CHAPITRE II
SAINTE MACRINE
La première édition de la Vie de Macrine (VSM), écrite par son frère Grégoire au IVe siècle, fut faite au XVIe siècle, dans une traduction latine. Le texte grec a été édité une première fois au début du XVIIe siècle. C’est ce texte latin primitif qui accompagne le texte grec de la Patrologie de Migne.
La première traduction française a été réalisée par Arnaud d’Andilly en 1653. Des traductions anglaises, allemandes, se multiplient au XXe siècle. Des deux traductions françaises dont nous disposons aisément actuellement (je les cite par ordre chronologique) la première est celle réalisée par France Quéré-Jaulmes, publiée dans Lettres Chrétiennes-Ychtus, en 1968 et rééditée dans la collection PDF n°39, 1990. C’est un texte littéraire, plus ou moins exact. La deuxième a été faite par Pierre Maraval pour Sources Chrétiennes, texte littéral, proche des manuscrits.
Grégoire rédige la VSM au plus tôt fin 380, au plus tard en 383 au sommet de sa carrière, aux plus belles heures de son rayonnement spirituel. Ce texte est contemporain de la Grande Catéchèse; il est comme le versant spirituel des Vérités de la foi; il en est l’illustration. On connaît l’occasion immédiate probable de la rédaction de ce texte :
Au cours d’un voyage qu’il fit en Arabie, chargé d’y rendre compte des décisions du Concile de Constantinople I, Grégoire rencontre un moine, Olympios, auquel il parle de la mort de sa sœur Macrine. Séduit, Olympios demande à Grégoire le récit de la vie de Macrine.
Avant d’entrer dans ce récit, je voudrais rappeler qu’une VIE, est l’un des trois types de textes monastiques fondateurs des premiers siècles chrétiens, les deux autres étant les Règles et les textes de doctrine. Pour les Anciens, la vie d’un moine, d’une moniale est écrite pour faire passer un message spirituel. (A ma connaissance la VSM est la première vie de moniale écrite dont on dispose actuellement}. Ce fait est bien connu; quand Athanase veut donner des soubassements fermes de doctrine à la pratique des moines et les aider à ne pas partir dans des voies incertaines, il écrit la Vie d’Antoine. Ecrire une Vie permet de présenter un modèle qui appelle et stimule; cela permet aussi de relativiser la doctrine que l’on donne pour montrer qu’elle n’a de sens que dans des situations concrètes de personnes telles qu’elles sont, sans chercher à en faire une théorie universelle. L’enseignement monastique est toujours une communication personnelle à un disciple qui s’engage. L’intention de l’auteur d’une vie est donc primordiale par rapport à l’exactitude des faits, même si celle-ci existe. Grégoire veut séduire en écrivant la vie de sa sœur. Il ne dévoilera son intention profonde qu’à la fin de son récit en disant que le Christ est la vraie philosophie.
Comment aborder cette Vie de Sainte Macrine? Il me semble que l’une des bonnes méthodes possibles est la suivante :
Ceci étant posé, je vous propose d’entrer dans cette Vie de Macrine en découvrant tout d’abord la personnalité de cette sainte, sa vie monastique, sa mort, puis en faisant connaissance avec la famille de Macrine, et enfin en étudiant la vie philosophique que l’on menait à Annisa, cette terre magnifique aux confins de la Turquie et de l’Arménie.
Grégoire, qui aime et admire profondément celle qu’il appelle la grande Macrine, veut communiquer au lecteur ce même attrait de la vie philosophique que menait Macrine dans l’absolu de la suite du Christ.
GENEALOGIE
Permettez-moi de vous présenter l’arbre généalogique de cette illustre, on peut dire en vérité, cette sainte famille, famille réputée tant par sa valeur chrétienne que par sa noblesse et sa richesse.

1. MACRINE
1.1. Naissance, enfance, adolescence.
Macrine est l’aînée d’une famille de dix enfants (cf. P.G. 46/973A). Si nous connaissons bien la vie de quatre garçons (le cinquième est probablement mort en bas âge), Basile, Grégoire de Nysse, Pierre de Sébaste et Naucratios, par contre nous ne savons rien de la vie des filles, si ce n’est, bien sûr, de Macrine.
A sa naissance, le bébé reçoit le nom de sa grand-mère paternelle, mais ce nom reste un nom civil, si sainte qu’ait été la grand-mère, car Macrine reçoit un nom secret, celui de Thècle, donné par révélation à sa mère lorsqu’elle la mit au monde et Macrine va garder toute sa vie ce nom caché, symbole de sa vocation de vierge et de "témoin" du Christ. Comme c’était souvent l’usage, ce nom secret est donné pour prédire ce que sera la vie de l’enfant et pour signifier, par cette identité de nom, qu’elle choisirait un même genre de vie (VSM 2), à savoir la virginité, selon la vie (légendaire) de sainte Thècle dans les Actes de Paul. L’enfant grandit. Elle avait sa propre nourrice, néanmoins sa mère la nourrissait le plus souvent, nous dit Grégoire et nous pouvons remarquer ainsi combien, dès son plus jeune âge, Macrine et sa mère ont été très liées par une grande proximité de vie, qui ne cessera qu’avec la mort de la mère. La petite Macrine est intelligente, ouverte et apprend facilement tout ce qu’on lui enseigne, quelle qu’en soit la matière. Ses parents décident donc de lui faire faire des études. Toutefois, sa mère ne veut pas qu’elle reçoive un enseignement profane; elle va donc instruire elle-même Macrine dans l’Ecriture "inspirée de Dieu", et plus spécialement dans :
Le Dialogue de l’âme et la résurrection nous montre Macrine initiée à la philosophie platonicienne.
Pendant son adolescence, la vie de Macrine est rythmée par la récitation du psautier sept fois par jour, signe de la prière incessante :
au lever, en se mettant au travail, en achevant le travail, en prenant le repas, en quittant la table, en allant se coucher, en se relevant la nuit pour prier. Ce n’est pas une nouveauté. La Vie de Macrine s’inscrit dans la tradition ecclésiale la plus ancienne. Basile organisera aussi la vie des fraternités au rythme de la prière :
Quoi donc de plus heureux que d’imiter sur terre le choeur des anges : dès le commencement de la journée, se lever pour la prière et honorer le Créateur par des hymnes et des chants, puis, lorsque le soleil s’est mis à briller de sa lumière pure, aller au travail, partout accompagné de la prière et du sel des hymnes, pour ainsi dire, assaisonner encore ses travaux? (Lettre II)
Grégoire écrit que Macrine gardait partout la psalmodie avec elle, telle une compagne fidèle qui ne fait pas un seul instant défaut (3).
