CHAPITRE IV


 

GREGOIRE DE NYSSE

UN TRAITE SUR LA VIE MONASTIQUE

De Instituto christiano

 

 

Chef d’oeuvre de vie spirituelle, écrit dans la dernière partie de la vie de Grégoire, évêque de Nysse, le de Instituto christiano est un condensé de la spiritualité monastique cappadocienne, arménienne; en fait, c’est la doctrine de Basile. Grégoire fait preuve de sa pleine maturité chrétienne ; l’expérience l’a buriné. Sa perception si fine de la vie monastique trouve dans ces pages une belle expression.

Les titres donnés à cet ouvrage

Toutes les publications, qu’elles soient grecques, latines, françaises, donnent en titre ou sous-titre de Instituto christiano. Le vrai titre de l’ouvrage, traduit du titre grec, est : Ebauche (hypotypose) sur le dessein de la piété, sur la vie commune et sur la carrière à courir en commun.

Le manuscrit de Venise indique : Le Dessein de Dieu et la vie conforme à la vérité.

Mère Elisabeth de Solms empruntera (sans le dire) le début de ce titre pour intituler sa traduction : Le But divin. Au début de l’ouvrage, elle traduit Le but divin et la vie conforme à la vérité.

Migne (traduction française) titre : Enseignement sur la vie chrétienne, ce qui traduit directement le titre latin.

C’est le titre latin, devenu universel, que nous utiliserons présentement.

Des moines demandent à Grégoire de Nysse de leur décrire brièvement quel est le but de la vie chrétienne (et donc de la vie monastique) et les moyens de l’atteindre :

"Vous qui avez mis toute votre ardeur à vous rassembler (...) vous désirez recevoir de notre part une parole qui vous serve de guide, qui vous montre le chemin de la vie et vous conduise directement en vous éclairant sur ces points :

- Quel est le dessein beau, agréable et parfait de Dieu?

- Quelle peut être la voie qui mène à ce but?

- Comment ceux qui la parcourent doivent-ils vivre les uns avec les autres?

- Comment faut-il que les supérieurs dirigent le Choeur philosophique?

- Quelles épreuves doivent subir ceux qui se destinent à monter jusqu’au sommet de la vertu et à préparer leur âme à recevoir dignement l’Esprit? "(p.63-64)

Nous avons, par ces quelques lignes, l’inspiration et les grandes parties du Traité de Grégoire ; ce n’est pas un plan, en effet, le texte coule avec une cohérence interne. Grégoire donne en fait la doctrine que supposent le petit et le grand Ascéticon, qui sont les écrits "monastiques" plus pratiques de Basile.

Un but proposé par Dieu : le sommet de la vertu, recevoir le Saint-Esprit. Il s’atteint par une marche, une montée, et nécessite des moyens : la vie en commun sous un supérieur, et des épreuves à traverser, et donc un combat. Moyens qui vont transformer le moine, "préparer son âme". Autrement dit, tout un traité d’anthropologie chrétienne est présent dans ces pages. Ce texte est un condensé de la pensée monastique de Grégoire. Derrière cet écrit spirituel en apparence simple, se trouve toute une théologie développée ailleurs, entre autre dans le Traité sur la création de l’homme puisque j’évoque l’anthropologie.

L’homme baptisé est à un point de départ, avec un but offert à sa liberté et à son désir, s’il veut collaborer avec Dieu à sa propre édification. En effet, à sa naissance spirituelle, l’homme est comme endormi, amorphe, immobile, oisif. Saint Benoît ne dit pas autre chose, même s’il l’exprime avec d’autres termes, lorsqu’il écrit dans le Prologue : L’heure est venue de sortir de notre sommeil. Le néophyte est un petit enfant appelé à la maturité, à devenir un homme parfait. Bien sûr, vous retrouvez là l’anthropologie chrétienne de Paul. La stature de cet homme parfait, c’est la Béatitude, la vie bienheureuse. Comment y parvenir? Par une longue marche, une course, une montée ardente. Comment se fait cette montée? Un mot est essentiel dans cet ouvrage pour nous le faire comprendre : c’est celui de vertu. Qu’est-ce que ce terme signifie pour Grégoire et les Cappadociens? La vertu est pour eux, comme pour tous les Anciens de culture héllénistique, un dynamisme - et donc un progrès constant. Et c’est, me semble-t-il, la clé de ce traité de Grégoire : la vertu va faire de l’homme enfant un adulte dans le Christ, un homme parfait, mû par la puissance (la force) de Dieu Trinité - nous relèverons successivement l’intervention de la puissance de Dieu Père, Fils, Esprit -. Un homme acquiert donc la vertu. Comment? C’est dynamique (étymologie de vertu en grec), d’où cette course. Mais entre l’enfance et la perfection dans le Christ, comment le chrétien marche-t-il? Il va connaître le combat contre le mal; quelles vont être ses armes? Comment deviendra-t-il lui-même dans le Christ? Comment parviendra-t-il à la vie bienheureuse? Comment atteindra-t-il "la pleine stature du Christ", celle d’un homme parfait dans l’amour, totalement uni au Christ, en communion christique?

 

1. A QUI S’ADRESSE CET ITINERAIRE ?

C’est simple : à CELUI QUI. Ce pronom démonstratif va jalonner tout le traité. Personne n’est exclu. Il suffit de vouloir et de se laisser faire par la puissance de Dieu. Car même si l’on n’arrive pas à "faire quelque chose" qui nous est proposé (parce que trop difficile pour nous), Grégoire propose une solution de rechange! Par exemple pour la prière : si l’on n’atteint pas la tension de la prière ardente, on peut pratiquer l’obéissance, c’est-à-dire l’ardeur dans le service..

