CHAPITRE V


 

LE MONACHISME MESOPOTAMIEN

Il y avait à Jérusalem, lors de la Pentecôte, des Parthes et des habitants de la Mésopotamie, entre autres. Probablement la toute première évangélisation de le Perse s’est-elle faite par des colonies judéo-chrétiennes. Puis, vers la fin du IIe siècle, début du IIIe siècle, l’Evangile se propage jusque dans les provinces orientales de la Perse. Comment cela s’est-il produit? Le roi Shapour, après sa grande victoire sur l’empereur romain Valérien, en 260, ramène avec lui dans son empire, des chrétiens syriens qu’il a fait prisonniers. Dès 270 la capitale de ce grand royaume, Séleucie Ctésiphon, aura un évêque, c’est dire que la communauté chrétienne se sera bien développée. Mais le christianisme est toujours considéré comme une religion étrangère dans cet empire mazdéen (religion des ancêtres). Il est vrai que le christianisme est lié aux romains... ennemis héréditaires des perses. Cette hostilité explique la violente persécution qui s’abat sur les chrétientés perses pendant toute la durée des guerres qui opposèrent les deux grands empires de 338 à 387.

I. LE PROTOMONACHISME ou LA GERMINATION DU MONACHISME

Dans ce contexte historique, géographique et ecclésial, de petits groupes informels de chrétiens vont se constituer. Informels, c’est-à-dire sans existence bien réglée. Ils vivent dans des villes et des villages, on ne peut donc parler de monachisme en ce sens qu’il n’y a pas de séparation de ces chrétiens d’avec la société, d’où le nom de protomonachisme

Une des expressions favorites d’Ephrem pour désigner ceux qui s’engagent dans ce premier monachisme syrien est Fils ou Fille du Pacte. Que savons-nous sur ces Fils et Filles du Pacte (de l’Alliance)? Qu’ils étaient des personnes menant une vie consacrée et dont le dénominateur commun consistait en ce qu’ils avaient probablement tous prononcé un vœu de chasteté, soit comme vierges, soit comme saints; qu’ils vivaient en petits groupes, parfois même les hommes avec les femmes, qu’ils formaient ensemble des communautés domestiques ou de petites communautés religieuses informelles, urbaines ou villageoises, et qu’ils étaient au service de leur église pour la louange divine, l’animation liturgique, la prédication, l’enseignement et la catéchèse, les œuvres de charité. Ephrem, enfin, ne nous dit pas grand-chose sur l’organisation interne des Fils et Filles du Pacte de Nisibe, mais ces chrétiens devaient être intimement liés à la fameuse école de Nisibe fondée par Ephrem et qui s’exila avec lui à Edesse.

Ces groupes d’ascètes constituaient probablement le noyau des communautés chrétiennes locales. Prêtres et évêques étaient choisis parmi leurs membres et ils demeuraient foncièrement des ascètes. L’exemple le plus illustre est celui de Jacques qui deviendra évêque de Nisibe.

Ce protomonachisme syrien émerge du judéo-christianisme toujours en lien avec les communautés juives de Mésopotamie ou de Syrie. Il est marqué par le modèle essénien d’une part, par les interrogations et errances au sujet de la Trinité d’autre part, et enfin par le manichéisme tout proche.

A la fin des persécutions, l’Eglise donne aux ascètes un statut plus précis, une reconnaissance plus prononcée, une place plus grande dans les communautés. Et l’on passe de l’ascétisme (protomonachisme) au monachisme. Où se fait ce passage? On peut répondre : à l’apparition de la vie anachorétique (des ascètes fuient au désert), puis par la vie cénobitique (lorsque le désert a besoin de règles). La vie monastiqueest principalement réglée par l’obéissance e chacun à son Père spirituel.

Vous le constatez, en Syrie-Mésopotamie, ce n’est pas d’abord le désert mais la communauté ecclésiale qui fait naître le moine à partir de l’ascète.

a) ils sont vierges ou saints :

."Vierges" utilisé au masculin ou au féminin, désigne ceux qui gardent la virginité après le baptême.

."saint" : celui qui, marié, s’abstient de relations conjugales temporairement ou définitivement.