Macrine grandit ainsi; elle travaille la laine et, à douze ans- l’âge du début de la vie adulte (cf. Jésus au Temple)-resplendit la fleur de la jeunesse. Macrine est très belle si bien que ses parents forment pour elle un projet de mariage, projet qui échouera d’ailleurs par la mort du jeune homme. En effet, le père de Macrine cherchait pour sa fille bien-aimée un jeune homme tout à fait remarquable, d’excellente naissance, de bonnes mœurs, d’une magnifique réputation - obtenue par ses discours et talents oratoires mis au profit des pauvres et des opprimés. Le père de Macrine décide donc de fiancer sa fille à cet être exceptionnel, et voilà que ce jeune homme meurt. Ses parents essaient à nouveau, en vain, de la marier; on lui tient maints discours. Beaucoup de prétendants se présentent, rien n’y fait. Macrine, qui a un caractère ferme , dit que sa décision était de se marier avec le jeune homme choisi par son père et qu’il faut se contenter de ce mariage conclu pour elle une fois pour toutes car le jeune homme étant mort, il est en voyage et il lui faut lui rester fidèle. De la sorte Macrine affirme sa décision de virginité qu’elle lie avec celle de ne jamais se séparer de sa mère, fût-ce un seul instant.. A cette époque, il était normal qu'une vierge ne quitte pas la demeure familiale et vive sous l’autorité de ses parents (Cf. Lettre de Jérôme à Laeta - Lettre 107- pour l’éducation de la petite Paula : Qu’elle ne quitte jamais sa mère, même pas de la largeur d’un ongle); mais ce qui est nouveau ici, c’est que c’est Macrine elle-même qui prend la décision de vivre dans la virginité. Et Grégoire, de cette façon, fait remarquer l’importance, pour lui capitale, de la liberté Cf. Livre du Père Gaith).
1.2. Le travail de Macrine dans la maison familiale
Ainsi mère et fille lient leur vie, en un fructueux échange, la mère prenant soin de l’âme de Macrine et Macrine prenant soin du corps de sa mère. La mère affirme d’ailleurs que la vie commune n’est pas pénible avec sa fille car elle en reçoit profit : elle bénéficie en effet, de la part de sa fille, de soins attentifs qui remplacent plusieurs servantes. Nous avons là un modèle de vie communautaire!
- Au plan du travail manuel, Macrine prend part à tous les travaux nécessaires dans la maison (n’oublions pas que de par sa naissance elle aurait normalement vécu sans rien faire, en se faisant servir). Elle procure à sa mère de la nourriture par son propre travail, elle prépare le pain, etc.... En effet, elle jugeait qu’une telle occupation convenait à son genre de vie.. On travaille parce que travailler fait partie de la vie pauvre. Ce travail humble, travail d’esclave pour lequel les Anciens n’avaient aucune estime, est radicalement nouveau, si bien que Macrine est présentée ici comme un modèle. Rappelons-nous la petite Eustochium, ou plutôt les objections que lui prêtait Jérôme : Je suis une jeune fille raffinée qui ne peut travailler de ses mains que Jérôme n’exhortera pas au travail manuel mais à l’abandon à la Providence (cf. Lettre 22 de Jérôme)... Ce qui n’empêchera pas Eustochium d’éplucher les légumes et de préparer la soupe pour toute sa communauté quand elle en sera devenue la supérieure! Paula apprendra à travailler la laine, mais c’est là un travail (le seul à ma connaissance) que l’on pouvait demander à une femme libre. Macrine prête également ses mains pour le service liturgique.
- Au plan du travail moral et spirituel, Macrine partage tous les tracas de sa mère - or ceux-ci sont importants car Emmelie est veuve, a de lourds impôts à payer et porte les soucis d’une mère ayant quatre fils (le cinquième est mort très jeune, avant la mort du père) et cinq filles. Macrine va donc essayer d’alléger le poids des douleurs de sa mère, comme nous le verrons plus loin, spécialement lors de la mort de plusieurs de ses fils.
D’autre part, Macrine travaille à se garder sans tache sous la conduite de sa mère. La pureté de vie, l’obéissance à l’ancien sont les bornes qui jalonnent sa course vers le Christ. Et Emmelie entraîne Macrine vers la vie dépouillée et immatérielle. Vous aurez remarqué les verbes dynamiques : conduire, courir, entraîner... Il s’agit bien d’une course spirituelle en effet et vous trouvez là le thème du progrès.
1.3. Le caractère de Macrine
Grégoire écrit que Macrine eut trois croix dans sa vie : la mort de ses deux frères et la mort de sa mère; à propos de la mort d’Emmellie il ne nous révèle rien du caractère de Macrine, par contre il montre celui-ci à travers la mort de Naucratios et de Basile ainsi que sa propre maladie qui va la conduire à la mort.
Dans ces épreuves se révèle toute la grandeur d’âme de Macrine. Elle se montre ferme et inébranlable. Elle sait opposer la raison à la douleur et ne pas se laisser écraser. Elle se tient sans broncher et toutes les descriptions que fait son frère nous montrent combien Macrine est un homme debout. En effet, n’allons pas penser que Macrine n’est pas atteinte par la mort de ses proches; bien au contraire, elle en est très affectée (Naucratios était son frère le plus cher; on sait aussi l’affection qu’elle portait à Basile), mais elle s’élève au-dessus de la nature. Son exemple, ses exhortations à la patience et au courage permettent à sa mère de surmonter la douleur qu’elle éprouve.
D’autre part, Macrine sait se laisser purifier dans l’épreuve. Ceci nous est clairement montré lors de la mort de Basile, "le grand Basile", que Macrine aimait tant. Macrine reconnaît comme bienfaisants ces assauts successifs du malheur car une seconde purification, une seconde fonte dans le creuset permet que l’on soit séparé des scories qui n’ont pas été éliminées lors de la première purification. Ainsi, pense-t-elle, le métal ne rejette absolument plus d’impuretés, il est PUR. Macrine se révèle alors être un athlète invincible : elle demeure FERME dans le CHRIST. Ce thème de la pureté est développé tout au long de cette Vie.
Enfin, lors de sa maladie - qui la conduira à la mort -, Macrine a aussi une attitude toute conforme à l’idéal de la philosophie : dans la souffrance et la fièvre elle rafraîchit son corps et garde son esprit libre et, dans la contemplation des réalités d’en-haut, elle ne se laisse pas atteindre par sa faiblesse physique. Devant son frère venu la visiter, elle essaie de cacher l’oppression de sa respiration et crée un climat joyeux, plaisante même. Comme avec sa mère, son exemple de fermeté vis-à-vis d’elle-même entraîne son frère. C’est ainsi qu’à l’évocation fraternelle de la mort du grand Basile, Grégoire pleure; Macrine elle, ne pleure pas, elle sait se dépasser elle-même et, finalement, l’âme de Grégoire se sent dégagée de la nature humaine (17). Macrine ne vit pas de rupture entre la contemplation et l’apostolat : elle éduque autant par sa parole que par sa conduite.
Grégoire, et c’est tout dire du caractère de Macrine, compare sa sœur à un coureur qui arrive près du but, ayant dépassé son adversaire et annonçant déjà sa victoire, voyant la couronne du vainqueur et dirigeant son regard vers le prix de l’appel d’en-haut. Macrine vit en athlète du Christ. Sa poursuite du Christ est libération progressive en vue de Le voir .
Bienheureux les cœurs purs car ils verront Dieu.
1.4. La vie monastique à Annisa
Avec un tel caractère, on comprend aisément que la soif d’absolu de Macrine l’ait conduite rapidement à vivre selon cet absolu. Macrine persuade sa mère de transformer la maison familiale en monastère, entreprise qui va être menée à bien, nous verrons comment; à la fin de la vie de la sainte, la vie monastique était établie, organisée et vécue par de nombreuses vierges à Annisa.