Quel est donc "celui qui"?

C’est quiconque en qualité de disciple :

- celui qui vit pour Dieu .

Vous avez là les trois étapes, qui deviendront classiques, des débutants, progressants et parfaits dans la vie spirituelle; étapes qui sont présentes dans beaucoup d’oeuvres de Grégoire, que ce soient des ouvrages spirituels (tel la Vie de Moïse), ou dogmatiques, (tel le Contre Eunome). Ces catégories, Grégoire les a puisées chez Origène qui distingue trois étapes : la première : l’exode, celle des commençants; la seconde, la traversée du désert, celle des progressants; la troisième, l’union mystique, celle des parfaits, qui conduit à la sobre ivresse. Ces trois étapes se retrouvent ensuite dans la tradition patristique postérieure. Le dernier chapitre de La Mystagogie de saint Maxime le Confesseur présente la pensée de ce théologien byzantin sur l’itinéraire spirituel, parcours conduisant à la divinisation de l’âme, au "devenir fils" dans le Fils Bien-Aimé du Père. Cet itinéraire, proposé par Maxime porte toutes les richesses de la Tradition spirituelle depuis les origines. Il n’est rien d’autre que la voie toute pure de l’Evangile : Soyez parfaits comme mon Père céleste est parfait (Mt. 5,48).

Quel est-il celui-là qui s’engage ainsi? Il est celui qui, ayant reçu la grâce du baptême, veut se dégager de la servitude des passions et du désir de plaire aux hommes. Il choisit alors de plaire à Dieu de tout son être et tient à se hâter vers l’amour parfait du Christ. Il veut pratiquer la vraie philosophie et parcourt avec un zèle ardent la voie qui mène à ce but. Comment fait-il? Il persévère dans la prière. Il est ainsi peu à peu transformé par la grâce de l’Esprit et devient pur. Il est alors une créature nouvelle; il aime Dieu et son frère. Il vit pour Dieu.

Lorsque saint Benoît, dans le Prologue de la Règle, invite quiconque , qui que tu sois qui désire la vie, à renoncer à sa volonté propre, prendre les nobles armes de l’obéissance, garder sa langue, faire le bien, chercher la paix et la poursuivre, pratiquer les bonnes oeuvres, marcher sans tache, dire la vérité, rejeter les tentations, écouter et accomplir, il ne propose pas autre chose.

Dans ce bref traité, j’ai relevé 77 fois l’expression "celui qui...""quiconque...".

Quiconque... Pas de distinction, c’est donc tout le monde, n’importe qui. Personne n’est exclu. personne? Si, quelqu’un est exclu. Qui donc? :

Celui - qui choisit de plein gré d’imiter la désobéissance d’Adam,

- que les vices ont couvert d’infamie,

- qui veut plaire aux hommes, recherche les compliments (Celui là ne connaîtra pas la gloire éternelle, il sera privé des récompenses célestes car il a déjà reçu sa récompense).

- a de la haine pour son frère,

- n’aime pas Dieu.

Remarquons que Grégoire passe sans cesse de l’anonyme "celui qui" au "tu". Autrement dit, nous sommes tous un peu l’un et l’autre, mais nous avons choisi de marcher vers la lumière et donc de combattre contre les ténèbres du mal.

Vous aurez à nouveau, en écho, entendu le Prologue de la Règle bénédictine; cela montre bien que ce prologue se situe dans une tradition qui n’est ni orientale ni occidentale mais baptismale. On se trouve au coeur de quelque chose qui est le monachisme chrétien; ce n’est pas l’anonymat, c’est "celui qui" : une voie se dessine pour quelqu’un.

2. LA MARCHE SPIRITUELLE

Celui-la a reçu le saint baptême. Le baptême, nouvelle naissance dans et par l’Esprit, répand "les fruits de sa plénitude". La grâce baptismale, germe de la croissance spirituelle, mobilise toutes les énergies du néophyte, qu’il conjuguera avec la puissance de Dieu, sous l’action du Saint-Esprit.

En effet, par le baptême, celui-la reçoit le sceau de l’Esprit. Son âme est régénérée par la puissance de Dieu, car elle a été lavée dans la fontaine des sacrements. Elle est toute pure. Celui-là a reçu une vie nouvelle, il est tout neuf! Son âme, autrefois inactive et endormie, a pris naissance dans le Christ : elle vit. Pour qui vit-elle? Pour la Béatitude éternelle. Comment vit-elle? Elle vit non pas endormie mais éveillée. Eveillée, elle n’est plus dans les ténèbres mais dans la lumière. La lumière de la vérité va la conduire vers le divin, vers son propre salut.

A l’aurore d’un jour nouveau, l’âme va s’offrir au Christ, souple, plastique, docile, prête à obéir. Elle se met en marche.

. Quelle est cette route?

. Quel est le but de la marche?

. Comment marche-t-on sur cette route?

. Avec qui marche-t-on?

Poser des questions avant d’apporter une réponse est une manière de faire des Anciens; tout le Prologue de la RB est ainsi construit; nous avons donc choisi de procéder de la sorte!

1. Quelle est cette route?

"Empruntez la voie que Dieu a empruntée pour vous"

Cette voie est celle de la vraie philosophie (dont j’ai parlé à propos de la Vie de Macrine), elle est la vie des anges sur la terre, c’est une voie excellente, la voie de la charité. C’est une montée incessante vers le sommet des vertus. C’est une voie difficile, certes, mais lorsque l’on connaît le but, on ne peut pas ne pas l’emprunter! C’est le chemin de la vie. Quel est donc ce but?