Cette résolution (au sens fort) de virginité ou de continence, ont été faits au moment du baptême, à l’âge adulte.

Ce n’est pas minimiser, encore moins mépriser le mariage. Mais pour ces spirituels syriens, l’abstinence de relations conjugales entre époux mariés est la "couronne" du mariage. Et les vierges (hommes et femmes) ont choisi la meilleure part. Pour St Ephrem par exemple, la filiation de la virginité avec le martyr est tout à fait explicite. Elle est implicite pour les autres auteurs (Aphraate, etc..).

Trois raisons précises font qu’ils privilégient la virginité consacrée par rapport au mariage :

- Le modèle du Christ en tant qu’époux exclusif, auquel tout chrétien est personnellement fiancé lors de son baptême et pour lequel la virginité ou la continence permettent de se garder dans une perspective eschatologique (je vais y revenir).

- Le modèle du baptême en tant que retour au paradis. Dans le récit de la Genèse, Adam et Eve ne cohabitent pas avant la chute et l’expulsion hors du paradis. Virginité et continence anticipent de façon similaire l’état final du chrétien.

- Le modèle de la vie baptismale, en tant que vie angélique, laquelle ne connaît pas le mariage (Lc 20,35-36). Elle explique le troisième terme qu’Ephrem utilise pour désigner le protomonachisme syrien : les veilleurs. L’état de veille, qui caractérise les anges et les vierges sages, s’applique de façon éminente au célibat. Il symbolise aussi un coeur unifié, harmonieux, non divisé, (= simple), alors que celui qui dort est divisé.

La vie angélique était tout aussi populaire dans le protomonachisme syrien qu’elle l’était ou le deviendrait dans les autres traditions monastiques. Les racines, en sont, ici aussi, probablement juives, dans les milieux ascétiques des environs des débuts de l’ère chrétienne. Dans le livre de Daniel, qui eut une grande influence, les êtres angéliques sont désignés comme des veilleurs et comme des saints, des purs. Pour un lecteur de langue syriaque, cela renvoie immédiatement à la parabole des vierges sages (Mt 25) qui met l’accent sur la vigilance. Mais c’est vraiment Lc 20, 35-36 qui est décisif : la vie de non mariage des anges doit être anticipée dès cette terre; la version syriaque de ce texte dit : "Ceux qui sont devenus dignes de recevoir ce monde (= le Royaume) et cette résurrection d’entre les morts ne se marient pas, et ne peuvent mourir, car ils ont été rendus semblables aux Anges.

Mais ce ne sont pas seulement les Anges et leurs imitateurs terrestres qui sont des Veilleurs : le Christ lui-même est l’Eveillé qui nous rend veilleurs sur la terre. Ephrem oppose l’éveil spirituel et le sommeil du péché :

Les Veilleurs se réjouissent aujourd’hui,

L’Eveillé est venu nous réveiller;

Pendant cette nuit, qui pourrait dormir

alors que toute la création veille?

Parce qu’Adam fit entrer dans le monde,

par ses péchés, le sommeil de la mort,

l’Eveillé descendit nous réveiller

de notre submersion dans le péché.

Ceux qui reçoivent le baptême "revêtent l’Eveillé dans les eaux" et deviennent ainsi eux-mêmes des veilleurs, au moins en puissance!

L’idéal de veille qui caractérise les anges et les vierges sages, et qui va de pair avec l’idéal du célibat et de l’unité, semble constituer un des facteurs les plus importants des motivations sous-jacentes à la vision ascétique et à l’orientation générale du christianisme syrien primitif. Ephrem considère que cette vision, une fois intériorisée, peut concerner tous les chrétiens, ceux qui sont mariés autant que ceux qui gardent le célibat. Mais pour ceux qui ont choisi la vie consacrée, en suivant le Christ, elle revêt une signification redoublée.

C’est dire que des modes de vie différents mais inspirés par le même radicalisme évangélique sont apparus ailleurs que dans la vallée du Nil et avant que naissent de Nitrie, les Cellules et Scété. Ils ont jailli de la vitalité interne de l’Eglise locale. C’est vraiment au sens fort charismatique.