Très tôt la vie de Macrine et de sa mère a été dépouillée de la vie trop matérielle. Pour correspondre plus concrètement à l’idéal de la philosophie, Macrine persuade sa mère :
. de se libérer de tout ce qui est obstacle à la vie pour Dieu (vivit Deo) , en renonçant à son mode de vie accoutumé, c’est-à-dire à ses manières de grande dame et aux services qu’elle avait l’habitude de recevoir de ses servantes,
. de ne plus faire acception des personnes mais d’établir une véritable égalité entre toutes, quelle que soit la classe sociale. Concrètement cela va l’entraîner à faire de ses servantes et de ses esclaves, ses égales et ses sœurs. D’où la constitution de la première communauté de vierges dans cette grande propriété de Cappadoce.
A travers cela, vous remarquerez d’une part que l’on voit se dessiner ici la concrétisation de l’idéal de la philosophie, c’est-à-dire de la vie chrétienne et que d’autre part c’est le disciple (Macrine) qui persuade le maître (sa mère). Soit dit en passant, cette attitude fait ressortir l’humilité et la sainteté du maître. Ceci n’est pas sans intérêt car nous voyons peu à peu, dans la vie de Macrine, que le disciple va passer devant son maître et que le maître va devenir disciple... Nous avons du reste déjà souligné cela à propos du caractère de Macrine qui entraîne sa mère à ne pas se laisser aller au chagrin et à avoir de grands et nobles sentiments.
Macrine renonce à ses habitudes et entraîne sa mère dans ce désir d’humilité. Elle la dispose à se mettre concrètement au même niveau que le groupe de vierges et à partager avec elles comme égale. Ce partage se fait dans tous les détails exigeants de la vie commune : même table, même couche, mêmes moyens d’existence. Toute différence de rang est supprimée. Cela révèle le sérieux de la vie monastique à Annisa, où l’on vit dans le même esprit que la première communauté chrétienne. Cela permet de comprendre que l’élévation de la vie philosophique menée là, est telle, nous dit Grégoire, qu’elle dépasse toute description. (11).
Le travail, essentiel à Annisa, consiste en ceci :
. méditer les réalités divines, prier sans cesse, chanter des hymnes jour et nuit, et, accessoirement :
. accomplir les tâches indispensables dont on se préoccupe en cette vie. Vous voyez : on ne laisse pas aux esclaves et aux servantes le soin des travaux matériels, on fait tout cela ensemble...
Macrine n’a jamais compté sur un homme et jamais elle ne reçut de la part de l’un d’eux des ressources qui lui auraient permis de mener une vie "honorable" sans travailler. Vous remarquerez qu’en cela elle réagit contre les messaliens, nombreux dans cette région. Elle ne renvoie pas les quémandeurs ni ne se met en quête de bienfaiteurs. Dieu répond à une telle attitude en faisant croître secrètement, par ses bénédictions, comme des semences, les maigres ressources qui lui viennent de ses travaux et il les transforme en fruits abondants. Macrine vit libre : elle travaille puis s’abandonne à la Providence.
La communauté d’Annisa est appelée fraternité, comme les communautés basiliennes; l’exemple de la vie de ces vierges attire beaucoup de monde. En effet, ces femmes vivent comme des âmes délivrées de leur corps par la mort, c’est-à-dire loin de toute préoccupation de cette vie, de toute vanité mondaine. Leur existence est réglée de manière à imiter la vie des anges, c’est-à-dire que l’on n’y voit ni colère, ni envie, ni haine, ni arrogance, que tout le désir de vanité, honneur, gloire, ambition, orgueil est banni; que leur plaisir est la continence, leur gloire : n’être connues de personne; leur fortune : ne rien posséder et avoir secoué de leur corps comme la poussière, toute richesse matérielle. On fuit les dispersions et on se libère du sensible, on maîtrise les passions humaines et on se trouve alors au-dessus de l’humain. A la différence d’autres ouvrages de Grégoire (De Instituto christiano en particulier), on ne trouve pas, dans la vie de Macrine le bon usage des passions. Ces vierges demeurent inférieures aux anges car elles apparaissent dans un corps, sont délimitées par une forme et vivent avec des organes sensoriels (VSM 11). Voilà qui nous en dit long sur l’anthropologie de Grégoire! Il n’en reste pas moins que ces vierges vivent la vie des anges sur la terre, comme Grégoire l’écrira ultérieurement dans son traité spirituel que l’on a appelé le de instituto christiano; leur vie n’en est pas moins dès "ici-bas" cachée avec le Christ en Dieu.
1.5. L’attitude de Macrine pendant sa maladie
Il vaut la peine de s’attarder sur l’attitude de Macrine pendant sa maladie car là aussi se révèle sa personne. D’une manière exemplaire elle affronte la souffrance physique, puis la mort. Lors de la visite de son frère Grégoire, Macrine, atteinte d’une maladie qui conduit à la mort, est pleine de fièvre; elle ne jouit d’aucun confort particulier; elle est étendue à même le sol sur une planche recouverte d’un sac; une autre planche sert d’oreiller. Lorsque son frère arrive (ils ne se sont pas vus depuis de nombreuses années et cette visite a lieu après bien des souffrances et morts familiales), Macrine ne peut déjà plus se lever; elle s’accoude et s’efforce de faire à Grégoire l’honneur de venir à sa rencontre. Macrine essaie de cacher l’oppression de sa respiration et de créer un climat joyeux; elle plaisante, puis fait l’évocation de leur frère bien-aimé, le grand Basile; enfin elle disserte sur la vie philosophique. Son attitude montre combien Macrine prend soin, avec une grande délicatesse, de son frère Grégoire, en s’oubliant elle-même. Elle achève de parler en lui disant : Il est temps pour toi, frère, de te reposer. Puis, devinant les pensées inquiètes de Grégoire au sujet de la mort prochaine de sa sœur, elle le réconforte. On remarque là, une fois de plus, la maîtrise que Macrine a d’elle-même, sa grandeur d’âme, toute l’orientation de sa vie vers le Seigneur, vers la vie bienheureuse (tension que nous retrouverons dans le De Instituto christiano). Macrine vit tournée vers Dieu et les autres. Elle prend grand soin de Grégoire et de ses compagnons; elle ne les laisse pas livrés à eux-mêmes. Elle a fait ses recommandations pour le repas. Elle ne parle d’elle-même que pour rendre grâce; elle vit, en ses derniers moments, une véritable anamnèse. En effet, dans le but non de se raconter mais de rendre grâce au Seigneur, elle retrace sa vie depuis sa jeunesse; - en fait, elle relate surtout la vie de ses parents, du moins c’est ce qu’en rapporte Grégoire (VSM 20). Puis le Lucernaire (c’est-à-dire ce que nous appelons maintenant les Vêpres) commence; le récit est interrompu. .. La primauté est toujours donnée à l’Office Divin.
