CHAPITRE IX


 

LA BANDE DE GAZA

JEAN, BARSANUPHE, DOROTHEE, DOSITHEE

ET TOUS LES AUTRES

 

Le grand Vieillard et son compagnon, Jean le Prophète, appelé aussi l’autre Vieillard (il s’agit de Barsanuphe et Jean),vivaient dans la première moitié du VIe siècle dans un monastère fondé par un certain Séridos, près de Thawata à quelques kilomètres au sud de Gaza. La ville de Gaza était entourée de monastères dont le plus ancien et le plus célèbre fut celui fondé par Hilarion (cf. Cours Vol. I, ch. XI). L’abbé Séridos avait fondé son monastère à la fin du Ve siècle.

Les deux saints Vieillards vécurent en reclus dans ce monastère. Ils ne sortaient pas de leur cellule et ne recevaient personne si ce n’est l’Abbé Séridos qui leur servait de secrétaire et de commissionnaire. En fait, l’abbé Séridos se fait disciple des deux grands Vieillards. Ce sont eux les véritables higoumènes du monastère; Séridos ne fait rien sans les consulter. En effet, puisqu’ils ne recevaient personne mais qu’on les consultait par écrit de toutes parts pour demander des conseils en tous genres, des prières, des guérisons, des encouragements, etc..., ils donnaient leur réponse par écrit, ce qui nous vaut de nombreux "billets" et lettres. Parmi les consultants, on comptait nombre de laïcs et quelques évêques mais la plupart étaient des moines. L’un de ces moines, dont le nom était Dorothée, fut pendant plusieurs années le disciple et l’un des fils préférés des deux Vieillards avant de devenir higoumène d’un monastère qu’il fonda entre Gaza et Maïoumas et de donner alors à ses moines des Instructions spirituelles.

Dorothée naît à Antioche très probablement, dans les premières années du VIe siècle, d’une famille chrétienne aisée. Il reçoit une bonne éducation et une solide culture classique. Il est tellement passionné par les études qu’il en oublie de manger, boire et dormir. Il s’était constitué une solide bibliothèque dont une bonne partie contenait des ouvrages de médecine, ce qui explique que l’on retrouve dans ses instructions spirituelles des traces de ses connaissances médicales. Les études occupent toute la place dans sa vie; il ne s’accorde aucune détente, aucun divertissement. Ces excès de travail intellectuel vont porter préjudice à la santé du jeune homme. D’un tempérament faible, il en portera les conséquences toute sa vie et on comprend ainsi combien il compatissait de l’intérieur aux souffrances des malades qu’il devait soigner au monastère. Cette faiblesse physique le freine dans la voie des grandes austérités où sa générosité l’entraînait au-delà de ses forces. Obligé, par sa nature, de limiter ses mortifications corporelles, Dorothée s’appliquera davantage à l’humilité et à l’obéissance.

On ne connaît pas les origines de la vocation monastique de Dorothée; mais d’après ses lettres, on peut découvrir quelques-uns des motifs qui déterminèrent sa vocation :

- Renoncer au monde pour vaquer à Dieu. Voici que nous avons tout quitté et que nous t’avons suivi!

- Se consacrer uniquement à l’art spirituel avec autant de passion qu’il s’était consacré aux études profanes.

Dorothée est centré, concentré, sur le Christ. Il entre au monastère de Séridos. Mais il est de santé fragile, aussi les deux Vieillards lui recommandent-ils de garder un lopin de terre pour son entretien. Il garde aussi, pour un temps, sa bibliothèque, l’usage de ses livres. Dorothée souffre beaucoup de n’avoir pas l’autorisation de tout quitter, mais Barsanuphe lui explique que le renoncement le plus important est le renoncement complet à ses propres pensées et à sa volonté propre. Dorothée, conquis, s’y adonnera de tout son être. Il pratique une totale ouverture de cœur et se laisse éduquer, former. Dès son noviciat il connaît épreuves et tentations. Il apprend à combattre avec l’arme de la prière :

Tiens bon, les athlètes ne sont couronnés que s’ils combattent...

Toute la gloire des soldats vient des épreuves subies pour leur Roi.

Dorothée connaît des tentations d’impureté qui le conduisent jusqu’au bord du désespoir. Puis il connaît la tentation de quitter le monastère. Barsanuphe le soutient dans son combat :

Comme l’ancre au navire, ainsi sera pour toi la prière des Pères qui sont en ce lieu.