Au IVe siècle on estime qu’il fallait absolument relier de manière visible le monachisme mésopotamien au prestigieux monachisme égyptien. Mais il ne faut pas se leurrer : cette image de raccordement au monachisme égyptien est fausse, et, ce qui est plus grave, elle ignore et néglige complètement l’existence d’une tradition syrienne autochtone. Elle fait oublier à la Syrie-Mésopotamie ses propres racines. Autrement dit, pour être reconnue, la tradition monastique syrienne, mésopotamienne, babylonienne a vendu ses droits d’aînesse au monachisme égyptien. Deux exemples illustrent cela :

a) Les homélies macariennes (ensemble d’homélies sur la vie spirituelle) sont indubitablement d’origine syrienne (nous y reviendrons). Très tôt la tradition monastique les a néanmoins attribuées à l’un des deux Macaire d’Egypte pour mieux les faire passer et les diffuser.

b) La tradition monastique syrienne et mésopotamienne tardive rattachera ses origines à l’Egypte par le biais de la venue d’un moine égyptien (Mar Eugenios) accompagné de ses soixante-dix disciples, et l’on a des récits détaillés sur la façon dont le monachisme à la mode égyptienne s’est implanté en Mésopotamie au cours du IVe siècle. Or ces traditions ne sont pas attestées avant la première période arabe (VIIe siècle) et sont extrêmement douteuses.

II. LE LIVRE DES DEGRES

Dans ce milieu ascétique en marge de la grande Eglise, se répand le Liber graduum qui est un recueil anonyme de 30 homélies syriaques rappelant étrangement la spiritualité d’Eustathe de Sébaste. Leur auteur est inconnu. Il semble que ce Livre des Degrés soit davantage le fruit d’une école plutôt que d’un unique auteur.

Pourquoi ce titre? Il est la conséquence d’une parole de Paul aux Romains : Discernez et voyez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait (Rm 12, 2), parole que l’auteur du Livre des Degrés interprète de la manière suivante : l’Ecriture Sainte donne divers commandements qui s’adressent à des personnes différentes, et on recevra des sanctions si on ne les a pas bien pratiqués. Cette manière de pratiquer les commandements répartit les hommes en degrés (d’où le titre de l’ouvrage) : les faibles, les enfants, les justes, les parfaits et ceux qui ont la charité.

1. Les faibles. Ce sont les malades spirituels, les pécheurs invétérés. Le seul remède qui puisse les guérir est les Béatitudes, à condition de le proposer avec douceur et humilité (IV).

2. Les enfants. Ce sont les débutants dans la vie évangélique. Leur nourriture est le lait, aussi est-il préférable qu’ils évitent les contacts avec les pécheurs. Quand ils seront adultes dans la foi, alors ils pourront avoir contact avec eux, car la charité ne dénonce aucun pécheur et fait du bien à tous.

3. Les justes. Ce sont ceux qui reçoivent pour précepte le Décalogue et la parole de Tobie (Tobie 4, 15) reprise par Jésus (Mt 7, 12) : Fais aux autres ce que tu voudrais qu’on te fasse à toi-même. Ils pratiquent certains jeûnes; ils ont encore des défauts, en effet ils se livrent aux soucis réprouvés par l’Evangile.

4. Les parfaits. Ou plus exactement ceux qui tendent à la perfection, car la perfection est toujours un progrès, une course (nous sommes ici dans la lignée spirituelle des Cappadociens). Ceux-là pratiquent les grands commandements c’est-à-dire qu’ils tendent leur joue à qui les frappe, aiment ceux qui les haïssent, sont vainqueurs du mal par le bien, pardonnent sans relâche, donnent à ceux qui demandent, prient pour tous, ne jugent pas, ni ne commandent personne, imitent le Christ doux et humble de cœur et n’ont pas même où reposer la tête.

Ils mènent une vie de prédicateurs itinérants et pauvres (Hom. II, III, IV). Ils refusent tout travail en vue de la prière (cela sera repris par les messaliens - cf infra), une prière quotidienne, prolongée en veilles nocturnes, accompagnée de prostrations, larmes et clameurs (He 5, 7). Cette prière de supplication doit durer tant que la joie ne vient pas remplacer les larmes dans le cœur, attestant que le péché est peu à peu éliminé. La croissance vers la perfection nécessite une grande pureté de cœur, au prix d’une lutte constante contre Satan, contre tout ce qu’il sème dans le cœur.