1. 6. La mort de Macrine
La fièvre de Macrine ne fait qu’augmenter. Grégoire comprend qu’elle en est à son dernier jour. Elle voit la mort en face, avec réalisme et sans aucun sentiment d’étrangeté. Elle ne craint pas de quitter cette vie et, jusqu’à son dernier souffle, elle médite avec une sublime intelligence sur ce qui, dès le début, a fait l’objet de son choix dans sa vie sur la terre: le divin et pur amour du Christ, la vie philosophique. Elle ressemble à un ange, sans attache dans la vie charnelle. En effet, sa pensée demeure dans l’impassibilité, l’apathéia; la chair ne l’entraîne pas dans ses passions. La vie philosophique de Macrine est libération des passions; qu’est-ce à dire ? C’est être crucifiée avec le Christ, clouer sa chair par crainte, purifier son âme pour être divinement pure et sans tache. (VSM ). Ainsi Macrine court vers son amant sans qu’aucun des plaisirs de la vie ne détourne à son profit son attention.
Plus Macrine sent que la fin est proche (vers la fin de la journée), plus elle a hâte d’aller vers son Bien-Aimé. Son lit est tourné vers l’orient. C’est à l’orient que les premiers chrétiens plaçaient le paradis; c’est de l’orient que l’on attend non seulement le retour du Christ mais aussi la venue des anges qui accueillent l’âme des justes et la conduisent au paradis. Pachôme voit à l’orient l’âme d’un frère emporté vers les anges. Macrine contemple davantage la beauté de l’époux, les yeux incessamment posés sur lui. Jaillit alors de son cœur et de ses lèvres sa prière magnifique. Tout en disant cette prière, elle trace une croix sur sa bouche, ses yeux et son cœur, protection de tout son être contre les démons. Puis elle manifeste le désir de dire la prière de l’eucharistie du lucernaire. Elle le fait par gestes et dans son cœur, ne pouvant plus parler tant elle est fiévreuse. Cette prière s’achève par une signation tandis qu’en un profond soupir cessent sa prière et sa vie. (25). Nous admirons particulièrement cette mort de Macrine qui signifie bien que toute sa vie était devenue prière. Toute sa vie était liturgie. La vie de Macrine nous est présentée par Grégoire comme une liturgie eucharistique : Macrine prépare le pain, se oint les mains pour les choses sacrées, offre les autres et elle-même, fait mémoire des magnalia Dei, appelle la sanctification (épiclèse), et elle meurt pendant l’eucharistie du soir. On sait que cette forme de mort, fin de prière et fin de vie, est un lieu commun tout à fait habituel dans les récits chrétiens de ce temps (cf. Grégoire de Nazianze, lors du décès de son père, de sa mère et de Gorgonie, sa sœur).
Quelques phrases de Grégoire nous expliquant l’harmonie du corps mort de sa sœur, traduisent combien l’auteur veut nous montrer la sainteté de Macrine (VSM 25) : Ses yeux n’avaient en effet besoin d’arrangement : comme dans le sommeil naturel, leurs paupières les couvraient avec grâce. De même ses lèvres étroitement closes, ses mains convenablement posées sur sa poitrine, tout son corps enfin, qui avait pris de lui-même une attitude harmonieuse, rendaient superflus les soins de la toilette funèbre. En effet, Lampadion, une vierge du monastère, aide Grégoire à revêtir Macrine. Or Macrine est en blanc, resplendissante comme une fiancée parée pour son époux (Ap. 21). Pour bien montrer que son rayonnement ne tient pas à son vêtement mais à elle-même, Lampadion convainc Grégoire de la revêtir d’un manteau sombre, ce qui est fait. Même dans ce manteau sombre, la sainte resplendit et ressemble exactement à la vision qu’en a eue Grégoire avant sa visite (VSM 15). En fait, ce manteau sombre appartenait à Emmelie et il était de coutume de revêtir les défunts avec des habits de saints personnages morts avant eux (cf. Vie de Mélanie 69; cf. aussi Paul de Thèbes enseveli dans le vieux manteau qu’Athanase avait reçu d’Antoine). Macrine est devenue Lumière, comme son Créateur. Sa vie n’a été qu’une ascension vers le Christ. Le but de la course : un Visage, celui du Bien-aimé.
Bienheureux les cœurs purs car ils verront Dieu!
Macrine ainsi préparée, le convoi funèbre se met en marche vers l’Eglise sise à environ un kilomètre et demi, là où reposent les parents de la défunte. De ce convoi on sait essentiellement que la foule, très grande, était gênante : on mettra toute la journée pour accomplir ce petit parcours; trajet accompagné de psalmodie. Il s’agit d’une vraie procession liturgique, avec diacres, clercs inférieurs, céroféraires et autres. Au moment de l’ouverture du tombeau, une vierge, puis plusieurs, se mettent à crier; la confusion s’ensuit. Finalement Grégoire demande le silence, le chantre invite à la prière et le peuple se recueille.
Pour l’ensevelissement, notons une coutume biblique pratiquée alors : afin que l’on ne découvre pas la nudité des parents (morts depuis très longtemps!) - les grecs répugnaient à voir de tels spectacles-, on recouvre leurs corps (ce qu’il en reste!) d’un linceul neuf (cf. Gen. 9,25; Lev. 18,7) et l’on dépose Macrine près de sa mère, selon leur volonté commune.
1.7. Ce que représentait Macrine pour les moniales
A plusieurs reprises Grégoire dit que les vierges gémissent lamentablement (26; 34) et il semble souffrir de leur attitude qui se révèle être peu digne de l’esprit viril de Macrine. Cependant, au milieu de tous ces gémissements, on trouve magnifiquement décrit ce que représentait Macrine pour les moniales d’Annisa. Une inclusion (AA’) montre leur souffrance. Puis, dans cette inclusion, sept termes décrivent ce qu’était Macrine. Ce nombre 7 n’est sûrement pas un hasard; il désigne la plénitude, toutes les qualités possibles et imaginables. Ces sept termes sont aussi remarquablement disposés : les deux premiers (B) font allusion à la lumière, les deux derniers (B’) au soutien des faibles, puis on trouve la sécurité (C) et le lien de la concorde (C’) qui entoure le terme central : le sceau de l’immortalité (D) qui, lui, est bien la percée vers l’au-delà, l’espérance, en écho aux deux phrases inclusives. En effet :
A C’était comme si elles étaient séparées de leur espérance en Dieu et du salut de leurs âmes;
Elle était - la clarté de nos yeux
B - la lumière qui guidait nos âmes
C - la sécurité de notre vie
D - le sceau de l’immortalité
C’ - le lieu de notre concorde
B’ - le soutien des sans-courage
- la sollicitude des faibles
A’ La vie pure de Macrine illuminait la nuit des vierges à l’égal du jour
maintenant, le jour est changé en ténèbres.
Remarquons aussi la petite construction concentrique de A’ qui n’est pas dénuée d’intérêt :
nuit - jour - jour - ténèbres
1.8. Les miracles accomplis par Macrine
Dans son épilogue (39), saint Grégoire fait allusion à de nombreux miracles accomplis par Macrine, miracles de diverses formes : guérisons de maladies, expulsions de démons, allusion à un miracle opéré au temps de la famine; mais il ne raconte pas en détail tous ces miracles, pensant que la sainteté de sa sœur est déjà bien établie sans qu’il soit la peine d’en rajouter. Ainsi, au cours du récit de la vie de Macrine, seuls deux miracles sont rapportés, l’un concerne Macrine elle-même, l’autre, un petit enfant, ce second miracle étant la base, pour Grégoire, d’un enseignement philosophique (= monastique).
