CHAPITRE VIII
LE MONACHISME
A CONSTANTINOPLE
Dès 240 une communauté de vierges a été fondée à Constantinople pendant que des deux côtés du Bosphore des hommes vivaient en ascètes dans la solitude, à l’écart des villes et des villages.
Le monachisme cénobitique va faire son apparition dans la "Sainte Cité" vers 351-360 avec les pneumatomaques d’une part, qui sont des hérétiques niant la divinité du Saint-Esprit, et avec les novatiens d’autre part. Ces novatiens sont les partisans de Novatien (+258) . Celui-ci ne s’était jamais remis de n’avoir pas été élu évêque de Rome à la place de Corneille; aussi il s’était fait ordonner évêque par trois autres évêques qu’il avait soudoyés. Il a ainsi provoqué un schisme. Il chercha des adeptes pour cette nouvelle église dissidente et les trouva à Carthage parmi les ennemis de Cyprien. L’Eglise novatienne va survivre et se développer bien après la mort de son fondateur. De Carthage elle gagna l’Espagne d’une part et la Syrie d’autre part. D’où la présence d’une communauté chrétienne novatienne, et de monastères novatiens, à Constantinople vers 370-380.
En 382 apparaissent les premiers monastères orthodoxes, celui de Dios sous Théodose I (379-395), celui de Dalmatios et celui du Stoudios. A cette même époque, sous le patriarcat de Nectaire (381-397) Olympias, riche veuve de la cour impériale que Grégoire de Nysse puis Jean Chrysostome connaissent fort bien, construit un monastère près de la basilique Sainte Sophie de Constantinople. Dans ce monastère l’accueil et le soin des malades, la vie intellectuelle et l’ascèse sont à l’honneur. Peu après on observe une floraison de monastères dans toute la ville; on en comptera vingt-trois en 448, c’est-à-dire au moment où Eutychès, le patriarche, est déposé pour avoir professé qu’il n’y avait qu’une seule nature dans le Christ. On en comptera 53 en 518; 73 lors du Concile œcuménique de 536, concile de triste mémoire puisqu’il condamne Origène (mort depuis trois siècles), Théodoret de Cyr, Ibas d’Edesse...; 80 au début du règne de Justinien.
Les plus célèbres de ces monastères sont :
. Celui de Dalmatios qui en est l’higoumène au moment du concile d’Ephèse (431) et est exarque des monastères de la Cité. Les monastères certes sont tous autonomes, la fonction de l’exarque n’est pas celle d’un "supérieur général" mais celle d’un "agent de liaison" entre le patriarche et les monastères.
. Celui de Serge et Bacchus.
.Mais le plus illustre de tous ces monastères est celui des Acémètes, fondé par Alexandre. En effet, cet Alexandre l’acémète, né vers 350, était officier dans l’armée lorsqu’il décida d’entrer au monastère syrien de l’Abbé Elie. Il y passera quatre années puis en sortira pour vivre à la lettre la Parole de l’Evangile : Ne vous inquiétez pas du lendemain . Il vit sept ans au désert, devient moine pèlerin, préoccupé d’apostolat missionnaire, ce qui est tout à fait nouveau pour des moines à cette époque. C’est ainsi qu’il convertit Raboulas et toute une ville. Il retourne ensuite au désert, transforme une bande de brigands en communauté de moines, traverse l’Euphrate et vit pendant vingt ans dans une jarre. Quarante moines sont avec lui. Alexandre veut maintenant mettre en pratique la Parole de Jésus : Il faut prier sans jamais se décourager. Il organise la prière chorale continuelle. Se trouvant avec des moines appartenant à des cultures différentes, grecs, syriens, latins, il organise la louange divine en plusieurs chœurs qui se relaient à l’église pour y chanter l’Office qu’il répartit sur douze heures. Puis il émigre dans le désert à la frontière de l’empire perse, revient à Palmyre et entre à Antioche d’où l’évêque le chasse. Il se replie alors dans l’un des monastères qu’il avait lui-même fondé, puis ouvre un monastère à Constantinople. Près de trois cents moines le rejoignent. L’une des particularités de ce nouveau monastère est la Laus perennis, la louange perpétuelle. Comment cela se passait-il? Alexandre organise les trois cents frères en six chœurs qui se relaient à l’église pour y entretenir la louange (la doxologie) qui ne s’arrête jamais. D’où le qualificatif de moines acémètes : qui ne dorment pas. Cette louange perpétuelle va être introduite à la même époque dans la laure palestinienne de Saint-Sabas. On la retrouvera en Gaule au VIe siècle, puis plus tard à Cluny, mais il semble qu’il n’y ait aucune influence prouvée de la transmission de la louange perpétuelle de l’Orient à l’Occident.
