CHAPITRE VI


 

LE PSEUDO-DENYS

Lorsque des auteurs spirituels n’étaient pas eux-mêmes des personnages célèbres mais d’illustres inconnus, ils recouraient volontiers à la dissimulation de leur nom sous un nom d’emprunt : c’était une fiction littéraire pour faire passer leur message. Il est quasi certain que si un moine inconnu écrit un ouvrage de spiritualité tout à fait remarquable, il aura du mal à trouver un éditeur, tandis que s’il signe cet ouvrage du nom d’un grand ascète connu, médiatique et déjà succès de librairie, son ouvrage sera immédiatement accepté et diffusé à des milliers d’exemplaires. Ceci vous explique que vous trouvez des textes patristiques et monastiques du pseudo-Jérôme, du pseudo-Augustin, du pseudo-Macaire (comme nous venons de le voir au chapitre précédent), etc.. et du pseudo-Denys.

Je voudrais essayer de vous présenter le moins obscurément possible cet auteur de langue grecque, probablement syrien, inconnu, qui a eu une énorme influence sur la théologie postérieure tant en Orient qu’en Occident. Mais je me limiterai, dans le cadre de ce cours, à sa théologie monastique.

On ne sait rien de ce Denys, sinon ce qu’il dit de lui-même et qui est faux! Il se présente ainsi : Disciple de saint Paul, venu de la sagesse païenne, témoin des prodiges cosmiques qui ont accompagné la mort du Sauveur. Il se donne donc comme disciple de saint Paul, converti au christianisme par Paul lors de sa prédication devant l’aréopage d’Athènes (cf. Ac. 17, 16-34) et la tradition ajoute qu’il serait mort martyr lorsqu’il était évêque de Paris. Ceci est en fait une légende qui a pourtant été prise pour la réalité pendant des siècles, tant l’influence de ce pseudo-Denys a été considérable dans toute la chrétienté dès le haut Moyen-âge.

Ce n’est qu’au XIXe siècle que l’on admet, reconnaît, que ce Denys n’est pas le disciple de Paul, ni l’évêque de Paris, mais un personnage de la fin du Ve siècle ou du début du VIe siècle. On ne saura sans doute jamais qui est cet auteur. Par recoupement de ses textes, on peut réunir quelques éléments:

- Le pseudo-Denys vivait probablement en Syrie.

- Ses œuvres ne peuvent pas avoir été écrites avant la fin du Ve siècle.

- Il mentionne le chant du Credo dans la liturgie eucharistique, signe aussi que ces textes sont postérieurs au IVe s-début Ve siècle.

- Enfin, la doctrine christologique professée par ses écrits n’est pas sans rapport avec l’Hénotique, texte théologique rédigé par le patriarche Acace de Constantinople en 482, à la demande de l’empereur Zénon pour tenter de réconcilier les monophysites et les chalcédoniens. C’est un texte de compromis : pour sauvegarder la communion des Eglises, il évite de mentionner la question des deux natures de l’unique personne du Verbe Incarné.

Son but est de répondre à l’un des problèmes que se posaient les penseurs de son temps. Il montre que les conceptions néo-platoniciennes d’un être simple, principe de tout être et les aspirations des âmes à l’union avec cet être parfait, se trouvent réalisées dans le christianisme mieux que par la philosophie. Il veut mettre le néo-platonisme au service de la foi chrétienne. Son style est d’un abord un peu rébarbatif, obscur. En effet, ses phrases sont pleines de néologismes empruntés aux religions à mystères. Il remplace couramment les noms usuels d’évêque, prêtre, diacre, moine, par hiérarque, hierus, liturge, thérapeute... Mais quand on est entré dans sa manière de penser et de s’exprimer, on est au large pour voguer dans l’insondable mystère de Dieu. On est au cœur de la théologie apophatique. En effet, la doctrine du pseudo-Denys est avant tout une mystique qui s’appuie sur la philosophie néo-platonicienne- systématisée par Proclus (411-485), principal représentant de l’école d’Athènes au Ve siècle - , et s'épanouit en une synthèse originale dont Dieu est le centre. Le pseudo-Denys donne de Dieu une vision très haute, très pure, très simple. L’unité absolue est la caractéristique fondamentale de toutes choses. Cette unité appelle, nécessite la simplicité; ce qui est multiple est imparfait. L’auteur développe spécialement cela pour l’ordre qu’il estime éminemment supérieur aux autres, celui des moines. Les initiés forment en effet plusieurs ordres :