Ce miracle est mis en lumière après le décès de Macrine, alors que Grégoire et Vetiana, l’une des vierges d’Annisa, vont recouvrir le corps de Macrine. En effet, Vetiana raconte alors à Grégoire que sa sœur avait autrefois une grave tumeur au sein et refusait de se faire soigner malgré les injonctions de sa mère. Lorsqu’elle était en prière, elle fit de la boue avec ses larmes et la déposa sur la tumeur. Sa mère insistant toujours pour qu’elle se fasse soigner, Macrine l’invita à faire le signe de la croix sur son mal; ce qu’elle fit. La tumeur disparut, laissant juste une petite marque en mémorial de l’intervention divine et en motif d’action de grâces (31).
A travers ce récit nous apparaît la profondeur de la foi de Macrine. La structure même de ce texte n’est pas sans nous rappeler les guérisons évangéliques opérées par Jésus : va, ta foi t’a sauvé.
Le récit de ce miracle est merveilleux (37-38) car il fait sans cesse le va-et-vient entre la vie philosophique et la maladie de l’enfant d’un militaire. En effet, ce militaire et sa femme se rendirent à Annisa dans le but de voir Macrine et de visiter le monastère. Ils y amenèrent leur petite fille qui souffrait d’un oeil par suite d’une maladie infectieuse. Le militaire visite le monastère des hommes (dirigé par Pierre, le frère de Macrine et de Grégoire), tandis que son épouse visite le monastère des femmes (dirigé par Macrine). Au moment de leur départ, en signe d’amitié, ils reçoivent l’invitation - chacun dans le monastère respectif - de prendre part à la table philosophique. La petite fille est avec sa mère. Macrine la prend sur ses genoux, remarque son mal et promet à sa mère une récompense puisqu’elle est venue à la table philosophique; elle lui donne un collyre pour guérir les maladies des yeux.
Après ce banquet, le couple repart chez lui et en cours de route ils s’aperçoivent qu’ils ont oublié le collyre; au même instant, ils découvrent que l’enfant est guérie. La maman comprend alors que le vrai collyre, c’est la prière, remède divin. Le militaire prend alors l’enfant dans ses bras et se rappelle tous les miracles de l’Evangile; leur foi les a sauvés.
Comme nous le disions ci-dessus, ces deux miracles sont très évangéliques; leur base commune est la FOI; ils sont rapportés dans un style volontairement imité des synoptiques : cf. Lc 7,21; 4,40 etc...
Ces miracles ne sont pas choisis au hasard par Grégoire. En effet, si l’on rappelle des miracles, dans une Vie, c’est pour montrer la similitude entre le saint et le Christ. Les miracles sont donc choisis selon le critère rigoureux de la référence scripturaire; ici : guérison d’un aveugle, et onction dans la foi.
2. LA MERE DE MACRINE
Il nous semble important de considérer qui fut celle qui mit Macrine au monde, car elle imprima en elle tout l’idéal de la vie philosophique; elle eut également une grande influence sur certains de ses fils. Mais plus encore, nous voudrions souligner ce que Grégoire a voulu dire de sa mère.
Comme nous le relations au début de ce chapitre, Macrine est née dans des circonstances particulières puisque sa mère eut alors un songe et vit ce songe devenir réalité. Elle apportera donc une attention particulière à cette enfant qu’elle chérit beaucoup et qu’elle élèvera, si l’on peut dire, à sa propre image. Elle affirmera même que si elle a porté un temps ses neuf autres enfants, elle porte Macrine toujours enfermée dans son sein.
Cette femme s’est laissée guider toute sa vie par la volonté divine. Ayant choisi la virginité parce que c’était un genre de vie pure et sans tache (2), ce n’est pas de son plein gré qu’elle opta pour le mariage. D’autre part, elle était orpheline de père et de mère. Son acceptation du mariage est due au fait que, très belle, beaucoup de prétendants la demandent en mariage, l’assaillent et que si elle était restée vierge, elle aurait pu être violentée par ceux qui étaient auprès d’elle, à cause de sa beauté. Elle va donc choisir pour époux un homme connu et réputé pour la dignité de ses moeurs et qui lui sera ainsi un protecteur de sa vie. C’était un homme sage et attentif, recherchant le bien. Il meurt alors que ses enfants sont encore jeunes; c’est donc sa femme qui gérera les biens familiaux. On pense que cette fortune était assez importante puisque cette famille devait payer l’impôt à trois gouverneurs, ayant des biens dans trois provinces. Mais plus encore que les soucis de gestion, Emmellie portera le tracas de l’éducation des dix enfants. A la mort de Naucratios, mort accidentelle, sa mère est effondrée de douleur; son âme chancelle, la nature prend le dessus. Macrine va lui redonner du courage, la réorienter dans la vie philosophique (entendez vers le Christ); elle engendre sa mère à Dieu en lui donnant d’assumer et de dépasser le sensible. Ainsi Emmellie ne va pas être emportée de douleur mais va se ressaisir : Elle supporte avec calme les assauts de la nature en les repoussant par ses propres réflexions et par celles que lui suggère sa fille pour remédier à son mal (VSM 10).
Grégoire profite de ce récit pour dire au lecteur tout ce qu’il n’apprécie pas et qualifie de féminin en disant que sa mère ne se laisse aller à rien de méprisable ou de féminin, tel que :
. crier contre le mal
. déchirer son manteau
. se lamenter sur son malheur
. entonner des chants de deuil en de gémissantes mélopées.
Il appelle à la virilité (au sens de virtus ). Ceci demande une précision : dans la tradition de Philon et d’Origène - et donc celle dont hérite Grégoire -, le couple masculin//féminin est celui de raison- intelligence//chair-passions. C’est pourquoi il faut bannir de sa conduite tout ce qui est féminin et agir "virilement". Chez Grégoire de Nysse, on retrouve cela en particulier dans le Contre Eunome II,128 et dans la Vie de Moïse I,62 et probablement dans d’autres textes aussi. S’il insiste tant, c’est bien parce que, comme nous l’avons vu précédemment, lors de la mort de Macrine, certaines vierges se sont laissées aller à une telle attitude de faiblesse.
Emmellie va donc passer toute sa vie au monastère d’Annisa; vie toute donnée à Dieu, vie qui sera traversée par la souffrance causée par la mort de son mari et de son fils Naucratios, mais aussi, vie heureuse. Puis vient le temps, dans sa vieillesse, où elle émigre vers Dieu. Elle va quitter cette vie dans les bras de deux de ses enfants : Macrine et Pierre, responsables des deux monastères d’Annisa (l’un d'hommes, l’autre de femmes). Elle bénit ses deux enfants en s’adressant à Dieu dans une prière toute eucharistique puisqu’on y trouve d’abord l’offrande à Dieu : Ces deux offrandes qui te sont consacrées, elles sont tiennes, et l’appel à la sanctification : que vienne ta sanctification sur elles : puis elle meurt...
3. LES FRERES DE MACRINE
Mis à part le frère mort en bas âge, les quatre autres frères de Macrine ont tous une destinée pour le service de Dieu. Que ce soit dans la vie philosophique (Naucratios, Pierre, Basile) et/ou dans la vie épiscopale (Basile, Grégoire, Pierre). A travers l’évocation des frères, c’est le rôle de Macrine qui est mis en valeur : elle fut pour tous un guide spirituel sûr.