On va retrouver ces images de montée, chemin, sommet, etc... dans toute la littérature monastique parce qu’on ne peut parler de la vie spirituelle que par images, et celles-ci sont devenues des images fondamentales.

2. Le but de la marche

Devenir un homme parfait. Autrement dit, être mené à son achèvement, être, au sens propre, déifié.

Connaître l’amour du Christ et être rempli de la plénitude de Dieu. Alors on connaît la béatitude, la vie bienheureuse, éternelle, et l’on est habité par la joie indicible du Christ.

Ce but, c’est . le Beau

. le Bien

. le Bon(heur)

. c’est Lui, le CHRIST.

Le beau, le Bien, le Bon, sont des expressions philosophiques , de la philosophie la plus profonde, pour dire, avec le vrai, la réalité la plus parfaite : Dieu. Dans les indices de l’humilité, Cassien (Instit. IV,39) dit que le moine parviendra bientôt à cela par l’amour du Bien lui-même. La Règle de Benoît dit par l’amour du Christ, d’où tous les déploiements théologiques sur le christocentrisme de la Règle. Il convient de se demander si, lorsque Evagre, Cassien, parlent de l’amour du Bien, ils ne sont pas en train de nommer le Christ. Autrement dit, à l’arrière-fond de la Règle, il y a toute une tradition.

 

3. Comment marche-t-on?

"Tendu de tout mon être"

. On marche les yeux fixés sur le Christ. On ne détourne pas son regard de celui du Sauveur; on regarde toujours vers lui. Il captive notre regard et nous attire à lui; et nous, de ce fait, nous désirons approcher de Lui, qui est Dieu même. Alors nous nous mettons en route. Pas n’importe comment, mais de manière à parvenir au but nous allons régler notre propre existence sur le désir, né en nous, de la vie bienheureuse; et cela entraîne une conversion.

. Nous allons nous tourner résolument, sans calcul, vers l’Esprit.

Le regard fixé sur Dieu seul implique la pureté du coeur. Le regard du Christ qui pénètre jusqu’au plus profond de notre être nous purifie, nous sauve. Cette notion de salut par la purification est identique chez d’autres Pères monastiques : Macaire, certes, mais aussi Cassien (dont certains se demandent du reste s’il ne dépendrait pas lui aussi de Macaire/Syméon - cf. supra p. 7 -). Cette notion est une expérience fondamentale du monachisme que l’on va retrouver exprimée de façons diverses mais toujours autour de la perception centrale de la pureté du coeur, de même l’image de la course.

Et ce regard d’amour nous fait courir avec ardeur vers le Bien-Aimé, l’Unique Aimé.

En effet, cette marche est une course, une course de fond, non pas en terrain plat mais en montée sur une montagne : la montagne de Dieu. C’est la course du salut. Une course légère, pleine de zèle, non sans fatigue, non sans embûches, Grégoire est réaliste, mais sur cette route on endure avec joie les luttes, et on progresse dans l’amour, dans l’âge de l’intelligence.

La route n’est pas aisée; c’est pourquoi on reçoit des provisions pour la parcourir et parvenir au terme. En effet, il faut nourrir et abreuver l’âme. Comment? Par la sève de la vertu et les ressources de la grâce; par des aliments qui lui sont propres : le pain et le vin eucharistiés, la nourriture et la boisson spirituelles.

Comment cela se passe-t-il pratiquement? Grégoire nous l’explique très simplement, il nous donne les moyens concrets :

- On vit pour Dieu. Qu’est-ce à dire? On cherche à plaire à Dieu. Ce thème, fondamental dans toute la tradition chrétienne depuis saint Paul, s’est enraciné dans la tradition monastique - que l’on pense simplement aux Règles monastiques de saint Basile, dont c’est l’un des thèmes majeurs (G.R. 5 etc). On essaie de discerner la volonté parfaite de Dieu et de l’accomplir. Ainsi on progresse; notre coeur se purifie (c’est la béatitude du moine); on suit les commandements de Dieu et l’on se conduit en citoyen d’en-haut. Tout notre être (corps, âme, esprit) est mobilisé; rien de nous-même n’est exclu de la purification et donc de la Béatitude. Peu à peu on se libère de tout ce qui n’est pas Dieu; on se libère de toutes les entraves de l’existence (c’est pour cela que la marche devient légère), de la servitude et de la vanité. La mise en garde contre la vaine gloire est très fréquente dans ce traité; à n’en pas douter elle a des racines très profondes. Cette mise en garde est un thème fondamental dans tous les textes monastiques. On ne peut développer présentement, mais qu’il suffise d’énumérer Evagre, Cassien, Benoît. S’engager sur la route de la vaine goire est une voie dangereuse. Et il ne faut pas se faire d’illusion, tout le monde en est tenté un jour ou l’autre dans sa vie chrétienne. Selon le degré de notre zèle, on marche plus ou moins vite. La rapidité dépend de nous, c’est pourquoi nous ne devons jamais relâcher la tension de l’effort.

On ne peut parler de la vie baptismale que par images, aussi, nous dit Grégoire, il s’agit finalement d’être un bon jardinier, d’être le jardinier de la vertu, honnête, solide et qui ne sait cultiver que des fruits de piété, s’interdisant de tourner sa vie vers les voies du mal. Un tel jardinier est simple, droit, honnête, solide; il ignore les affections désordonnées; il veille à ne pas cultiver les épines et le blé (le vice et la vertu) conjointement dans son âme. Ce sage jardinier répand "comme une source d’eau potable et bonne l’onde pure de la vie, une onde exempte de toute boue. Qu’il y travaille toute sa vie sans les quitter. De la sorte, même si un calcul étranger vient à germer au coeur des fruits de la vertu, Celui qui voit tout saura tes peines et aura tôt fait, par sa propre puissance, de couper la racine sournoise et cachée de ces calculs avant qu’ils ne bourgeonnent."

