CHAPITRE X
LES MERES DU DESERT
Vous devinez aisément ma joie à vous parler des Mères du désert, les saintes "Amma". Car si le désert fut abondamment peuplé de moines, il le fut aussi de moniales, de vierges et dascètes, toutes "des femmes viriles à qui Dieu a accordé la même force de volonté quaux hommes; ceci afin quon ne prétexte pas quelles sont trop faibles pour pratiquer avec persévérance la vertu." Ainsi sexprime Pallade dans son Histoire Lausiaque. Une fois ou lautre, jai évoqué la soeur dAntoine que celui-ci confia à un monastère de vierges, ou la soeur de Pachôme qui vint le rejoindre en Thébaïde, ou même telle ou telle femme qui se firent passer pour un homme et purent ainsi entrer comme anachorètes aux Cellules ou à Scété et dont on ne découvrit quau moment de leur ensevelissement, parfois après quarante ou cinquante années de vie anachorétique, quelles étaient des femmes.
Comme vous le savez (cf supra) la virginité chrétienne consacrée est contemporaine de la vie apostolique. On va rencontrer, à partir du IVe siècle, différents modes et lieux de vie de ces vierges et femmes consacrées au Christ.
1. VIERGES VIVANT DANS LE MONDE1.1. Vie dune vierge, chez elle, au IVe siècle
Cette vierge vit au milieu du monde mais na plus rien à voir avec le monde. Elle ne fait que la volonté du Seigneur, son époux. Elle ne sort pas de chez elle sans grande nécessité. Elle ne porte pas de vêtements spécifiques, toutefois, ses vêtements sont de peu de valeur, ses bras sont couverts, ses cheveux rasés et sa tête est ceinte dun bandeau et recouverte dune cuculle (capuche). Ses pieds sont toujours chaussés pour la prière. Elle reçoit les saints serviteurs de Dieu (les ascètes, prêtres, évêques) avec beaucoup dégards, leur lave les pieds.
Ses vertus éminentes sont le jeûne et la prière (la prière en particulier, ce nest pas la prière publique). Elle prie avec le psautier et rend un culte domestique : au lever du jour, à la troisième heure puis à la neuvième et enfin au milieu de la nuit. Elle dit les psaumes debout, tournée vers lOrient, guettant le retour de son Seigneur. A la fin de chaque psaume, elle dit une prière à genoux, ainsi quun alleluia après chaque série de trois psaumes. Avant le repas (unique repas , à la neuvième heure), repas constitué de pain et de légumes, elle dit la prière suivante : "Nous te rendons grâce, notre Père, pour ta sainte résurrection que tu nous as fait connaître par Jésus-Christ ton Fils. Et de même que ce pain a été dabord disséminé, qui est maintenant sur cette table, et, pétri, est devenu un, ainsi soit réunie lEglise des extrémités de la terre dans ton Royaume, car à Toi est la puissance et la gloire dans les siècles". Le repas de la vierge est une sorte de cène mystique.
1.2. Un exemple de vierge vivant dans le monde
Citons lexemple de la vierge qui accueillit le bienheureux Athanase et dont nous parle Pallade :
"Jai connu à Alexandrie une vierge qui avait soixante-dix ans quand je lai rencontrée. Tout le clergé de la ville lui rendait témoignage. Quand elle était jeune, aux environs de ses vingt ans, elle était extrêmement belle, au point quelle avait préféré se cacher, ne voulant pas que sa beauté fût pour quiconque une cause dachoppement.
Sous lempereur Constantin, les ariens conspirèrent contre le bienheureux Athanase, évêque dAlexandrie, et ils laccusèrent de toutes sortes de calomnies. Athanase, qui ne voulait pas être jugé par un tribunal corrompu, avait décidé de fuir sans sen ouvrir à personne, parent, ami, clerc ou autre. Mais lorsque les envoyés du préfet pénétrèrent brusquement dans lévêché à sa recherche, il prit sa tunique et son manteau et, au beau milieu de la nuit, senfuit chez cette vierge. Celle-ci, stupéfaite, eut grand peur. Mais il lui dit : "Je suis recherché par les ariens et dénoncé injustement; aussi, pour ne pas être victime dune fausse réputation ni faire commettre un péché à ceux qui veulent me punir, jai décidé de fuir. Et Dieu ma révélé cette nuit : Tu ne seras sauvé par personne que par elle". Folle de joie, elle laissa là toute discussion et se fit tout au Seigneur : elle cacha ce saint évêque pendant six ans, tant que vécut Constance. Elle lui lavait les pieds, accomplissait les services les plus humbles, pourvoyait à tous ses besoins, empruntait des livres pour les lui procurer. Et pendant six ans, personne ne sut, de tout Alexandrie, où se trouvait Athanase. Dès que la mort de Constance fut annoncée et que la nouvelle parvint à Athanase, il shabilla de nouveau et sortit pendant la nuit. On le trouve dans léglise. Tout le monde fut abasourdi et on le contemplait comme un vivant revenu de chez les morts. Il sexcusa auprès de ses amis en leur disant : "Je ne me suis pas réfugié chez vous pour quil vous soit facile de prêter serment et aussi à cause des perquisitions. Je me suis réfugié chez celle à laquelle personne ne pouvait penser car elle est jeune et belle. Jai ainsi gagné deux choses : son salut - car je lai bien aidée - et ma réputation.