Alexandre et ses moines s’attirent des ennemis par leur curieuse manière de vivre. Comme ils avaient été autrefois chassés de Syrie et de Mésopotamie, ils sont maltraités par la population de Constantinople et chassés. Ils trouveront refuge près du Bosphore où Alexandre fondera un monastère d’acémètes identique à celui de Constantinople.
Par la suite, les acémètes deviennent de moins en moins hurluberlus et vont combattre les partisans d’Eutychès, les monophysites. Vers 463, le consul Stoudios va les installer dans un monastère tout neuf, à Constantinople même (cela veut dire que c’est une belle reconnaissance). Ce monastère s’appelle le Stoudios du nom de son fondateur et du coup, les moines vont s’appeler les stoudites. Cela va passer avec les siècles dans le langage courant, un studio!
Figurez-vous qu’au VIe siècle ces moines vont devenir les partisans tenaces de la primauté romaine à Constantinople; on les appellera même les véritables portiers de la papauté tant ils la renseigneront sur les intrigues et manœuvres schismatiques du haut clergé. Au VIIe siècle, le monastère sera abandonné.
Au VIIIe siècle apparaît le grand higoumène Théodore Stoudite (759-826). Théodore naît en 759 à Constantinople dans une famille au service de l’empereur et de l’Eglise. A vingt-deux ans, il entre avec son père à Sakkoudion, un monastère dont son oncle est l’higoumène, tandis que sa mère et sa sœur entreront dans un monastère de Constantinople. Treize ans plus tard (à trente-cinq ans), Théodore, qui vient d’être ordonné prêtre, est nommé higoumène de Sakkoudion en remplacement de son oncle. Commence alors pour Théodore une vie de souffrance et d’épreuves. En effet, une de ses parentes devient la maîtresse de l’empereur Constantin VI qui divorce de sa femme pour l’épouser, ceci avec la bénédiction d’un prêtre et l’accord tacite du patriarche Taraise pour éviter une crise entre le pouvoir civil et l’Eglise. Les moines de Sakkoudion sont furieux, rompent la communion avec le patriarche et réprouvent publiquement la conduite de l’empereur. La réaction de celui-ci ne se fait pas attendre : ils sont arrêtés par la police, exilés, dispersés.
En 797, Constantin VI est renversé par sa mère Irène qui rappelle les exilés. La communion est rétablie avec ea patriarche; toutefois le retour à Sakkoudion est de courte durée et ceci pour de tout autres raisons : les arabes dévastent la région d’une part, et d’autre part postulants et novices affluent. Le monastère devient trop petit. Théodore et ses frères s’installent alors à Constantinople, dans le monastère désaffecté du Stoudios d’où Théodore dirige bientôt toute une fraternité de petits monastères unis par le même mode de vie.
Cinq ans plus tard, en 802, nouvelle crise politique : l’impératrice Irène est renversée par son ministre Nicéphore qui profite de la mort du patriarche Taraise pour nommer patriarche un laïc - lequel patriarche réhabilite le prêtre Joseph qui avait remarié Constantin VI. Les moines du Stoudios manifestent haut et fort si bien que l’empereur fait occuper le Stoudios et emprisonne Théodore. Les moines sont exilés. Théodore en appelle au Pape.