Ce sage jardinier sait qu’il faut se donner de la peine pour bêcher, planter, arroser, désherber... Il sait aussi que ce n’est pas lui qui fait grandir la semence. Mais il sait également que son travail est nécessaire pour que la semence porte du fruit, un bon fruit... car s’il a laissé pousser l’ivraie avec le froment, il récoltera de mauvais fruits. Son labeur sont le jeûne, la prière, la veille et toutes les autres épreuves. Les fleurs de l’effort sont les produits de l’Esprit (si elles sont des produits à lui ce seront : orgueil, jactance, etc...). Les fruits sont la paix, la joie, l’amour, l’espérance et tous les autres fruits de la grâce de l’Esprit.

Autrement dit, on marche dans un jardin dans lequel on cultive la vertu. En effet, lorsqu’on est au large, libre, on se promène joyeusement et cette marche nous conduit au sommet de la vertu qui est le Christ. "Bienheureux les coeurs purs car ils verront Dieu".

Nous marchons à la lumière de la Vérité; le jardin est tout ensoleillé. Et dans ce jardin, on n’est pas seul. Certes, cette image du jardinier est un peu idéalisée, mais ses origines se trouvent dans le jardin de la Genèse. Cassien parle aussi de cultiver la vertu et de déraciner les vices (Institutions VI,6).

4. Avec qui marche-t-on?

. Avec le Saint-Esprit, fleuve qui se répand toujours en ceux qui l’ont reçu; fleuve qui habite en nous, demeure en nous, nous aide dans notre labeur en construisant en chacun le bien (c’est-à-dire le Christ).

Le Saint-Esprit nous tire en haut. Sa puissance agit sans cesse en nous. Il est un moteur, dirions-nous dans notre langage du XXe siècle et sans trahir Grégoire! Un moteur ne fonctionne pas sans un chassis et des roues! De même, le Saint-Esprit n’agit pas tout seul; là est la coopération du baptisé avec la grâce divine. Grégoire y revient souvent et avec insistance.

. Avec le Christ que l’on désire imiter. C’est un guide sûr : il est l’image de Dieu. En cela Grégoire se situe dans le droit fil de la théologie d’Origène : le Christ est l’image de Dieu et l’homme est l’image de l’image de Dieu. (Cf. Commentaire d’Origène sur la Prière du Seigneur).

.Avec un supérieur. En effet, la volonté de Dieu se manifeste concrètement, dans le quotidien. Le Seigneur nous donne, pour guide sûr, un supérieur qui regarde chacun comme le dépôt de Dieu, et donc avec un infini respect d’amour.

Le supérieur est un frère parmi ses frères; Basile parle de fraternités.. Le supérieur est serviteur de ses frères : qu’ils (les supérieurs) exhibent leur vie comme modèle de service pour leurs frères. ( cf. p. 85). En servant ses frères, le supérieur sert le Christ. Et comme l’orgueil menace un supérieur plus que ses frères (Grégoire note que certains supérieurs, à l’insu de tous, se sont perdus par orgueil), les supérieurs nourriront des pensées plus humbles que ceux qu’ils dirigent. Humilité et douceur sont les qualités que doivent avoir les supérieurs dans la traditon monastique : (cf. Basile GR 43, Macaire/Syméon GL 6,5); c’est ainsi qu’ils se font les imitateurs du Christ. Car ils dirigent leurs frères : le pouvoir qu’ils exercent n’est pas tyrannique mais doux. Ils ont en effet pour mission de les orienter vers la vie céleste, les conduisant vers le but.

Comment les orienter?

. par leur service humble

. par leur enseignement adapté à chacun

Je me suis fait tout à tous.

Cela requiert qu’ils soient de bons pédagogues, de bons médecins qui guérissent (et pas qui meurtrissent!).

Vous aurez fait le lien entre ce portrait du supérieur et celui que fait Benoît de l’Abbé en RB 2 et RB 27. Cela veut dire qu’il y a une tradition vivante de ce qu’est le rôle du supérieur et de la manière dont il conduit les frères au Christ. Le de Instituto est un concentré de la Tradition et de sa pédagogie.

. Avec des frères. Le mot "moine" n’apparaît pas dans ce traité, pas plus qu’on ne le trouve dans la Grande Lettre ou chez Basile. Pour ces maîtres spirituels, le moine est chrétien et tout chrétien est appelé à vivre la perfection de l’Evangile et donc des relations fraternelles, d’où les apellations de "frère" (GR 17,2; 20,1-2; 22,1-3; 40; 55,2).

Si vous vous devancez les uns les autres, vous vivrez la vie des anges sur terre. (J’ai parlé de la vie angélique lorsque je vous ai présenté quelques aspects monastiques de la vie de sainte Macrine). L’exigence spirituelle de la vie cénobitique est la même que celle que l’on trouve chez les grands solitaires.

Les frères sont disciples et serviteurs, aussi vivent-ils dans la simplicité, dans l’unanimité ("un seul coeur et une seule âme"), dans l’humilité, dans le service fraternel bienveillant et zélé, dans l’amour mutuel, dans l’amour de Dieu (amour et crainte), cherchant de toutes leurs forces à plaire à Dieu. Ce service mutuel est une constante chez Macaire/Syméon comme chez Basile : Qu’il s’estime lui-même (le frère) sans relâche redevable du service des frères qu’il doit accomplir avec charité et simplicité, selon ce qui est écrit "à cause de la charité, soyez serviteurs les uns des autres" (G.L. p. 258,7). Tenez-vos âmes en haut, dans la douceur, la sincérité et enfin et surtout dans la permanence et le zèle dans les prières, ce qui veut dire : dans la Vertu.