2. MONIALES VIVANT SEULES DANS LE DESERTCest dabord Amma Sara qui pouvait en imposer par son ascèse à de grands anachorètes et revendiquer une virilité de caractère hors pair. Amma Sara vécut treize ans harcelée par le démon de la fornication. Elle raconte quelle ne pria jamais pour en être délivrée, mais disait : "O Dieu, donne-moi la force". Un jour elle en fut délivrée à force dascèse et de prière.
Amma Sara pratiquait la garde des yeux (qui sont la fenêtre de lâme) dune manière absolue. On disait à son propos quelle demeura près du fleuve pendant soixante ans et ne détourna pas les yeux pour le regarder. Je faisais allusion à la virilité de son caractère, deux apophtegmes vous en donneront un aperçu :
Une fois deux Vieillards vinrent pour visiter Amma Sara. Cétaient de grands anachorètes. En y allant, ils se disaient lun à lautre : humilions cette vieille femme". Et ils lui dirent : "veille à ne pas élever ta pensée en disant :Voici des anachorètes qui viennent chez moi qui suis une femme". Et Amma Sara leur dit : "Par la nature je suis une femme, mais non par la pensée".
Elle dit encore aux frères : "Moi je suis un homme, et vous, vous êtes des femmes".
Cest aussi Amma Théodora qui est admise à parler parmi les saints vieillards et dont je vous rapporterai trois apophtegmes :
(5) Amma Theodora dit : Il arriva à un homme pieux dêtre injurié par quelquun et il lui dit : je pourrai,s moi aussi, te dire des choses semblables mais la loi de Dieu me ferme la bouche".
(6) Elle dit encore que le maître doit être étranger à lamour de la domination, à la vaine gloire, à lorgueil et quon ne puisse pas le jouer par la flatterie, ni laveugler par des dons, ni le vaincre par le ventre, ni le dominer par la colère; mais quil soit patient, doux, humble autant que possible. Il doit être éprouvé et sans sectarisme, plein de sollicitude et aimer les âmes.
Et voici comment elle répond avec pertinence à une question que plusieurs dentre vous se posent probablement :
(10) Ils linterrogent : "A la résurrection des morts, comment ressusciterons-nous? " Elle dit : "Nous avons comme gage, comme exemple et comme prototype Celui qui est mort pour nous et ressuscité, le Christ notre Dieu".
Cest encore Amma Synclétique. De noble famille dAlexandrie, elle distribue sa fortune aux pauvres et se retire dans un tombeau. Bien vite elle y rencontre le démon qui rôde comme un lion à la recherche dune proie et qui sattaque principalement aux vierges et aux moines. Synclétique combat le diable comme Antoine le faisait : par lascèse et la prière plus instante. Son austérité et sa sainteté lui attirent des disciples qui vont vivre dans le désert, en solitaires, sous sa direction spirituelle. Amma Synclétique vit ainsi en anachorète jusquà lâge de quatre-vingts ans. Surgissent alors dans sa vie de grandes souffrances physiques, douleurs qui vont durer jusquà sa mort, trois ans et demi plus tard. Il sagit dun cancer généralisé qui la ronge littéralement. Elle supporte cette maladie avec grande patience. Les trois derniers mois sont terribles; elle ne reçoit plus aucune nourriture. "Il ny avait, dit son biographe, que la grâce de Dieu qui lui conservait la vie". Trois jours avant sa mort elle retrouve la parole et annonce sa mort. Le chiffre "3" est ici tout à fait symbolique, bien sûr. Puis Synclétique entre dans la lumière.
Vous aurez remarqué combien la "vie" de sainte Synclétique est écrite dune manière très parallèle à la vie dAntoine; il sagit dun genre littéraire courant à cette époque.
Quelques flashes sur sa doctrine spirituelle :
Humilité : Cacher ses bonnes actions, se réjouir lorsquon est méprisé et calomnié, bannir tout contentement de soi-même et toute présomption.
Vigilance : se tenir sans cesse sur ses gardes, veiller sur ses pensées car le démon est à laffût pour nous entraîner dans le péché.