A la mort de l’empereur Nicéphore, son successeur, Michel, rappelle les exilés et le pape intervient de son côté pour rétablir la communion entre les moines du Stoudios et le patriarche.
813, nouvelle crise iconoclaste, avec l’empereur Léon V. Théodore et le patriarche défendent le culte des images et dénoncent l’ingérence du pouvoir temporel dans les affaires de l’Eglise. L’empereur dépose le patriarche. Théodore est à nouveau exilé et ses moines dispersés. Il anime la résistance par de nombreuses lettres. Il encourage les confesseurs de la foi, en appelle à nouveau au Pape, connaît les cachots, la privation de nourriture, la flagellation et la mise au secret. Au moindre moment de répit, il réorganise des embryons de communautés et tente de vivre, dans le dénuement le plus complet, l’idéal du monachisme cénobitique. L’assassinat de Léon V par Michel II met fin à la persécution... Le nouvel empereur veut concilier les divers partis et pour ce faire, il convoque un concile sur les saintes images, concile au sein duquel il veut jouer le rôle d’arbitre. Mais Théodore estime que le concile de Nicée II en 787 a déjà réglé la question d’une part et que d’autre part l’empereur n’a pas à arbitrer les conflits religieux. Il refuse donc de siéger au concile et réclame l’intervention de l’évêque de Rome. A nouveau il se voit refuser l’entrée dans son monastère du Stoudios. Qu’à cela ne tienne, il le reconstitue dans une île des environs, où il meurt en 826.
Mais traçons les grandes lignes de la spiritualité de saint Théodore.
Comme nous venons de le voir, Théodore joue un rôle important dans la querelle des saintes images. Nul mieux que lui ne montra que l’icône est la représentation de l’hypostase du Christ et le sceau de son Incarnation.
Autre point important : Théodore a opéré un véritable retour aux sources monastiques. A Sakkoudion, il lit "les classiques" : Pacôme, Arsène, Basile, Barsanuphe, Dorothée de Gaza, Jean Climaque. L’influence de Basile est déterminante pour l’insistance de Théodore sur la supériorité du cénobitisme sur l’anachorétisme dans la vie monastique, comme lieu de la charité, de l’obéissance et de l’observance des commandements du Seigneur. Mais Antoine, Pacôme et les Pères de Gaza jouent aussi leur rôle. Il s’agit donc d’un retour non seulement à Basile mais à toute la tradition.
Le but du moine est de plaire à Dieu, thème essentiel du monachisme basilien (cf. ch. III). On plaît à Dieu par le renoncement au monde et à notre volonté propre ainsi que par l’observance des commandements.
Notre but, c’est de plaire au Seigneur (I,1)
Notre joie, notre nourriture, l’objet de notre zèle et notre souci, c’est le moyen de plaire au Seigneur (Ibid).
Nous marchons ensemble, dans un seul esprit, vers ce qui est vraiment notre unique désir; l’unique but de notre élan; servir le Seigneur et lui plaire comme dans un nouveau paradis, dans cette vie angélique et cénobitique, c’est là le don de Dieu tout entier (Ibid.)
La vie cénobitique s’organise en diaconies (fonctions et services) que le moine se voit attribuer par l’higoumène. Chaque moine a une charge, un emploi et tous contribuent ainsi à la vie matérielle et liturgique du monastère. Le moine ne doit pas jalouser la diaconie du voisin, car toutes ont la même valeur spirituelle. Il ne doit pas non plus chercher à en changer mais demeurer fidèle à celle à laquelle il a été appelé : cette fidélité à l’emploi non choisi est lieu de sanctification.
Chacun peut se sanctifier dans sa diaconie (Pte Cat. 36).
Le dévouement total aux frères, dans le travail et les emplois oblige au renoncement continuel à notre volonté propre.
C’est par ce renoncement que le sang coule non pas matériellement mais spirituellement dans nos corps (I, 32).