- L’ordre des purifiés, c’est-à-dire la foule de tous ceux qui sont exclus du saint ministère, tant les laïcs que les clercs qui n’ont pas achevé de s’instruire et de se former, ceux dont la Sainte Ecriture n’a pas encore fait naître en eux la vie. Ce sont ceux aussi qui se sont écartés des enseignements de la sainte Ecriture; ce sont encore les lâches qui se sont laissés impressionner par l’adversaire et que l’Ecriture est en train d’affermir; ce sont ceux qui sont en voie de conversion et qui passeront ainsi du péché à la sainteté; enfin, ce sont ceux qui sont convertis mais pas encore enracinés de façon parfaitement pure dans les habitudes divines.

- L’ordre moyen, c’est-à-dire l’ordre de ceux qui contemplent certains mystères. Parfaitement purifiés de toute souillure profane, ils entrent en communion avec les mystères dans la mesure de leurs forces. C’est le peuple saint qui a été soumis à une purification totale et qui est digne de s’initier saintement et de communier autant qu’il peut le faire sans sacrilège, aux plus lumineux sacrements.

- L’ordre des initiés, c’est, pour le pseudo-Denys l’ordre le plus élevé, celui qu’il appelle la sainte légion des moines. Mais sur cet ordre très saint, laissons parler le pseudo-Denys lui-même. L’initiation monastique fait partie, pour lui, de l’initiation chrétienne.

Soumise aux puissances perfectionnantes des grands-prêtres, ces hommes de Dieu dont l’illumination et les traditions hiérarchiques l’initient selon ses aptitudes aux saintes opérations sacramentelles, la sainte légion des moines s’élève grâce à cette science sacrée et selon ses propres mérites jusqu’à la plus haute perfection. C’est pourquoi nos divins maîtres, jugeant ces hommes dignes de porter un titre saint, les ont appelés tantôt serviteurs, tantôt moines, parce qu’ils exercent de façon pure le culte, c’est-à-dire le service de Dieu, et parce que leur vie, loin d’être divisée, demeure parfaitement une, parce qu’ils s’unifient eux-mêmes par un saint recueillement qui exclut tout divertissement de façon à tendre vers l’unité d’une conduite conforme à Dieu et vers la perfection de l’amour divin. Aussi bien les institutions sacrées leur ont-elles octroyé une grâce qui les parfait et les ont jugés dignes d’une certaine invocation consécratoire, qui n’appartient pas au grand-prêtre (lequel n’intervient que pour conférer les ordinations sacerdotales) mais aux saints sacrificateurs qui sont chargés de ce rite secondaire de la liturgie hiérarchique.

Bien que le texte soit aride, il me semble nécessaire de lire le déroulement du rite de la consécration monastique tel que nous le rapporte le pseudo-Denys :

Le sacrificateur se tient debout devant l’autel des divins sacrifices, prononçant les paroles sacrées de la consécration monacale. Debout derrière le sacrificateur, l’initié ne fléchit ni les genoux ni l’un des genoux; on ne dépose point sur sa tête les Ecritures qui contiennent le dépôt de la Révélation divine. Il se contente de rester debout devant le sacrificateur lorsque ce dernier prononce les paroles qui mystérieusement le vouent à l’état monacal. Ayant achevé cette consécration, le sacrificateur s’approche de l’initié. Il lui demande d’abord s’il renonce non seulement à réaliser, mais même à imaginer tout ce qui pourrait introduire la division dans sa vie. Il lui rappelle ensuite les règles d’une vie pleinement parfaite, affirmant publiquement qu’il lui faudra dépasser toutes les vertus d’une existence médiocre. Quand l’initié a formellement souscrit ces engagements, le sacrificateur le marque du signe de la croix, puis il lui coupe les cheveux en invoquant les trois Personnes de la divine Béatitude. L’ayant ensuite dévêtu entièrement, il lui impose un habit nouveau. Suivi enfin par tous les autres sacrificateurs présents à la cérémonie, il lui donne le baiser de paix et lui confère le pouvoir de prendre part aux mystères de la Théarchie.

