur de cette profonde tristesse, nous touchions là à son humanité et à la nôtre, comme à une source qui nous disait que nous étions vivants, semblables. Il nous fallait alors reconnaître l’origine de cette source, la puissance dans la faiblesse.
Dans l’évangile de Matthieu, Jésus dit que « quiconque donnera à boire, même un simple verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits […] ne perdra pas sa récompense » (10,42). Plus loin, il dira : « Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume car […] j’avais soif, et vous m’avez donné à boire » (25,34-35). Et ici, c’est bien lui qui dit à la Samaritaine : « Donne-moi à boire » (7), comme il le dit à chacun, chacune d’entre nous. Et l’eau que nous pouvons lui offrir, c’est, là encore dans la vulnérabilité, notre propre soif, notre propre désir de boire à la source, de communier à la vie de Dieu. Nous sommes invités à nous pencher sur notre puits, notre intériorité, notre humanité, pour découvrir que Dieu y habite comme il habite aussi notre monde. Mais ce puits est sans cesse à creuser, à désencombrer, à écouter. La Parole est un puits que nous ne devons pas négliger sous peine de mourir de soif, nous et notre monde avec nous. La Parole est un don, le don de Dieu, qui ouvre toujours un chemin même dans les décombres. On le voit chez cette femme que Jésus invite à aller chercher son mari et qui avoue qu’elle n’en a pas puisque c’est le sixième homme qui partage sa vie. La Parole, l’eau vive de la Parole, lui permet de faire la lumière sur sa vie pour découvrir qu’il y a, au plus profond d’elle-même, une autre soif, un désir inassouvi de bonheur et d’amour qu’elle n’a pu étancher. Et, nous dit Eloi Leclerc, à « chaque fois, ce fut l’amère déception, le grand désenchantement ; maintenant, il ne reste plus que les corvées quotidiennes, les gestes répétitifs, la résignation. » Mais Jésus, fatigué et assoiffé lui aussi, lui ouvre la source de la vie.
A cette femme étrangère, qui a osé le dialogue avec lui, Jésus révèle en premier qu’il est le Messie : « Je le suis, moi qui te parle » (26). Et cette parole, c’est à nous aussi qu’elle est adressée : ‘Moi qui te parle au plus profond de toi, au plus profond de tes désirs, au plus profond de ton histoire ; moi qui aie soif de toi, je suis le Messie, le Sauveur que tu attends. Alors viens puiser à ma vie, écoute-moi’. Et saint Jean nous dit que « beaucoup de Samaritains crurent en Jésus, [… qu’] ils l’invitèrent à demeurer chez eux [… et qu’ils dirent : ] nous l’avons entendu, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde » (41-42). Frères et sœurs, nous aussi, entendons-le et invitons-le à demeurer chez nous, dans notre vie, notre quotidien, notre intériorité et, face aux épreuves – les nôtres et celles de nos contemporains - , croyons « que c’est vraiment lui le Sauveur du monde. »