5. Ceux qui ont la charité. Ceux-là pardonnent toujours. Ils enseignent pacifiquement les adultères et les pécheurs; ils s’humilient en tout avec le Christ et ils seront glorifiés avec lui (II,7). Lorsqu’on a la charité, on n’a pas de souci, on ne travaille pas, on monte par l’espérance en Notre Seigneur Jésus-Christ. Cette montée nécessite une pauvreté héroïque qui est au service de la prière.

La spiritualité de ce livre est christologique. Le Christ est le bon arbre, l’arbre de vie du paradis. Par ses souffrances il s’est fait notre modèle. Si nous acceptons de souffrir, le Seigneur est fidèle à souffrir avec nous en secret. (XVII). Le thème du paradis perdu est fréquent dans la littérature spirituelle orientale. Le Livre des Degrés y fait référence, non seulement comme nous venons de le voir, pour le Christ Arbre de Vie, mais aussi parce qu’en créant Adam et Eve, Dieu leur a enseigné le bien, tandis que Satan leur a enseigné le mal. Cédant à Satan, Adam et Eve ont désiré la beauté charnelle et les affaires terrestres; ils se sont rendus infidèles à l’idéal spirituel que Dieu leur avait fixé, alors Dieu leur donna une seconde loi : la loi de justice, en leur permettant le mariage et le travail terrestre. Mais certains n’acceptent pas cet état... Ils sont ceux de la maison d’Adam qui luttent, ceux-là qui aiment la sainteté (entendre : la continence) et tuent le péché par l’humilité et la charité.

L’Eglise est une mère bénie qui met au monde des hommes comme des enfants, par les sacrements de l’initiation chrétienne (XII). Lorsque les enfants sont devenus des adultes, ils ne doivent pas quitter l’Eglise, même pour la vie érémitique (XII); ils ne doivent pas délaisser les sacrements mais faire de leurs corps des temples et de leurs cœurs des autels.

La spiritualité du Livre des Degrés est très exigeante et austère. Sa postérité se retrouve dans le messalianisme ainsi que dans les œuvres du pseudo-Macaire, surtout la Grande Lettre.

[Pour cette présentation du livre des Degrés, on consultera spécialement l’article du père Vincent Desprez dans la Lettre de Ligugé 262, 1992, 4].

 

III. LE MESSALIANISME

Qu’est-ce que le Messalianisme?

Le Père Gribomont écrit que c’est une hérésie fuyante qui ne s’est jamais organisée en secte autour d’une doctrine avec des membres et des chefs qui s’affirment.

Messalien est un terme syriaque qui veut dire : "ceux qui prient". On les appelle aussi les enthousiastes = possédés par un mauvais esprit. Ces noms (y compris celui de messalien) leur sont donnés par leurs adversaires. Eux-mêmes s’appelaient les spirituels.

Ce sont des groupes de vagabonds, ayant renoncé à posséder quoi que ce soit, dormant dans les rues de la ville, sollicitant l’aumône, refusant tout travail et prétendant vaquer uniquement à la prière. Ils enseignent le mépris des sacrements et de la hiérarchie ecclésiastique. On les trouve en Mésopotamie, à Edesse (du temps de saint Ephrem). Rapidement ils se répandent dans la province du Pont, la Cappadoce, la Pamphilie et la Lycaonie.

Amphiloque d’Iconium, (disciple de Basile) leur est très opposé. Sous sa présidence, le concile de Sidè (vers 388), réunissant les évêques de Lycaonie et de Pamphilie, condamne ce mouvement. Peu à peu la condamnation s’étendra jusqu’à ce que finalement, en 428, les messaliens soient chassés de l’Empire. Le concile d’Ephèse, 431, condamnera l’Asceticon messalien du Pseudo-Macaire.

Fallait-il vraiment condamner un mouvement très informel, non institutionnalisé, dans lequel se trouvaient tant de nuances? Le grand Basile s’était bien gardé de le faire; Amphiloque pense peut-être asseoir son autorité en le faisant?...