3.1. Basile
Basile est le plus illustre de ces quatre garçons. On l’appelle le grand Basile.. Intelligent, brillant, il fait des études de rhétorique à Athènes où il se liera d’amitié avec Grégoire de Nazianze. Après ses études, il revient à Annisa où Macrine le trouve exagérément exalté par son talent oratoire, dédaigneux de toutes les dignités et exalté par la prétention au-dessus des notables de la province (6); bref, un peu orgueilleux. Macrine, par la force de sa vie, l’attire rapidement à l’idéal de la philosophie et Basile se convertit : Il renonce alors à la célébrité mondaine, méprise la gloire que lui valait son éloquence, se met à cette vie laborieuse de travaux manuels et se prépare par la pauvreté parfaite à une vie sans obstacle vers la vertu (6). Il fuit toute dispersion; il s’établit à Annisa dont la lettre 223 décrit le cadre idyllique (cf. Monachisme en Arménie). Sa conversion lui vaut d’être récompensé au centuple par le Seigneur puisque ses activités chrétiennes lui feront un nom en tout lieu et d’éclipser par sa réputation tous ceux qui se distinguaient dans la vertu. On sait qu’il quittera plus tard Annisa, étant nommé évêque de Césarée, à l’époque de la mort de sa mère. Il est alors considéré comme étant parmi les plus grands saints.. Evêque, il a la joie d’ordonner son frère Pierre (37) (qui, lui, apprécie beaucoup moins...) et grâce à cette ordination sa vie et celle de Pierre progressent vers plus de piété et de sainteté, ce sacerdoce contribuant à leur croissance dans la Philosophie (entendez : dans le Christ). Huit ans plus tard, son âme émigrera des hommes vers Dieu (14). Même les ennemis de la vérité sont touchés par sa mort.
3.2. Naucratios
Naucrate était le second des frères de Macrine, et il l’emportait sur tous ses frères par ses heureuses dispositions naturelles, par sa force, son habileté en toutes choses. Il est brillant, encore plus brillant que le Grand Basile, et donne à vingt-deux ans une conférence publique qui séduit tous les auditeurs. Comme Basile, inspiré par la prévoyance divine, il se convertit. Il se tourne vers la vie solitaire et pauvre, n’emportant rien d’autre avec lui que lui-même... il vivait donc en lui-même... (8) Cette expression platonicienne (cf. Phédon 65c; Rép. X 604a) employée ici par Grégoire de Nysse se trouvera aussi dans les Dialogues de saint Grégoire le Grand qui écrit que Benoît habitait avec lui-même. Il est intéressant de remarquer que les deux Grégoire, de culture différente, ont la même source et la même intuition spirituelle. Naucratios fuit toute distraction.
Il ne reste pas comme Basile, à Annisa, mais se retire en un lieu désert près d’un fleuve, dans une forêt épaisse. Il vit loin des troubles de la ville et des occupations absorbantes du service impérial. Il se fait serviteur de quelques vieillards malades et sans ressources. Il chasse et/ou pêche et nourrit ces vieillards du produit de sa chasse ou de sa pêche. On peut se demander si ce mode de vie est traditionnel dans d’autres milieux monastiques, mais souvenons-nous simplement de l’influence d’Eustathe qui lui, pratiquait ce service de charité.
S’il vit seul, il vit néanmoins dans l’obéissance à sa mère - ce qui est tout à fait relatif comme obéissance!- : Par obéissance à sa mère, il est heureusement guidé vers Dieu, dans l’obéissance des commandements divins (8). Il mène ainsi pendant cinq ans la vie philosophique et fait la joie de sa mère par son mode de vie. Un accident de chasse, qui reste très obscur, met fin à sa trop courte existence terrestre...
La conversion de Naucratios est comparable à celle de Basile. On peut néanmoins remarquer comment Grégoire nous relate cette conversion de Naucratios : il part du lieu le plus intérieur : lui-même, pour arriver au lieu secondaire : le lieu géographique, près de l’Iris, dans le Pont. (Cf. Lettre II de Basile).
3.3. Pierre de Sébaste
Pierre est le dernier-né des frères et sœurs de Macrine. Le père de famille meurt à la naissance de cet enfant. Dès son sevrage, Macrine le prend à sa nourrice et l’élève elle-même. Elle va le faire accéder à la culture la plus élevée, l’exerçant dès l’enfance aux sciences sacrées et ne laissant pas à son âme le loisir de diverses futilités. Macrine se montre, pour Pierre, son père, maître, pédagogue, mère et conseillère de tous biens.
Pierre, qui a depuis son enfance une formation exclusivement religieuse, n’a pas à se convertir à proprement parler. Il est chrétien depuis toujours. Encore adolescent, il prend son élan, grâce à sa sœur, vers l’idéal sublime de la philosophie. Il est naturellement doué, habile dans le travail manuel. Il admire sa sœur et se met à son école. Il la prend pour modèle de tout bien et accomplit ainsi de grands progrès dans la vertu; des progrès tels qu’il est autant estimé que le Grand Basile; c’est tout dire! Macrine n’est pas un simple exemple pour son frère; elle est véritablement le modèle à imiter pour parvenir à la vie bienheureuse. L’exemple a une très grosse importance dans la tradition; il suffit présentement d’évoquer les Pères d’Egypte (la référence obligée!) : Regarde et fais et saint Benoît : Ecoute, fais et tu parviendras.
3.4. Grégoire de Nysse
On peut découvrir un peu qui est Grégoire à travers diverses allusions faites par lui-même au cours de son récit. On le découvre selon ses sentiments et selon ses actes, et non pas sur le mode intellectuel. Il a, lui aussi, une grande admiration pour sa sœur aînée. C’est un grand sensible. Lorsque Macrine évoque le Grand Basile, il pleure. Il goûte, il boit, chacune des paroles de sa sœur. Sa détente est de l'écouter. Néanmoins, lorsqu’elle l’envoie se reposer, il obéit, bien que son âme reste inquiète à la perspective de la mort prochaine de la Grande Macrine. Il l’assiste dans ses derniers moments, lui ferme les yeux et lui rend les derniers devoirs post-mortem. Là aussi, il se dit bouleversé, ému, d’une part par le spectacle de Macrine et d’autre part par les gémissements " lamentables" des vierges! Après l’ensevelissement, il se prosterne sur la tombe, en baise la poussière et repart tout en pleurs (VSM 36).
Grégoire pleure beaucoup; il nous laisse cependant comprendre que ce sont des larmes et des émotions bien différentes de celles, trop féminines (!), des vierges.
4. DEUX MONIALES D’ANNISA
Un tableau de la vie de sainte Macrine ne serait pas complet si nous n’évoquions deux moniales proches d’elle et dont Grégoire nous parle au moment de la mort de sa sœur. Il s’agit de Vetiana et de Lampadion.
4.1. Vetiana
Vetiana fait partie des moniales qui servaient Macrine pendant sa vie. C’est une femme de classe élevée par sa fortune et par sa naissance. Son père, Aranios, est membre du sénat. Belle et distinguée, elle fut mariée à un homme de haut rang, mais celui-ci mourut assez rapidement. Aussi Vetiana demanda-t-elle à Macrine d’être la gardienne et l’éducatrice de son veuvage (VSM 28). C’est ainsi qu’elle vint vivre au monastère pour apprendre la vie vertueuse.