La complémentarité des charismes dans la fraternité est prônée par Macaire/Syméon (G.L.), Basile (G.R. 7,2; 24; P.R. 225) et Grégoire. Néanmoins, l’auteur de la Grande Lettre insiste dans le sens de la spécialisation entre orants et travailleurs tandis que Basile encourage chaque frère à prier et travailler; à leur suite, saint Benoît fera de même : ora et labora.

Cette conversion à l’amour, ce bon zèle (cf RB 72), la vie dans l’unique commandement, cette marche alerte vers le Christ est exigeante. Ce n’est pas une route facile, c’est un parcours du combattant. Le combat spirituel, tel que nous le présente Grégoire dans ce traité, est ce dont je voudrais vous entretenir présentement.

5. Le combat spirituel

Celui qui a choisi de s’engager dans cette voie rencontre en effet, très vite, le combat. Contre qui combat-il? Contre le Mal. Dans quel but? Pour acquérir la vertu (laquelle vertu est une personne : le Christ) qu’il connaîtra au terme de sa course mais qu’il possédera peu à peu à travers les vertus, devenant ainsi plus fort, plus homme, jusqu’à ce qu’il soit l’homme parfait dans le Christ. Comment combat-il? Avec pour arme la puissance du Saint-Esprit.

Grégoire présente sur le terrain du combattant des listes de vices, de vertus, de passions et de péchés. Il faut vivre avec tout cela, c’est ce qu’il enseigne à faire aux moines qui l’ont interrogé.

Dans la vie monastique, il s’agit de vivre, au sens fort, la vie philosophique (dont j’ai parlé à propos de la vie de Macrine). Qu’est-ce à dire, sinon de régler sa propre existence sur le désir que l’on a de la vie bienheureuse? Et qu’est-ce que la vie bienheureuse? Voir Dieu. Bienheureux les coeurs purs car ils verront Dieu. Comment devenir pur de coeur? En se défaisant des vices, en reconstruisant notre coeur détruit pas le mal. Et qu’est-ce que les manifestations du mal? Principalement, j’allais dire usuellement : des vices, des péchés. Il y a aussi les passions.

Permettez-moi un bref rappel de ce que sont passions, péchés, vices et vertus. Cela nous permettra de mieux saisir la pensée de Grégoire.

. La notion de vice, pour les cappadociens, comme pour Evagre et Origène avant eux, est une notion directement héritée de Platon; c’est l’objet du combat que livre l’âme pour acquérir la vertu, la perfection. Tandis que le péché est l’acte moralement mauvais (qui s’oppose à l’action vertueuse). Un vice ne s’installe qu’à la suite de péchés répétés : on prend une habitude. Un vice n’est pas une tendance mauvaise. C’est lorsque la volonté en vient à se porter elle-même au mal que naît le vice. Un vice naît de l’appétit des biens périssables.

. Les passions , elles, jaillissent du coeur de l’homme. En soi elles ne sont ni bonnes ni mauvaises : elles sont "neutres"; tout dépend de l’utilisation que l’on en fait, par le moyen de notre raison et de notre volonté : soit elles sont assumées dans les vertus, soit elles sont perverties dans les vices. Autrement dit, comme l’affirme saint Augustin, les passions sont mauvaises si l’amour est mauvais, bonnes si l’amour est bon (Cité de Dieu. 14,17).

On peut exprimer la sanctification de tout l’être par un verset du psaume 84,3 :

Mon coeur et ma chair crient de joie vers le Dieu vivant.

. Les vertus. Cicéron, dans Tusculanes (II,18) explique qu’étymologiquement le mot vertu (virtus) désigne la supériorité propre à l’homme (vir) qui lui fait mépriser la douleur et la mort. Elle implique donc la force, la vigueur, la puissance. La Vulgate a rendu par virtus trois expressions des LXX : dunamei ,isxu et areth. la première est l’expression grecque la plus courante pour exprimer ce mot.

Dans l’homélie I sur les Béatitudes, Grégoire explique que le but d’une vie vertueuse consiste à devenir semblable à Dieu. En effet, la vertu nous a été donnée pour que, par elle, nous devenions participants de la nature divine, ayant échappé à la corruption qui est dans le monde par la convoitise (cf. 2P. 1,4). Ce but, cette vie en Dieu, c’est la Béatitude.

Ce but nous place devant des choix décisifs :

- la purification de notre coeur de ses instincts mauvais,

- la recherche de l’amour de Dieu par-dessus tout.

Grégoire invite le chrétien, le moine, à être un bon jardinier de la vertu.

Lorsque le Catéchisme universel (§1724) nous exhorte à nous engager dans cette voie pas à pas par des actes quotidiens, soutenus par la grâce du Saint-Esprit, fécondés par la parole du Christ, lentement nous porterons du fruit, propose-t-il autre chose? Il y a une constante dans l’Eglise. Lorsque Grégoire invite le chrétien, le moine, à être un bon jardinier de la vertu, propose-t-il autre chose?

Pour Grégoire, les vertus sont égales entre elles; elles dépendent les unes des autres et élèvent jusqu’au sommet - qui est la Vertu par excellence , à savoir le Christ, ceux qui les cultivent. Comment cela fonctionne-t-il? :

La droiture débouche sur l ‘obéissance, l’obéissanceÜ la foi Ü


l’espérance Ü la justiceÜ le service Ü l’humilité Ü la douceur Ü la joieÜ l’amour Ü la PRIERE.