Dorothée est délivré miraculeusement de toutes ses tentations. Il connaît alors une véritable paix, fruit de sa parfaite soumission à ses Pères qui le délivrent de tout souci et de toute inquiétude. Il mène alors le combat de la soumission selon le Christ.

Libre pour Dieu seul, le jeune Dorothée reçoit la charge de portier et hôtelier du monastère ainsi que la charge de monter une infirmerie et de l’administrer. Il doit également fournir à ses frères les objets dont ils ont besoin. A tout cela s’ajoute peu après une autre charge : celle de la direction spirituelle de ses frères. C’est à ce titre qu’il assurera la formation du jeune Dosithée. Enfin, plus tard, il deviendra le serviteur de Jean le Prophète qu’il assistera jusqu’à sa mort.

Voilà Dorothée tiraillé de tous côtés du matin au soir, stressé par ses gros emplois qu’il faut mener de front. Par surcroît, il est tout le temps dérangé. Il s’en ouvre à l’abbé Jean : ce qui convient à Dorothée, s’entend-il répondre, c’est une vie "mixte" qui consiste à unir la contemplation et la pratique des œuvres de charité dans l’obéissance, en gardant l’humilité lorsqu’il est dans l’hésychia (la quiétude en Dieu), et la nepsis (la veille, la présence à Dieu) lorsqu’il est dans les tracas des affaires.

Après la mort de l’abbé Jean et la réclusion absolue de Barsanuphe, Dorothée quitte le monastère de Séridos et, avec l’aide de Dieu, il fonde son propre monastère. On ne sait pas trop les raisons qui l’ont conduit à cela. Il y a sûrement eu le fait que sans le soutien des trois grands Anciens Dorothée se serait trouvé mis en question et jalousé par nombre de moines du monastère et sa double position de directeur de l’infirmerie et de directeur spirituel était très inconfortable. La spiritualité exigeante de Dorothée était contestée.

On ne sait rien de ce nouveau monastère, sinon qu’on y menait la vie cénobitique. De Dorothée, on ne sait plus rien de la suite de sa vie, de son corps, de son tombeau, de son monastère même, aucun vestige n’a subsisté jusqu’à nous, mais sa spiritualité nous est connue par ses Instructions à ses disciples, ainsi que par la Vie de saint Dosithée.

La spiritualité de Dorothée est tout entière condensée dans la parole de Jésus : apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos pour vos âmes. Autrement dit, notre malheur vient de l’orgueil (on se justifie, on est attaché à sa volonté propre). Dorothée pense que le meilleur remède est de quitter le monde pour devenir ami de Dieu. Dorothée se situe dans la lignée monastique des grands solitaires d’Egypte mais aussi dans celle des grands cénobites tels Pacôme et Basile. Pour lui, la perfection consiste à s’approcher de Dieu par la charité et à lui être uni; il est doux d’être avec Dieu. On connaît alors la joie. La vie commune est le lieu du combat et de l’amour. En effet, ou bien nous aidons nos frères et nous collaborons avec les anges, ou bien nous causons des dommages à nos frères et nous sommes complices des démons. C’est par nos relations dans la vie fraternelle que nous nous rendons compte de l’état de nos âmes et des passions qui y sont cachées. La vie fraternelle, par-dessus tout, est l’occasion de vivre la charité.

L’obéissance permet au moine de réaliser pleinement sa vocation chrétienne : être enfant de Dieu, fils de Dieu par le Fils de Dieu, n’agissant que par amour, d’où la place du Père spirituel qui représente le Seigneur. Pour Dorothée, l’obéissance nécessite un combat : le moine est le soldat du Christ Roi, et le combat nous achemine rapidement à la paix de telle sorte que nous n’avons plus aucun souci des choses du monde pour vaquer à Dieu seul, assidûment et sans distraction.

L’influence des Instructions de Dorothée a été très grande en Orient, au Mont Athos, puis en Russie. On lit ce texte régulièrement dans les réfectoires monastiques de ces contrées. Au Xe siècle, ce texte passe en Occident. Il est traduit en latin par les moines du Mont Cassin, puis copié et répandu dans les monastères européens par les soins des bénédictins.