La diaconie du Père spirituel, de l’higoumène, est de faire des chapitres trois fois par semaine :
Je veux fabriquer pour vous, avec mes paroles, une échelle allant de la terre au ciel pour que vous puissiez monter au sommet des vertus (Gde Cat. 71, 100).
En effet, pense Théodore, la division de la communauté vient souvent d’un manque d’enseignement de l’higoumène.
Théodore porte à ses moines un très grand amour. Il les aime comme ses propres enfants, avec tendresse. Il a un très grand sens de son indignité. Tout son enseignement est empreint de modération, ce qui est assez remarquable dans le contexte des exploits et records ascétiques en vogue à cette époque. Son discours est plein d’images, de paraboles :
Le moine est un cultivateur qui doit semer la Parole dans son âme, l’arroser de larmes, tailler sa vigne en retranchant sa volonté propre, la protéger contre les démons et lui faire porter du fruit.
Le moine est un soldat guerroyant pour le Royaume.
Le moine est un coureur dans le stade.
L’imitation est l’un des fondements de la spiritualité de Théodore: Imiter Jean, le Baptiste, imiter les Pères fondateurs de la vie monastique, et pour cela il est nécessaire de connaître leur vie, d’où l’importance d’une bibliothèque au monastère. Pourquoi imiter les Pères? Parce qu’ils ont imité le Christ. Le modèle par excellence est le Christ. La vie du moine est donc imitation du Christ Jésus : sa douceur, sa patience, ses vertus, recevoir les épreuves comme imitation de la passion du Christ, vivre la vie cénobitique en imitation de l’obéissance du Christ. Le moine devient icône de Celui qu’il imite. En agissant comme Dieu nous lui devenons semblables.
Le combat spirituel est un autre pilier de la spiritualité de Théodore qui compare le moine à un soldat et son âme à une ville assiégée. Il convient donc de lutter pied à pied, d’opposer le désir au désir, de ne pas ouvrir les portes de la ville intérieure, de se méfier des traîtres et de fuir toute tentation.
On l’aura saisi, les vertus monastiques essentielles sont pour lui le renoncement au monde, l’obéissance, la patience et la persévérance . Renoncement non seulement à ce qui, dans le monde est péché, mais encore à ce qui fait l’ordre et la beauté du monde. Dans le monastère du Stoudios, il y a un véritable complot du silence sur la culture et l’humanisme. La vie monastique est une Pâque continuelle. Il s’agit de passer des ténèbres à la lumière, de l’esclavage du péché à la liberté.
La spiritualité de Théodore est une mystique nuptiale. le Christ est le fiancé de l’âme, son seul amour.
Ouvre au Christ les portes de ton cœur,
Fais-le entrer,
Tiens-toi près de lui,
Habite avec lui,
Soupe avec lui (Gde Cat. 14).
Le moine consacré totalement à Dieu seul doit garder en son cœur le souvenir du jour où il a prononcé sa confession de foi entre les mains de l’higoumène et y demeurer fidèle.
Ayant revêtu l’habit angélique, apostolique et saint, il est entièrement assimilé au Christ qui l’accueillera au ciel sur la seule foi de cet habit qui rappelle sa croix. La vie monastique est un second baptême : le baptême de pénitence, c’est la route du martyre, le martyre au quotidien. Le moine accueillera la persécution comme le couronnement de ses travaux ascétiques antérieurs.
INFLUENCE
Théodore infléchit le mouvement qui portait le monachisme byzantin vers un individualisme contemplatif assez anarchique. Sa Règle et le Pénitentiel du Stoudios vont être adoptés par de nombreux monastères. Les Catéchèses vont beaucoup imprégner la mentalité monastique orientale postérieure.
La réforme stoudite va se diffuser dans tout l’empire, gagner les monastères grecs d’Italie méridionale et être adoptée par Athanase l’Athonite pour son monastère de Laura, sur le Mont Athos en 970, d’où elle se répand dans toute la péninsule et, par l’intermédiaire des couvents athonites slaves et des moines grecs présents en pays slave, passe en Russie au XIe siècle. En particulier elle sera adoptée à la Laure des grottes de Kiev.