Père Gérard
(Si 44,1.10-15 ; Ps 26 ; He 11,1-2.8-16 ;
Mc 10,24b-30)
26 janvier 2026
« Faisons l’éloge de ces hommes glorieux qui sont nos ancêtres » (Si 44,1). C’est ainsi, frères et sœurs, qu’ont commencé les lectures que nous venons d’entendre. Alors, peut-être, faisons l’éloge de Père Gérard, cet homme aux multiples talents qui s’est plongé – pour son bien et le nôtre – dans les textes de notre tradition monastique. La Règle de saint Benoît qu’il a particulièrement aimée, et dont il disait que nous n’avions pas fini de découvrir tous les trésors qu’elle recèle, et il nous invitait – fermement - à la lire, la méditer, la creuser et surtout bien sûr, à la vivre. Aujourd’hui, nous ne pouvons pas faire comme si nous n’avions pas entendu cet appel qu’il nous lançait et il est de notre responsabilité à nous - moines de Scourmont d’abord, moines et moniales de l’Ordre, Bénédictins, Bénédictines, Laïcs Cisterciens et autres – (il est de notre responsabilité) de nous laisser enseigner, guider par cette Règle de vie. Père Gérard a aimé la Règle donc, mais aussi toute la tradition cistercienne et monastique, et c’est notamment par son travail d’édition à l’Abbaye de Bellefontaine, dans son engagement à l’Arccis, et bien sûr comme rédacteur en chef des Collectanea Cisterciensia, qu’il a voulu transmettre, partager, ce qui le faisait vivre.
« Faisons l’éloge de ces hommes glorieux », dit le Siracide. Mais cette gloire n’est ni celle de nos Fondateurs de Cîteaux, ni celle de Père Gérard, mais bien celle de Dieu, celui qui nous donne en partage sa gloire, sa vie. Père Gérard, dans son cheminement, a découvert qu’il était et que nous sommes appelés à être fils, fils dans le Fils. C’était son but, sa boussole, sa joie et parfois sa consolation. A l’exemple du Fils, à l’exemple de Jésus, nous sommes appelés à nous recevoir du Père, nous laisser engendrer par lui, et de façon très concrète. Et c’est pourquoi Père Gérard insistait tant sur l’obéissance. Une obéissance qui est écoute toute tournée vers le Père et charité envers le frère. Et pour écouter, il faut du silence, un silence extérieur et intérieur, qui permet d’entendre une parole, une voix et la laisser résonner. Pour écouter, pour être obéissant, il faut aussi l’humilité qui est une ouverture profonde à l’autre ; une ouverture qui donne, qui rend sa place à chacun. Tout cela, dans la vie monastique, réclame une ascèse qui nous dépouille de tout ce qui n’est pas de Dieu. L’obéissance était son maître-mot, et la foi était pour lui obéissance. Cette foi, nous dit l’Epître aux Hébreux, qui « est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas » (He 11,1). C’est, à grands traits, ce que Père Gérard a essayé de vivre.
Fondamentalement, ce moine, notre frère, n’a cherché que la vie en Dieu, avec Dieu. Et il l’a fait chaque jour, tous les jours. Il a aimé l’Epoux, Celui du Cantique, et il a désiré plus que tout cette vie avec lui. D’où aussi - parfois de façon surprenante - son attente, voire son désir, de la mort. Père Gérard, par sa quête spirituelle, par son histoire personnelle aussi, aspirait à la mort. Car – et je reprends la lettre aux Hébreux – « sans avoir connu la réalisation des promesses, […] il l’avait vue et saluée de loin, affirmant que, sur la terre, il était un étranger, un voyageur […]. Il aspirait à une patrie meilleure, celle des cieux » (Cf.13.14). Oui, Père Gérard attendait la mort parce qu’il aspirait à la vie qu’il avait parfois tant de mal à vivre ici-bas.
Et maintenant, dans la vérité de la mort, ne cachons pas les difficultés communautaires qu’il pouvait rencontrer, se sentant parfois bien seul, trop seul, et dans le même temps, recherchant cette solitude pour vivre le seul à seul, le face à face. « Quitter, à cause [du Seigneur] et de l’Évangile, maison, frères, sœurs, mère, père, enfants ou terre » (cf.Mc 10,29) ; quitter monastères et communautés, pour « la vie éternelle » (30).
Et puis, il y a eu ces dernières semaines, celles où la maladie a pris le dessus, où tout est allé très vite pour finalement comme se figer. Père Gérard allait partir, il allait enfin retrouver celui qu’il aimait, et pourtant, les derniers jours, il pouvait donner l’impression de ne plus être pressé. Alors bien sûr, ce n’est que mon sentiment, mais c’est là que l’on comprend encore davantage que tout n’est pas dit tant qu’on n’est pas parti, même quand on est privé de la parole, voire de la conscience. Je retiens de ces derniers jours tous les témoignages d’affection et de gratitude à son égard. Je retiens les soins, l’attention, les visites que vous lui avez offerts ; tout ce qui disait, tous ceux qui disaient qu’il était aimé. Je retiens les mots de mes frères et parfois l’émotion, la larme cachée, dérobée. Je vois et je retiens votre présence ce matin. Et j’ai vu, nous avons vu, son désir d’être en relation, en communication avec nous tant que cela lui a été possible. Je crois que lui et nous – ou certains d’entre nous - avions besoin de ce temps, ce temps de Dieu, ce temps où la mort approchant, la vie, la résurrection, l’amour - c’est tout un - faisait déjà son œuvre. Le Dieu Trinitaire que Père Gérard aimait est un Dieu relation et c’est pour cela qu’il est un Dieu de vie, le Dieu des vivants. Aujourd’hui, si nous aussi nous voulons vivre en ressuscités, vivons chaque jour de cette relation avec lui, notre Dieu, et par lui, avec nos frères, nos sœurs, nos communautés. Que cette Eucharistie, par l’intercession de Père Gérard, nous ouvre à cette grâce.
