Immaculée Conception 2023

Marie, nous dit l’Eglise, a été « préservée intacte de toute souillure du péché originel ». Parler de l’Immaculée Conception, c’est donc revenir à cette notion, très latine, augustinienne, du péché originel. Alors, je ne vais pas donner ici un cours de théologie, mais, à l’écoute de la première lecture, du livre de la Genèse, tenter de dire quelque chose de ce péché. Dire d’abord qu’à l’origine, l’originel n’est pas le péché, mais bien la grâce, le bien : « et Dieu vit que cela était bon… cela était très bon » (Gn 1,10.31). Mais le péché advient lorsque l’homme, la femme, désirent, convoitent de devenir Dieu : « vous serez comme des dieux », leur dit le serpent (Gn 3,5). En soi, pourquoi pas ? Et n’est-ce pas d’ailleurs ce à quoi nous sommes destinés ? La deuxième lecture nous le rappelait : « Le Père […] nous a choisis, dans le Christ, avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints, immaculés devant lui, dans l’amour. Il nous a prédestinés à être, pour lui, des fils adoptifs

par Jésus, le Christ. » (Ep 1,3.4-5). Le problème, c’est qu’Adam et Ève veulent être Dieu par eux-mêmes, et ce en se méfiant de lui. Soudain, le bon, le très bon se désagrège, entraînant la rupture entre Dieu et l’homme, entre l’homme et la création, entre l’homme et la femme, entre frères – Caïn et Abel -, etc. Et ces ruptures, ce sont celles que nous connaissons encore aujourd’hui, celles face auxquelles nous sommes confrontés, convoqués à nous positionner. Le péché originel n’est pas celui de nos lointains ancêtres, mais le nôtre, celui qui nous éloigne toujours et encore de Dieu, celui à partir duquel il nous faut retourner à Dieu. Et ce retour est possible dans le Christ, par le Christ, en qui nous sommes « prédestinés à être, pour [Dieu], des fils adoptifs » (Ep 1,5).

 

Alors comment, concrètement, retourner à Dieu ? Si nous continuons avec le texte de la Genèse, nous lisons que Dieu a tout donné à l’homme : « Tu peux manger les fruits de tous les arbres du jardin » (2,16). Mais il lui donne une limite : « l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n’en mangeras pas ; car, le jour où tu en mangeras, tu mourras » (17). Il est bon, pour nous les moines, de réentendre ces paroles et cette limite. Le non-respect de la limite, et je dirais le non-respect de la Règle sous laquelle nous vivons, conduit à la mort. Le but de cette limite, le but de notre Règle, ce n’est pas de nous interdire, de nous restreindre, de nous enfermer entre quatre murs ou sous une loi, mais de nous garantir, de nous permettre de trouver la vie. Quand Dieu ordonne, il ordonne à la vie. Sans la limite, sans la finitude, nous nous dissolvons en perdant notre capacité d’êtres de désir, d’êtres en relation. En effet, renoncer au fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal implique d’entrer dans une autre connaissance, celle apparemment beaucoup plus fragile, de la confiance, de la foi. C’est découvrir que Dieu se donne dans sa Parole, dans la vulnérabilité d’une parole, à laquelle nous sommes invités à répondre par la confiance. A l’instigation du serpent, Adam et Eve refusent ce chemin de vie, et pénètrent alors, sombrent, dans la méfiance et la peur. Celles-ci entraînent à leur suite le déni de la responsabilité - « Le serpent m’a trompée », réponds Eve (13). Ou encore la rupture de la solidarité, cette fois avec Adam : « La femme que tu m’as donnée, c’est elle qui m’a donné du fruit de l’arbre » (12).

 

Mais aujourd’hui, cette femme est « une jeune fille » de Nazareth (Lc 1,27). Elle, est « sans crainte » (30), sans méfiance. Elle, s’inscrit délibérément dans la relation, la confiance : « Voici la servante du Seigneur », dit-elle (38). Et sa limite, sa seule limite, c’est son obéissance : « que tout m’advienne selon ta parole » (38). C’est la volonté de Dieu qu’elle veut vivre, sa Parole, ni plus, ni moins. Quel retournement de situation et quel retour à Dieu se vit dans celle qui fut rachetée dès sa conception ! Comme le dit Vatican II : « épousant à plein cœur, sans que nul péché ne la retienne, la volonté divine de salut, [Marie] se livra elle-même intégralement […] apportant au salut des hommes non pas simplement la coopération d’un instrument passif aux mains de Dieu, mais la liberté de sa foi et de son obéissance ».

En célébrant l’Immaculée Conception, forts de son soutien, nous sommes invités, et notamment nous les moines, à vivre pleinement notre retour à Dieu. Ce retour est possible par la confiance que nous lui offrons, sûrs que ce qu’il nous propose c’est bien la vie, même s’il faut parfois passer par la mort. Et alors, en conséquence, marcher à sa suite dans l’obéissance à cette parole de vie incarnée dans notre Règle de saint Benoît. Une obéissance qui nous limite à droite et à gauche, mais pour pouvoir avancer sur le chemin, pour ne pas tomber sur le côté. Alors, chacun et tous ensemble, « so(yons) sans crainte, [… Nous avons] trouvé grâce auprès de Dieu. Voici, que [nous allons] concevoir et enfanter » (31).