La manière dont Grégoire présente l’engendrement des vertus est ici spécialement voulue. Il ne le présente pas toujours de cette manière. Ici, on retrouve pratiquement la liste de la Grande Lettre de Macaire, mais exactement en sens inverse. Ce n’est pas un hasard. Macaire fait découler les vertus de la prière. C’est normal, c’est l’insistance des messaliens : Toutes les vertus dépendent les unes des autres.Comme une chaîne sacrée et spirituelle, elles sont suspendues l’une à l’autre : la prière à la charité, la charité à la joie, la joie à la douceur, la douceur à l’humilité, l’humilité au service, le service à l’espérance, l’espérance à la foi, la foi à l’obéissance, l’obéissance à la simplicité (.....) Par la prière nous pouvons, chaque jour, acquérir les autres vertus en les demandant à Dieu. (GL 8,1.3 trad. V. Desprez Lettre de Ligugé 252); On trouvera une traduction un peu différente dans : M. Canevet Dictionnaire de Spiritualité, col. 33, , art. Pseudo-Macaire : la grâce remplace la joie.

Chez Cassien, on trouve un autre enchaînement : Le principe de notre salut et de notre sagesse est, selon l’Ecriture, la crainte du Seigneur. de la crainte du Seigneur naît une componction salutaire. De la componction du coeur procède le renoncement, c’est-à-dire la nudité et le mépris de toute richesse. La nudité engendre l’humilité. De l’humilité vient la mortification des volontés. Cette mortification déracine et fait dépérir tous les vices. Le rejet des vices permet aux vertus de pousser leurs fruits et de croître. Cette fécondité des vertus donne la pureté du coeur. Par la pureté du coeur est possédée la perfection de la charité apostolique. (Institutions IV, 43). On pourrait prendre d’autres exemples, ce sont toujours les mêmes vertus essentielles que l’on retrouve. Ces enchaînements sont des systèmes mnémotechniques pour que le moine se rappelle quelles sont ces vertus à conquérir. Je vous cite le début du § 43 du livre IV des Institutions : Enfin, pour que tout ce que je viens de développer longuement se grave mieux en ton coeur et puisse laisser dans tes sens une empreinte durable, je vais faire une sorte de résumé qui te permettra, par sa briéveté, de garder en mémoire l’ensemble de ces préceptes. Voici donc en peu de mots par quels degrés tu pourras t’élever sans aucune peine ni difficulté jusqu’à la plus haute perfection.

La prière est la tête de toutes les vertus; par elle on demande les autres vertus. Cela c’est une caractéristique de la spiritualité macarienne (cf. GL Jaeger p. 268,19-269,3) : Le sommet de tout zèle vers le bien et la cime des pratiques vertueuses, c’est l’assiduité à la prière, grâce à laquelle nous pouvons obtenir chaque jour le reste des vertus en les demandant à Dieu. On prie sans distraction : GL. 2,31; mais aussi G.R. 5; 6; 37,3-4; P.R. 201; 202; 306.

Celui qui persévère dans la prière

- est attaché à Dieu dans la communion

. par une sainteté mystique

. par une activité spirituelle

. par un état indicible.

- prend l’Esprit pour guide et allié

- brûle pour l’amour du bien

- rend son âme ardente.

... Vous l’aurez remarqué, il n’y a pas d’autre prière que la prière de feu. Par ce thème aussi de la prière de feu, le de Instituto se trouve comme au centre d’un certain nombre d’écrits spirituels de la Tradition. Je vous citerai seulement la 10eme homélie de Macaire/Syméon :

Clouée à la croix du Christ, blessée par le désir du ciel, affamée de la justice et des vertus, (l’âme, amie de la vérité et de Dieu) a un ardent et insatiable désir de l’illumination de l’Esprit. (...) Une telle âme a un amour brûlant et insatiable pour le Seigneur. (...) Tout au long du jour, affamée et assoiffée tant elle a de foi et d’amour, persévérant dans la prière, elle reste insatiable à l’égard des mystères de la grâce et de la possession de toute vertu. Elle est blessée de l’amour passionné de l’Esprit céleste, qui éveille continuellement en elle, par la grâce, une brûlante aspiration envers l’Epoux céleste. (...) Cette âme est devenue, dès cette vie, une demeure pure pour l’Esprit.

D’une autre manière Evagre avait écrit (Traité sur l’Oraison , §111) :

Un autre saint homme vivait dans le désert et le silence, priant sans jamais faillir. Voici que les démons s’en prirent à lui pendant deux semaines, jouant avec lui comme avec un ballon, le lançant en l’air pour le recevoir ensuite sur une natte de roseaux. Mais ils n’arrachèrent pas pour autant son esprit à la ferveur de la prière.

Cassien, fort de cette tradition reçue en Egypte, rapporte, dans sa 9e Conférence , §15 :

Ceux qui ont arraché de leur coeur l’épine douloureuse du remords, tranquilles désormais, ils se mettent à repasser, dans une âme très pure, les munificences et les miséricordes que le Seigneur leur a faites dans le passé, qu’Il leur prodigue dans le présent et leur prépare dans l’avenir; et leur coeur s’enflamme, et il est ravi en cette prière de feu que le langage humain ne saurait exprimer.

Mais je vous renvoie à l’ouvrage de Soeur Agnès, de Limon, sur le sujet ( LA PRIERE DE FEU Cerf 1995 Coll. Epiphanie)

Pourquoi combattre? Parce que nos puissances humaines sont parfois mal orientées. Grégoire propose un chemin rapide, sûr, direct, pour arriver au terme que nous désirons de tout notre être : la vie bienheureuse, le Christ lui-même. Est-ce une invention de sa part? Non, il puise cela dans le Nouveau Testament :

Luttez pour entrer par la porte étroite (Lc 13,24).

