4e dimanche ordinaire C

(Luc 4,21-30)

Janvier 2022

 

Frères et Sœurs, de l’autre côté de la frontière, la campagne présidentielle bat son plein. Chaque candidat/candidate expose son programme et le remodèle au gré des sondages ou du discours de l’adversaire. Eh bien, Jésus aussi semble avoir un programme. Dimanche dernier nous avons entendu la première partie de cet évangile où, dans la synagogue de Nazareth, sa ville natale, son fief dirait-on en politique, Jésus fait la lecture d’un passage du livre d’Isaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi […]. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres », aux captifs, aux aveugles, aux opprimés. Et il conclut : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture ». Voilà donc un beau programme, qu’il faut certes mettre en pratique, mais dont le moteur est la justice, la charité, l’unité, et non pas l’exclusion ou la peur. Et ce programme, Jésus l’a déjà mis en œuvre : « Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm : fais donc de même ici dans ton lieu d’origine ! »

Mais voilà, « ici », ce sera un échec, une désillusion. Une désillusion non pas pour le candidat Jésus, mais pour ses compatriotes. Ceux-ci attendent d’être les premiers bénéficiaires de l’élection de Jésus - de son élection par Dieu. Mais Jésus n’est pas un homme de parti ou de patrie, mais un homme universel, venu pour tous, donné à tous. Et c’est la raison pour laquelle il est rejeté par les siens. Ils veulent le salut, mais d’abord pour eux ; les autres ne les intéressant pas vraiment. Ils veulent mettre la main sur ce salut, le contrôler à leur gré, mais c’est justement la marque du salut, de la grâce, de ne pouvoir être maîtrisé, d’être donné gratuitement. Et ils s’enferment dans une attitude bien connue : la comparaison. Ils réclament que Jésus en fasse autant et même plus pour eux que pour ces étrangers : les habitants de Capharnaüm. Une des premières choses que j’ai apprises dans la vie spirituelle, et dans la vie tout court, c’est que, si tu veux la paix, il ne faut pas se comparer.

Jésus n’accomplira pas les signes que les Nazaréens attendaient, non parce qu’ils ne seraient pas pour eux, mais parce qu’ils n’ont pas su les accueillir, ou plus exactement, parce qu’ils n’ont pas su l’accueillir. Rejeter Jésus, c’est immanquablement rejeter le salut que Dieu veut pour nous. Cet épisode à Nazareth est donc un véritable programme, une christologie, c’est-à-dire une fenêtre qui nous dit qui est Jésus et quel est ce salut qu’il apporte ; qui nous dit aussi, comme il l’a fait la semaine dernière avec Isaïe, et aujourd’hui avec Elie et Elisée, qu’il est la clef de lecture des Ecritures.

Mais ce programme est déroutant pour ses compatriotes. Si « tous lui rendaient [d’abord] témoignage et s’étonnaient [positivement] des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche », ils en viennent rapidement à se dire : « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? » L’émerveillement retombe très vite, parce qu’après tout, on le connaît ce Jésus, ce gamin du village. Et surtout, peut-être est-ce plus facile d’enfermer les autres dans une case que de laisser place à la nouveauté de leur personne et de leur discours ; que de se laisser toucher, ébranler, par cette nouveauté, cet inconnu qui nous fait peur. Ces paroles de Jésus nous sont inhabituelles, étrangères, parce qu’elles nous promettent un changement dès maintenant, tout de suite. « Aujourd’hui » dit-il, comme ailleurs il dira : « Suis-moi » et aussitôt, laissant tout, il est suivi (cf. 5,27-28) ; ou encore, « sois purifié », et à l’instant même la lèpre s’en va (cf. 5,13). Des paroles étrangères, des paroles que nous redoutons, parce qu’elles nous demandent de nous engager dès maintenant, de changer, de migrer dès à présent, et cela nous fait peur.

Quand Jésus veut appliquer son programme dans nos vies, il nous faut accepter cette part d’inconnu, de nouveauté ; la part de l’étranger. C’est elle qui demande un accueil, une réception, une hospitalité, faute de quoi ce sera le refus et le rejet. Ne nous proposer que ce que nous connaissons déjà, que ce que nous possédons déjà, n’a finalement guère d’intérêt et n’ouvre pas à la nouveauté de la vie, à la vitalité de la vie, mais au contraire nous goinfre, nous appesanti, nous renferme. Par contre, c’est bien cette nouveauté de ce qui nous est d’abord étranger qui peut nourrir ce qui ne l’était pas encore, ce qui était véritablement en attente de vie, de guérison, de salut.

A rejeter la nouveauté de Jésus, ses compatriotes font de lui un étranger au point de le pousser « hors de la ville […] pour le précipiter », dirions-nous aujourd’hui, à la mer ou à la rue. « Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin. » Aller son chemin, c’est ce que fera sa parole, même après sa mort hors de Jérusalem, hors de sa patrie. C’est ce que fait encore cette même parole, aujourd’hui, ici et maintenant. Alors, en cette eucharistie, demandons la grâce d’accueillir sa nouveauté, cet inconnu que seul l’amour peut découvrir.