C’est à cette femme que Grégoire demande de revêtir la dépouille de Macrine. Vetiana connaissant bien Macrine, explique à Grégoire qu’il convient de se demander ce qu’aurait fait Macrine, c'est-à-dire ce qui plaît parfaitement à Dieu et lui est agréable.
Vetiana est aussi celle qui retire du cou de Macrine une croix et un anneau de fer qu’elle portait toujours sur son cœur. Grégoire lui donne la croix en signe de sauvegarde et prend pour lui l’anneau. Vetiana lui explique alors que dans l’anneau se trouve un petit morceau de bois de l’Arbre de vie (cf. Gen. et Ap.) dont la croix extérieure ne fait que représenter ce qui se trouve dedans (VSM 30). Vetiana est mentionnée non pour elle-même, mais pour mettre Macrine en relief; il en sera de même pour Lampadion.
4.2 Lampadion
Grégoire ne nous dit rien du passé de Lampadion. Il nous précise juste ce qui est utile pour la circonstance de la mort de Macrine, à savoir que, diaconesse, Lampadion était également chargée de diriger le choeur des vierges et savait exactement ce que Macrine désirait pour sa sépulture. Diaconesse, Lampadion devait avoir passé 60 ans, seuil obligatoire pour un tel ministère. Elle répond à la demande de Grégoire à Vetiana, à savoir comment revêtir Macrine (VSM 28) et elle le fait d’une façon très spirituelle. Elle révèle à Grégoire qu’il a devant les yeux tout ce que possédait Macrine : un manteau et un voile qu’elle porte, et les chaussures usées aux pieds; sa richesse est ailleurs . Là aussi on retrouve la spiritualité d’Eustathe et des messaliens : on ne "possède" que les vêtements que l’on porte sur soi.
La parure de Macrine durant sa vie : une vie pure
C’est cela le linceul et
l’ornement de sa mort
Les réserves de Macrine :
le manteau
le voile sur sa tête
les chaussures aux pieds
voilà sa richesse
voilà sa fortune
Le seul lieu où mettre en dépôt sa richesse propre :
Le trésor céleste.
Ce mode de vie n’est-il pas la forme même de la vie du disciple de Jésus, vie tout évangélique, selon l’appel même du Christ en Matthieu 6,20?
5. LA VIE PHILOSOPHIQUE A ANNISA
Quelle était cette vie philosophique qui a tant séduit toute cette famille, qui a attiré tant de monde (VSM 12) et formé tant de saints?
Grégoire écrit que l’élévation de leur vie philosophique est telle qu’elle dépasse toute description (11). C’est une vie "immatérielle", dépouillée (5), une vie quasi angélique parce qu’elle consiste, à Annisa au moins, à vivre comme des âmes délivrées de leur corps par la mort, loin de toute préoccupation de cette vie, de toute vanité mondaine. Très concrètement cette vie se traduit ainsi :
- ni colère, ni envie, ni haine, ni arrogance, aucun désir de vanité; que ce soit honneur, gloire, ambition, orgueil.. tout cela est banni du monastère.
- par contre leur plaisir est la continence, leur gloire : n’être connu de personne, leur fortune : ne rien posséder, leur travail : la méditation des réalités divines, la prière incessante, le chant ininterrompu des hymnes, répartis jour et nuit, et, accessoirement, les tâches indispensables dont on se préoccupe en cette vie (VSM 11). Autrement dit, on vit au monastère dans la virginité, la solitude intérieure, la pauvreté, le travail et l’action de grâce. On trouve des listes de vertus et de modes de vie parfois différentes ou complémentaires dans d’autres écrits de Grégoire (cf. le De Instituto christiano par exemple).
Finalement, écrit Grégoire, elles ont libéré leur nature des passions humaines et se trouvent au-dessus de l’humain; mais elles demeurent inférieures aux anges car elles apparaissent dans un corps, sont délimitées par une forme et vivent avec des organes sensoriels (VSM 11). Sous-jacente à ce texte, vous aurez reconnu l’anthropologie néo-platonicienne certes. Je vais revenir dans un instant sur la vie monastique comme vie angélique (il y a eu en effet, beaucoup de méprises sur ce point).
Cette vie philosophique n’est autre, dans sa radicalité et sa pureté, que la vie évangélique vécue dans son absolu; en effet, d’une part elle rejoint les appels de Paul dans sa lettre aux Colossiens : Rejetez tout cela : colère, emportement, méchanceté, injures, honteux propos, de votre bouche. (Col. 3,8), ou saint Pierre à ses chrétiens : Sanglez-vous tous d’humilité les uns envers les autres parce que Dieu s’oppose aux orgueilleux, mais aux humbles il donne sa grâce.(1P. 5,5). On trouve ailleurs de nombreux autres passages néo-testamentaires semblables. Quant à la description que fait Grégoire, n’est-elle pas, dans son style propre et caractéristique de cette époque, le signe du passage du vieil homme à l’homme nouveau? (cf. Col. 3,9-10 et //).
Il nous semble vraiment pouvoir affirmer que la vie monastique vécue à Annisa et appelée vie philosophique est la vie chrétienne dans toute sa pureté et n’a rien à voir avec les philosophies qui existaient à cette époque et même encore aujourd’hui, tels les abus de la philosophie dont parle Paul en Col. 2,8 : Prenez garde que personne ne fasse de vous sa proie au moyen de la philosophie et d’une duperie creuse selon la tradition des hommes, selon les éléments du monde et non du Christ.
Quelques épisodes de la vie à Annisa nous sont présentés par Grégoire comme vraiment évangéliques, probablement pour bien établir le lien entre la vie monastique et la suite du Christ, l’imitation du Christ; tel par exemple ce fait où, un jour de famine, Pierre procure tant de provisions que la foule des visiteurs - attirée par la réputation de bienfaisance du monastère - fit ressembler le désert à une ville; ceci n’est pas sans évoquer la foule qui accourait auprès de Jésus, par exemple en Marc 1,45, mais aussi lors de la multiplication des pains (Marc 6,31-44) et également lors des guérisons. Grégoire veut montrer que l’idéal de la philosophie, c’est la perfection de la vie chrétienne et que la poursuite de cet idéal est la poursuite non d’une abstraction, mais d’une personne : le Christ.
Lors de la visite de Grégoire à Annisa, on peut voir aussi, prise sur le vif, la philosophie vécue par Macrine. En effet, le frère et la sœur évoquent la mort du Grand Basile. Grégoire se laisse aller à des larmes, tandis que Macrine, elle, fait mention de saint Basile pour inviter à une attitude spirituelle, à "prendre de l’altitude", ce qui aura pour effet de dégager l’âme de Grégoire de la nature humaine et de le consoler... Que lui dit Macrine? Elle disserte sur la nature humaine et lui découvre la divine providence cachée dans les épreuves; puis elle expose ce qui a trait à la vie future. Grégoire nous dit qu’elle parlait alors comme si elle était inspirée par l’Esprit Saint (VSM 17) - et c’est pourquoi elle mène à Dieu ceux qui l’approchent. Le De Anima et resurrectione nous rapporte cet entretien. Dans cet ouvrage, Grégoire explique qu’après l’avoir laissé pleurer un moment la mort de Basile, Macrine s’efforce de discipliner sa douleur par les discours qu’elle lui tient (cf. P.G. 46,12A).