Faites-vous violence, les violents s’emparent du Royaume (Mt 11,12).

Courons avec instance l’épreuve qui nous est proposée (He 12,1) §1Co 9,24).

...etc...

C’est ainsi que le Seigneur nous invite à courir et nous encourage à tendre de toutes nos forces dans ces combats puisque le don de la grâce (la joie indicible dans les cieux) est à la mesure des épreuves assumées par qui la reçoit (p. 69).

Autrement dit, il n’y a pas de temps à perdre!

On combat parce que l’on est attaqué.

Contre qui combat-on? La réponse de Grégoire est très nette : contre le Mauvais. En effet, le Mauvais monte une véritable machination (sic)

. pour chasser de nos âmes la crainte du Seigneur

. pour ruiner son amour

. pour que nos âmes soient dépouillées des armes de l’Esprit.

Dans les Petites Règles de Basile, nous trouvons de nombreuses questions qui montrent bien que le combat spirituel fait intrinsèquement partie de la vie monastique, de la vie chrétienne. Par exemple la question 240 dans quel sens est-il dit que large est la porte et spacieux le chemin qui conduit à la perdition? Et la question 241 Comment la porte est-elle étroite et resserré le chemin qui conduit à la vie et comment s’y engage-t-on? Mais surtout, les Petites Règles prennent des points très concrets qui sont le lieu du combat contre le Mauvais qui ne nous atteint pas comme les anachorètes au désert mais dans la vie cénobitique, alors ce seront des questions sur les relations fraternelles. Grégoire, dans le de Instituto a tout cela très présent à son esprit, et l’exprime avec plus de recul, mais il s’agit bien du même combat.

Aussi le Mauvais rivalise par des plaisirs défendus; il est habile et s’il trouve des gardiens nonchalants, il s’introduit dans l’âme et y sème l’ivraie, à savoir : orgueil, injure, amour de la gloriole, désir des honneurs, querelles, et toutes les créations du mal. Il importe donc de veiller et de guetter l’ennemi. En effet, le mal s’ingère partout, court tout autour, vise à détruire l’ardeur; ainsi fait-il naître, en celui qui le laisse entrer en lui, le sommeil, l’accablement, l’affaiblissement spirituel, la négligence, l’indifférence, l’impatience, et toutes les autres passions, et tous les autres ouvrages du mal qui ravagent l’âme. Ainsi entraînée, l’âme déserte et rejoint l’ennemi. Pour ne pas se laisser ainsi engager sur la pente glissante, Grégoire invite le moine à prendre à son bord un pilote sage : la Raison qui, elle, n’applique jamais sa pensée aux troubles du mauvais esprit et ne se laisse pas emporter ça et là sur les flots.

Cette manière de présenter les attaques du Mauvais est très différente de celle employée par Macaire/Syméon qui, lui, est convaincu non pas que le Mauvais s’introduit dans l’âme mais qu’il est en nous et ne peut en être chassé que par la prière continuelle - ce qui est tout à fait messalien -. Nous avons là un bel exemple de liberté de Grégoire vis-à-vis de la Grande Lettre qu’il utilise.

Comment combattre? Tout droit vers le port d’en-haut; livrons notre âme pure à Dieu qui nous l’a confiée et qui la redemande. Suivons le Christ car le Seigneur combat avec ceux qui peinent. Comment faire, concrètement? En essayant de vivre selon la volonté parfaite de Dieu. Quelle est-elle cette volonté? Purifier l’âme de toute souillure et la rendre ainsi capable de voir la lumière intelligible et indicible. Une fois de plus nous sommes là en présence du vocabulaire philosophique, familier à Grégoire; le jeu du vocabulaire philosophique et du vocabulaire spirituel est une notion centrale pour lire utilement Grégoire de Nysse.

Les vices cachés sont logés dans l’âme et dévorent l’individu à coups de dents féroces. Tous les vices sont parents entre eux; ils sont nés du mal. Les maux sont liés l’un à l’autre : la haine à la colère, la colère à l’orgueil, l’orgueil à la vaine gloire; la vaine gloire à l’absence de foi, l’absence de foi à la dureté du coeur; la dureté du coeur à l’absence de soin; la négligence à la vanité, la vanité à l’acédie, l’acédie au manque d’endurance, le manque d’endurance à l’amour des plaisirs; tous les autres membres du mal sont aussi dépendants les uns des autres (2,40; p. 268, 11). Les vices sont ancrés dans l’âme avec force et tyrannisent le coeur. De ce fait ils sont difficiles à soigner. Pour s’en débarrasser, il convient de s’engager résolument dans la voie de la vraie philosophie, de se défaire des vices et des passions mauvaises comme d’un manteau et de monter sur la montagne de la Béatitude avec un coeur pur, les mains innocentes.

