Rameaux - Mars 2018

 Frères et sœurs, nous venons d’entendre longuement la Parole : lecture de la Passion, mais aussi, au début de cette célébration, l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, ainsi que des extraits du livre d’Isaïe, du psaume 21 et de l’épitre aux Philippiens.

 

Nous avons d’autant plus entendu la Parole que ces lectures recèlent de citations d’autres passages bibliques. Il y a bien sûr dans l’évangile des versets du psaume 117 - « Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » - mais aussi du psaume 21 - « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » - ou encore cette combinaison du livre de Daniel et du psaume 109 : « vous verrez le Fils de l’homme, siéger à la droite du Tout-Puissant, et venir parmi les nuées du ciel. » Notons aussi que suite à cette parole de l’Ecriture, que Marc met dans la bouche de Jésus, il sera condamné à mort, ce qui renforce, si besoin était, la place centrale de la Parole au sein même de ce récit.

Il faut enfin ajouter toutes les références implicites à d’autres textes : par exemple l’âne comme monture du roi ou encore la fuite de David devant son fils Absalom.

La Parole que nous écoutons ce matin résonne donc de toute part. Et ce foisonnement, son jaillissement, nous appelle, nous interpelle. Nous sommes invités à entendre la Parole, à la reconnaître et à lui faire porter son fruit.

Cette présence de la Parole au sein de ce récit, les juifs comme les disciples de Jésus étaient invités à la découvrir dans l’évènement qui se vivait sous leurs yeux, et dont ils étaient aussi les acteurs. Force est de constater qu’ils ne le comprendront pas et que Jésus, le Verbe, la Parole faite chair, ne sera ni entendu, ni cru. Jésus, de façon encore plus flagrante dans ce récit de la Passion, accomplit les Ecritures ; mais Israël reste sourd. Et cette surdité est d’autant plus frappante que nous sommes aux jours de la Pâque. La Pâque, c’est la mémoire de la libération d’Israël et de sa constitution comme peuple, la mémoire de l’Alliance et du don de la Loi, c’est-à-dire la mémoire que Dieu, avant même de libérer son peuple, lui a parlé, et que là est sa véritable libération. La Pâque, c’est aussi la mémoire vibrante, tremblante, du passage de l’exterminateur qui épargnera les maisons des Hébreux là où le sang de l’agneau a été appliqué sur les linteaux des portes. La Pâque, c’est la veille ; c’est être debout, le bâton à la main, prêt à entendre et à suivre l’appel.

Et que voyons-nous ? Qu’entendons-nous ? Des disciples endormis, des faux témoins, des grands prêtres qui décident que Jésus « mérite la mort » (14,64), une foule qui se retourne contre celui qu’elle acclamait quelques jours plus tôt, l’assassinat d’un innocent et la libération d’un criminel, et Jésus, seul, abandonné de tous, qui vit dans sa chair cette Pâque, cette nuit qui sera demain la véritable libération d’Israël et de toute l’humanité, mais qu’il devra d’abord vivre comme ce qu’elle a été, c’est-à-dire cette nuit de tous les risques, une nuit de chasse par Pharaon, ses chars et son armée, et au cœur de l’angoisse, au bord de la mer, la confiance en Dieu comme seul et unique salut possible. Trahison de Judas, fuite des disciples, reniement de Pierre, parjure d’Israël, mais confiance de Jésus en son Père et - mais nous l’entendrons dimanche prochain - fidélité de celui-ci.

Israël n’entend pas son Dieu à l’œuvre dans ce condamné, et c’est peut-être pourquoi la dernière parole de Jésus n’en est plus une, mais « un grand cri » inarticulé qu’Israël ne comprendra pas non plus. Par contre, hors de la ville, hors d’Israël, la Parole n’est pas morte, puisqu’au pied de la croix, dans la longue lignée de ces étrangers de la Bible qui ont reconnu Dieu, telles Tamar, Rahab ou Ruth, un centurion romain voit, entend et dit, comme en écho, la Parole : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu ! », le véritable Israël, le serviteur abandonné qui seul a vécu la véritable Pâque, la véritable libération. « Cet homme était Fils de Dieu », au passé, parce qu’il a tout dit et surtout tout donné, jusqu’au bout.

Puis arrive le temps de la sépulture que Marc développe lentement comme pour nous réinviter à relire cette vie, cette mort, ce qui nous a été donné gratuitement, amoureusement, et que nous n’avons pas su encore accueillir.

Frères et Sœurs, nous entrons dans cette Semaine Sainte, dans cette semaine de grâce ; nous entrons, comme à Jérusalem, dans cette semaine où la Parole nous est largement donnée, et nous y entrons déjà par le calme et le silence du tombeau, la douce attente de Marie-Madeleine. Soyons fidèles à celui qui nous appelle à sa suite en nous mettant à son écoute. Dans sa Passion et sa Résurrection, il veut nous dire qui il est et qui nous sommes appelés à être ; ne manquons pas cette Pâque.