Le pseudo-Denys explique le sens spirituel de chaque rite : on reste debout sans recevoir les Saintes Ecritures parce que l’ordre monacal n’a pas pour mission de diriger les autres; le signe de la croix signifie la mort de tous les désirs charnels. La tonsure symbolise une vie pure et parfaitement dépouillée qui élève l’intelligence jusqu’à la plus haute conformité divine. Le dépouillement des anciens vêtements et la prise d’habit représentent le passage d’une sainteté médiocre à une plus grande perfection. Le baiser de paix est le signe de la sainte communauté qui unit tous ceux qui se conforment à Dieu par les liens joyeux d’une mutuelle et charitable congratulation. Enfin, la communion théarchique à laquelle peut prendre part le nouveau moine montre que l’initié est élevé selon la loi monacale jusqu’à l’unité spirituelle; il ne fait pas que contempler les saints mystères, il y a part.

Vous l’aurez saisi, cette vie monacale n’est pas un but en soi; il s’agit de connaître Dieu non pas tant par l’étude ou par la spéculation que par une sorte de "sympathie" avec le divin. C’est l’amour qui, par nature, tend à faire sortir l’homme de soi pour le livrer à son objet : l’amour divin tend à l’extase (sortie de soi). Cette connaissance mystique n’est pas une activité de l’esprit humain, elle est l’œuvre du Saint-Esprit qui donne la lumière infuse.

Trinité suressentielle et plus que divine et plus que bonne, toi qui présides à la divine sagesse chrétienne, conduis-nous non seulement par- delà toute lumière, mais au-delà même de l’inconnaissance jusqu’à la plus haute cime des Ecritures mystiques, là où les mystères simples, absolus et incorruptibles de la théologie se révèlent dans la ténèbre plus que lumineuse du silence. C’est dans le silence en effet qu’on apprend les secrets de cette ténèbre dont c’est trop peu dire que d’affirmer qu’elle brille de la plus éclatante lumière au sein de la plus noire obscurité, et que, tout en demeurant elle-même parfaitement intangible et parfaitement invisible, elle emplit de splendeurs plus belles que la beauté les intelligences qui savent fermer les yeux.

Telle est ma prière. Pour toi, cher Timothée, exerce-toi sans cesse aux contemplations mystiques, abandonne les sensations, renonce aux opérations intellectuelles, rejette tout ce qui appartient au sensible et à l’intelligible, dépouille-toi totalement du non-être et de l’être, et élève-toi ainsi, autant que tu le peux, jusqu’à t’unir dans l’ignorance avec Celui qui est au-delà de toute essence et de tout savoir. Car c’est en sortant de tout et de toi-même, de façon irrésistible et parfaite que tu t'élèveras dans une pure extase jusqu’au rayon ténébreux de la divine suressence, ayant tout abandonné et t’étant dépouillé de tout. (Traité de Théologie Mystique I,1).

Les oeuvres du Pseudo-Denys ne sont pas d’un accès facile. Dans La Hiérarchie ecclésiastique on trouvera ce qui concerne la liturgie et la spiritualité du peuple de Dieu et donc des moines (et moniales non évioquées). Le Traité de Théologie Mystique est un peu dur au premier abord, mais on y trouvera le condensé de la spiritualité du Pseudo-Denys et on se laissera ainsi conduire dans les hauteurs de la foi.

L’influence du pseudo-Denys fut énorme sur toute la spiritualité qu’elle soit latine ou orientale. En effet, Jean Scot Erigène traduisit les œuvres du psuedo-Denys en latin ce qui permit de le faire connaître en Occident. Saint Thomas d’Aquin a longtemps médité, scruté le texte du maître. En Orient, si le pseudo-Denys n’a pas eu de disciples à proprement parler, il a eu des descendants dont l’un des plus brillants fut Maxime le Confesseur.