Seuls le zèle et la vertu humaine d’une part, et la puissance de l’Esprit d’autre part, peuvent se rendre maîtres du mal qui tyrannise les coeurs. Les vices asservissent l’âme, les passions la déchirent; aussi convient-il d’être vigilant pour qu’un bataillon de vices n’émerge pas des profondeurs. Comment veiller sur l’âme? Par la crainte de Dieu, le jugement de la piété (entendez de l’amour), la grâce du Saint-Esprit (il y a toujours conjugaison de la grâce de Dieu et de l’effort de l’homme) et par les oeuvres de la vertu. Cette conjugaison de la grâce de Dieu avec l’effort de l’homme est un axe central de la vie monastique; ce n’est pas un "problème occidental" lié à Cassien et Augustin. Nous touchons là un point extrêmement important et ce texte précis de Grégoire est l’un de ceux qui font tomber les fausses oppositions entre l’Occident centré sur l’effort de l’homme et sa corruption tandis que l’Orient verrait les choses de façon plus spirituelle et moins pessimiste. Grégoire (il n’est pas le seul théologien oriental à l’être) a une vision lucide de ce bataillon de vices qui émergent des profondeurs de l’homme. Si l’on n’en indiquait pas l’auteur, on pourrait lire certains passages de Grégoire en disant "Ah! C’est le pessimisme d’Augustin!" Ceci pour montrer aussi que la nature humaine est la même sous tous les cieux.

Quelles sont ces oeuvres de la vertu? Se gouverner selon la vertu, c’est employer ses forces à s’unir à Dieu. Autrement dit, c’est combattre en prenant la sainte épée dans la main droite de son âme et repoussant les pièges de l’ennemi.

Cette arme, la sainte épée, est le moyen du salut. Comment se prend-elle, très concrètement? Par la prière incessante, la veille et la pureté du coeur, sans relâcher jamais la tension de l’effort. Cela implique le renoncement à soi-même; c’est un combat que l’on mène joyeusement lorsqu’on regarde le but, la promesse, la récompense qui sera accordée par Dieu au bon combattant.

Plein du désir de Dieu, le moine engagé dans cette voie juge petit le combat, lutte jusqu’à la fin de sa vie, corps à corps si je puis dire, les peines succédant aux peines et les actes de vertu aux actes de vertu. Ce combat n’est pas difficile - Grégoire veut dire que les armes de ce combat sont à la portée de tous -, mais cette lutte demande de la ténacité et de la persévérance. C’est un combat dont on sait par avance que l’on sortira vainqueur si on laisse bien agir la puissance de Dieu. En effet, ce combat se situe dans la dynamique du progrès perpétuel : Ce qui est atteint devient chaque fois le point de départ d’une nouvelle ascension.

Peu à peu, dans ce jardin, l'âme s’habitue à Dieu et Dieu à l’homme. Vous aurez reconnu Irénée dont Grégoire est dépendant pour une part de sa théologie. Plus le coeur se purifie, plus Dieu s’y engouffre jusqu’au jour où le moine aura atteint la pleine stature de l’homme parfait en Christ. Plus le chrétien imite le Christ, plus l’intimité avec le Christ est grande; c’est alors l’entrée dans le mystère de la souffrance. En effet, le disciple ne peut passer par une autre voie que celle de son maître et Seigneur. Il ne s’agit pas de n’importe quelle souffrance mais de la souffrance à cause du Christ. C’est bien la cause de Dieu qui est le motif . La doctrine monastique est christocentrique.

Au terme, le chrétien atteint l’âge doué d’intelligence dans l’Esprit. Son âme est alors abreuvée, comblée, recréée; elle aboutit au sommet des commandements, de l’unique commandement : l’amour de Dieu, du prochain, et de soi-même : Tu aimeras.. La grâce de l’Esprit fleurit jusqu’au comble de la beauté en participant aux épreuves de celui qui se transforme ainsi.

L’âme purifiée devient épouse du Christ et prend les moyens de ressembler à la beauté du Christ. Elle épouse la vie du Christ, et donc ses souffrances et sa joie. Ce n’est pas sa souffrance à elle qu’elle porte, mais celle de son Bien-aimé, lequel porte avec elle tout ce qu’elle vit. La croix du Christ est le viatique du chemin de cette vie. Portant cette croix avec joie et bonne espérance, les chrétiens suivent le Dieu sauveur. Le salut s’opère, en effet, dans le mystère de la souffrance du Christ.

 

 

CONCLUSION

Hissé jusqu’au sommet de la montagne par la puissance du Christ, le moine voit Dieu face à face. Pénétré de la lumière du Christ, il le laisse voir tout entier en transparence. Ce n’est plus lui qui vit, c’est le Christ qui vit en lui. Transfiguré par la beauté de Dieu, il est devenu cet homme parfait qui n’a rien de plus cher que le Christ; il vit pour Dieu, il vit dans le Royaume intérieur de la Béatitude et connaît la joie indicible que nul ne pourra jamais lui ravir.

Seize siècles après Grégoire de Nysse, Paul VI, dans son message pascal de 1964, évoque la même réalité spirituelle, signe de l’universalité de la vie baptismale :

Rappelez-vous ceci, ô hommes, ô fils et frères et amis, le Christ est la joie, la vraie joie du monde. La vie chrétienne, certes, est austère. Elle connaît la douleur et les privations. Elle exige la pénitence, elle fait sien le sacrifice. Elle accepte la croix et, quand il le faut, affronte la souffrance et la mort. Mais dans son expression finale, la vie chrétienne est béatitude. Rappelez-vous le discours-programme du Christ, précisément sur les Béatitudes. C’est donc que la vie chrétienne est substantiellement positive. Elle est libératrice et purificatrice. Elle transfigure les choses : tout se convertit en bien, et donc en bonheur dans la vie chrétienne. Elle est humaine et plus qu’humaine, envahie qu’elle est par une présence vivante et ineffable, l’Esprit Consolateur, l’Esprit du Christ, qui l’assiste, la soutient, la rend apte à des choses supérieures, la dispose à croire, à espérer, à aimer. Elle est souverainement optimiste. Elle est créatrice. Elle est heureuse aujourd’hui, car elle attend demain un bonheur plénier.

 

Bienheureux les cœurs purs car ils verront Dieu !