Syméon de Mésopotamie, ne présente pas, dans ses écrits, les déviations manifestes de la secte. Son enseignement est équilibré, il parle des réalités de la vie spirituelle. Les grands axes de cette spiritualité sont :

. Forme de vie chrétienne cénobitique :

- Les frères sont invités à vivre en accord et harmonie les uns avec les autres.

- Pas de prière à heure fixe, mais selon l’inspiration de chacun (nous voyons poindre là l’idiorythmie chère aux moines orientaux).

- Pauvreté stricte : on ne possède que le vêtement que l’on porte sur soi, afin d’être sans souci et de se contenter d’une vie fruste.

. On est un renonçant :

- au monde,

- au mariage.

. On est livré complètement à Dieu, aussi se comporte-t-on comme un esclave acheté par Dieu. Le moine apprend à se renoncer par l’obéissance aux frères.

Le devoir de la charité est le critère de la vie droite.

. L’assiduité à la prière est la première des vertus monastiques. On tend à prier sans cesse, si bien que la prière prend de plus en plus de place dans la vie du moine qui progresse, même dans son emploi du temps quotidien. On en arrive à distinguer dans la communauté ceux qui prient et ceux qui travaillent. Mais Macaire/Syméon exige des critères précis pour autoriser un frère à se consacrer exclusivement à la prière :

- Que cette prière soit une lutte contre le mal, (importance du combat spirituel).

- Que les fruits en soient visibles pour tous.

Cette option messalienne vous explique pourquoi Basile Basile insistera pour que chaque frère prie et travaille.

Il y a des rapports littéraires et spirituels très étroits entre la spiritualité d’Eustathe et les Grandes et Petites Règles de Basile d’une part, entre les Règles de Basile et le De Instituto christiano de Grégoire d’autre part et enfin entre la Grande Lettre de Macaire/Syméon et le De Instituto christiano .

On ne peut évoquer le pseudo-Macaire sans dire un mot de DIADOQUE de PHOTICE qui combattra le messalianisme sectaire aux côtés de Macaire. Diadoque joua un rôle essentiel dans la diffusion de la théologie spirituelle d’Evagre puis de celle de Macaire. Il s’imposa comme le maître de l’expérience sensible et il fut l’un des premiers hérauts de la Prière de Jésus (cf. Vol. I ch. VIII) . Les Cent chapitres sur la perfection spirituelle sont un des trésors de la spiritualité grecque.

IV. QUELQUES ASCETES MESOPOTAMIENS

Cette présentation du monachisme mésopotamien serait incomplète si je ne vous donnais un aperçu, quelques flashes, sur les anachorètes de cette région.

Dans les montagnes reculées de Syrie, Mésopotamie, Babylonie, aux confins du monde barbare, voici le repaire inviolable de grands solitaires.

Jacques de Nisibe y fut anachorète avant de devenir le premier évêque de sa ville natale de Nisibe, en Mésopotamie, où il mourut en 338. Théodoret de Cyr nous rapporte que Jacques habitait les sommets des plus hautes montagnes. Il passait dans les forêts le printemps, l’été et l’automne, n’ayant pour couverture que le ciel; pendant l’hiver il se réfugiait dans une caverne. Il ne se nourrissait que de ce que la terre produit d’elle-même, sans être semée ni cultivée, et cueillait les fruits de quelques arbres sauvages. Il n’allumait jamais de feu. L’usage de la laine lui paraissait superflu et il n’avait qu’une tunique et un manteau fort simple fait de poils de chèvres très rudes (cf. Hist. Moines de Syrie, 1).

Julien Sabas vivait aux environs d’Edesse. Il ne mangeait qu’une fois par semaine, du pain et du sel. Sa boisson la plus agréable était l’eau d’une fontaine; ses délices et ses festins consistaient à chanter des psaumes et à s’entretenir sans cesse avec Dieu (Hist. Moines de Syrie, 2). Ce grand contemplatif combattra les ariens jusqu’à sa mort.

A côté de telles figures émouvantes et admirables, qu’on ne peut pas toutes présenter dans le cadre de ce cours, il y avait une multitude de personnages originaux pour lesquels on ne sait pas toujours très bien départager la sainteté de la pathologie. Ces saints hirsutes, couverts de plaies sanglantes et de vermine, s’abandonnent sans le moindre respect humain à leur ivresse de pénitence et d’absolu. La Syrie et la Mésopotamie sont la patrie des champions imbattables de l’austérité et des thaumaturges les plus prodigieux.