De même lorsqu’elle est bien malade et brûlante de fièvre, elle rafraîchit son corps en gardant son esprit libre dans la contemplation des réalités d’en-haut. Elle ne se laisse pas atteindre par la maladie et ses conséquences; pour cela, elle philosophe sur l’âme et sur le sens de la vie, expliquant comment la libération de la mort nous fait passer à la vie nouvelle. En effet, Macrine, par la vie philosophique, désire que l’on vive la vie nouvelle, et on peut constater avec bonheur que les descriptions de la vie à Annisa ne sont rien d’autre que les descriptions faites par saint Paul de la vie nouvelle.
Enfin, dans les paragraphes 37-38 de la Vie de Macrine, nous voyons que la vie philosophique est comparée à un banquet. Les visiteurs sont invités à prendre part à la table philosophique. Il est intéressant de remarquer que cette image du banquet qui comble l’âme (38) et qui vient de Platon est ici comparable au festin eschatologique.
La vie de sainte Macrine est un progrès constant. La poursuite de l’idéal philosophique est une ascension mystique : en effet, se libérer des passions, c’est-à-dire les maîtriser, c’est être crucifié avec le Christ, clouer sa chair par la crainte du Christ; c’est purifier son âme afin qu’elle soit trouvée sans tache devant Dieu (24) et accueillie par lui. Les valeurs mises en évidence par la vie philosophique sont aussi : la virginité, la pauvreté (la pauvreté est la nourrice de la philosophie, écrira Basile, Lettre IV PG32, 236G), pauvreté qui est renonciation à une carrière, aux habitudes de luxe et volonté délibérée d’égalité avec les pauvres, d’où le sens profond du travail; toutes ces valeurs n’étant pas une fin en soi, le but, c’est le CHRIST. Aussi s’achemine-t-on vers lui dans la vie "immatérielle" que l’on va appeler aussi vie angélique. Qu’est-ce à dire? C’est un langage de saveur platonicienne! Les anges sont ceux qui voient sans cesse la face de Dieu ; par la contemplation Macrine vit dans la société des anges, cheminant dans les hauteurs avec les puissances célestes (VSM 11).
Depuis que le Christ s’est assis à la droite du Père, dans son humanité ressuscitée, les hommes sont devenus citoyens des cieux : nous sommes montés au ciel avec le Christ, nous sommes nés à la vie nouvelle. Ceci est une vérité ontologique et non pas morale.
Le baptême nous a faits habitants du ciel; Dieu nous a ressuscités et nous a assis avec le Christ dans les régions super-célestes (Eph. 2,6). Nous y sommes, nous sommes concitoyens des anges, nous avons droit de cité dans le ciel. Notre appartenance à la cité céleste nous libère ontologiquement de l’emprise de la cité terrestre pour nous placer sous une autre juridiction, dans un autre corps politique. Mais, nous sommes encore sur la terre! Oui, c’est vrai, mais nous ne sommes plus de la terre, nous sommes des étrangers sur la terre (cf. He. 11, 13). Par le sacrement, le mysterium, les réalités du ciel viennent se communiquer dans le sensible, prendre place dans le temps, grâce à quoi nous ne sommes pas transportés au ciel par extase, comme Plotin, mais ontologiquement.
Concitoyens des anges, cela veut dire affrontement au démon, l’ange tombé, l’ange dont la jalousie ne manque pas de s’exercer sur ceux qui sont devenus concitoyens des anges, ceux qui, tout en étant des hommes, en n’étant que des hommes, possèdent les droits que les démons ont perdus, eux, des anges si supérieurs à l’homme par nature. D’où la place du combat spirituel qui est une réalité devant laquelle il ne faut pas se voiler la face, même si l’on en parle peu de nos jours. Ce combat spirituel est l’antagonisme indissociable en nous entre le désir de Dieu et les déviations du péché. Ce combat est l’oeuvre même de Dieu en nous. Il s’inscrit dans toute la tradition chrétienne, et donc monastique par excellence.
Tant qu’il y aura des moines, ils lutteront contre les démons, quelle que soit la forme qu’ils puissent prendre selon les époques. Les moines ne sont pas des anges. Ils sont des hommes. Ils sont attaqués en tant que citoyens de la cité des anges.
L’ascèse nécessaire pour se libérer des tuniques de peau - autrement dit pour maîtriser les passions (qui sont neutres en soi), ainsi que la pénitence ne sont pas seulement des moyens réels concrets; elles sont un signe : signe de la liberté du moine par rapport à la vie terrestre : nous ne sommes plus tributaires des éléments du monde.
. Si l’on jeûne, c’est parce que l’homme ne vit pas seulement de pain (Luc 4,5).
. Si l’on mesure la boisson, c’est parce que l’on connaît d’autres sources d’eau vives que celles de la terre (cf. Jn 14, 14)
. Si l’on mesure le sommeil, c’est parce l’on est citoyen d’une cité dont la lumière est la gloire de Dieu (cf. Ap. 21,23) et qui méconnaît le couchant.
. Si l’on s’abstient de relations sexuelles et que l’on pratique la chasteté, c’est parce que l’on habite déjà avec les anges, dans le royaume où l’on n’épouse pas et où l’on n’est pas épousé (cf. Mt. 22,30).
Dans le Royaume du Christ nous n’entretiendrons plus nos forces vitales par nourriture, boisson, sommeil... c’est le souffle de Dieu qui sera (et est déjà) notre vie. C’est le Christ qui est notre nourriture et notre boisson.
La pauvreté chrétienne, monastique, prend sens dans cette perspective : Adam au paradis, ne possédait pas les choses par droit naturel mais par don de Dieu. Son péché a été l’avarice : vouloir s’approprier, posséder, la science du bien et du mal, sans la recevoir de Dieu. Du coup, il a brisé le lien vivant qui le rattachait à Dieu, et il a perdu aussi, de ce fait même, son empire sur les choses qu’il ne tenait que de Dieu. Le Christ, nouvel Adam (cf. Lettre aux Romains, mais cf. surtout le Traité sur la création de l’homme) vient refaire en sens inverse le chemin accompli par Adam : il refusera de se servir pour lui-même d’une puissance qui lui est donnée par nature.
La vie monastique n’est pas simple retour au paradis, elle est entrée dans la cité des anges, dans le Royaume du Christ où tout est restauré, où l’ordre est rétabli.
Peu à peu tout notre être, comme l’être de Macrine, est déifié. Tant que nous sommes encore sur la terre, nous participons à la croix du Christ et en même temps nous exultons avec les anges. Nous vivons dans les deux mondes à la fois. La charge du monachisme dans l’Eglise est de tenir ouverte la porte de communication entre le ciel et la terre, la porte par laquelle les anges entrent et sortent, la porte par laquelle l’Eglise assiste et participe à la liturgie et à la vie de la cité céleste.
La prière finale de Macrine et le contexte liturgique de ses derniers instants explicitent très bien le sens chrétien de son itinéraire; la poursuite de l’idéal philosophique, la vie angélique, n’est rien d’autre qu’une ascension mystique vers le Christ.