Mais comment vivait-on? Quels étaient ces hommes extraordinaires qui seront les grands défenseurs des pauvres aux Ve et VIe siècles?

Chacun vit à sa guise, sans règle, sans supérieur, à peu près en marge de l’Eglise. L’aventure spirituelle se déroule ici à des hauteurs farouches, dans un air raréfié, étouffant, chargé d’orages, de soleil, de gelées, de pluies, d’ouragans; un air dans lequel l’âme est trop souvent excitée aux extrêmes et à l’extravagance.

On se nourrit uniquement de pain et d’herbes crues. Manger un aliment cuit passait pour une intempérance, écrira Jérôme qui passa deux ans dans ces régions avant de s’en faire expulser pour avoir mis la zizanie entre les anachorètes.

Dans ces montagnes arides, on rencontrait les reclus qui se faisaient enchaîner toute leur vie à un rocher pour être sûrs de rester stables, les stationnaires qui passaient leur vie debout - les plus tièdes acceptent de s’appuyer pendant quelques heures la nuit -. On y rencontrait aussi les brouteurs qui s’engagent à ne vivre que d’herbe crue et à la cueillir à la manière des animaux. Il y avait aussi ces ermites qui ne mangeaient que des aliments pourris. Il y avait aussi les dendrites qui passaient leur vie entière dans un arbre. Il y avait encore les sidérophores qui, ligotés avec des chaînes d’une lourdeur insupportable, devaient se tenir perpétuellement courbés et ne pouvaient se déplacer qu’à quatre pattes... et enfin, de meilleure qualité mais tout aussi étranges, vous rencontriez les stylites. A cinq, dix, vingt mètres de hauteur, ces personnages passaient toute leur existence debout au sommet d’une colonne, sur une étroite plate-forme entourée d’une balustrade. Ils avaient fait vœu de ne jamais en descendre; de temps en temps, par une échelle ou par un système de poulie, les fidèles du voisinage leur apportaient un peu d’eau et de nourriture. S’ils n’étaient pas prêtres, ils recevaient l’Eucharistie de la même manière. Saint Syméon inaugura ce genre de vie dans les environs d’Antioche sa ville natale. Né en 390, ancien gardien de troupeau, il entre à l’âge de treize ans, dans un monastère où il mène une vie si austère qu’elle le rend célèbre. Il passait des carêmes entiers sans boire ni manger; une corde serrée autour de sa ceinture creusait sur son ventre une plaie toujours ouverte d’où le sang coulait à grosse gouttes. Condamnant de tels excès, les supérieurs de son monastère le mirent à la porte. Le peuple en fit un héros. Syméon redoubla de mortifications et se demanda comment se soustraire au peuple qui le poursuivait d’admiration. C’est ainsi qu’il s’avisa de demeurer sur une colonne de cinq, puis douze, puis dix-huit mètres de hauteur. Il avait le désir de s’envoler vers le ciel et de s’éloigner de plus en plus de la terre. Syméon demeura sur sa colonne pendant trente-sept ans, se privant presque totalement de sommeil, passant la nuit en prière, la tête inclinée presque jusqu’aux pieds. Un fidèle le trouva mort dans cette position : inquiet de le voir immobile depuis trois jours, il avait décidé de monter jusqu’à lui. Habituellement, vers 15 heures, Syméon sortait de sa contemplation. Au pied de la colonne, se dressait la foule en délire. Comme une vigie de Dieu, Syméon prêchait, éclairait les consciences, arbitrait les conflits. Devant la colonne, les créanciers venaient remettre leurs biens aux pauvres, les maîtres libéraient leurs esclaves, etc... La renommée de Syméon va s’étendre très loin. Les Romains vont mettre son image aux enseignes des boutiques; en Gaule sainte Geneviève parlera de lui, et des Bédouins nomades viendront à lui par centaines, foulant devant lui les images de leurs idoles et se convertissant au christianisme.

L’Eglise a reconnu en Syméon un saint, pensant qu’il y avait dans cette folie quelque chose de divin.