Charité : en même temps que lon semploie à corriger ses propres imperfections, être indulgent aux défauts des autres; employer à leur égard la douceur et la patience; ne jamais se laisser aller à la colère.
Apophtegmes :
(12) "De même quun trésor exposé perd de sa valeur, ainsi une vertu connue de tout le monde disparaît. Et de même que la cire fond à lapproche du feu, ainsi lâme est dissoute par les louanges et perd sa peine".
(13)"De même quil nest pas possible dêtre en même temps une plante et une graine, de même il est impossible, lorsque nous sommes entourés de gloire mondaine, de porter un fruit céleste".
(18)De même quil est impossible de construire un navire si lon na pas de clou, de même est-il impossible de se sauver sans lhumilité".
Mais retenons surtout lexpérience quelle fit de la prière de feu:
(2) "De grands efforts et de pénibles luttes attendent ceux qui se convertissent, mais ensuite une joie inexprimable. Celui qui veut allumer un feu est dabord incommodé par la fumée qui le fait pleurer. Mais à la fin, il obtient ce quil désirait. Or il est écrit : Notre Dieu est un feu qui consume (Dt 4,24). Aussi devons-nous allumer le feu divin dans les efforts et les larmes."
"Le Seigneur lui-même ne dit-il pas : Je suis venu apporter le feu sur la terre (Lc 12,49) .Mais certains, peu courageux, ont supporté la fumée sans faire jaillir la flamme, par leur manque de patience et surtout par leur attitude lâche et irrésolue face au divin".
Tout lenseignement de sainte Synclétique répond à la question, lunique question : comment être sauvé ?
Les Soeurs de Bethléem lont choisie pour patronne depuis leur origine.
3. VIERGES ET MONIALES VIVANT DANS UN MONASTERE Cest, enfin, une multitude de femmes inconnues ayant vécu dans ce désert dEgypte à deux ou trois ou en communauté, telle cette vierge dont nous parle Pallade :
Une vierge était ma voisine, mais je nai jamais vu son visage car elle nétait jamais sortie, disait-on, depuis quelle était devenue moniale. Après avoir mené pendant soixante ans une vie dascèse auprès de la supérieure de son monastère, elle était sur le point de passer dans lautre vie. Le saint patron du lieu, le martyr Colluthos lui apparut et lui dit : "Tu dois aujourdhui faire route avec le Maître et voir tous les saints; viens donc déjeuner avec moi dans mon sanctuaire". Elle se leva de grand matin, shabilla, mit dans sa corbeille du pain, des olives et des légumes et elle sortit pour la première fois depuis tant dannées. Entrée dans le sanctuaire, elle pria. Ayant observé le moment de la journée où il ny avait personne à lintérieur, elle sassit et, sadressant au martyr : "Bénis ma nourriture, saint Colluthos, lui dit-elle, et accompagne-moi sur ma route par ta prière". Puis elle mangea, et après avoir de nouveau prié, elle revint chez elle vers le coucher du soleil (...). elle mourut cette nuit-là, sans fièvre ni douleur. Elle sétait enveloppée elle-même de son linceul.
Telle aussi cette vierge repentie : Il y avait dans le désert une vierge qui vivait dans lascèse, en compagnie de deux autres moniales. Après avoir mené cette existence pendant neuf ou dix ans, elle fut séduite par un chantre; elle céda à ses sollicitations et eut un enfant. Elle se mit alors à détester son séducteur et, brisée de repentir, elle se jeta dans la pénitence jusquà se laisser mourir de faim. Elle fit alors à Dieu cette prière : "Dieu très grand, qui portes et supportes toute créature, toi qui ne veux pas la mort ni la perte de ceux qui ségarent, si tu acceptes que je sois sauvée, montre-moi tes merveilles et emporte le fruit de mon péché, que je nen vienne pas à me supprimer par la corde ou en me précipitant dune hauteur". Sa prière fut exaucée car lenfant quelle avait mis au monde mourut peu après. A partir de ce jour, elle cessa de voir celui qui lavait séduite, sadonna au jeûne le plus rigoureux et se consacra pendant trente ans au service des malades et des infirmes. Sa conduite toucha Dieu au point que lun des saints prêtres de la ville reçut cette révélation : "Une telle ma plu davantage par sa pénitence que par sa virginité". En nous rapportant cet épisode, Pallade mentionne : "Jai écrit cela pour que nous nayons jamais de mépris envers ceux qui se repentent en toute sincérité".
Pallade nous rapporte quelques beaux exemples de la vie cénobitique au féminin, je vous en donne trois extraits fort explicites :
A Antinoé, se trouvent douze monastères de femmes; jy ai rencontré Amma Talis, une vieille moniale qui pratiquait lascèse depuis quatre-vingts ans, disait-elle, ce que ses compagnes confirmaient. Avec elle habitaient soixante jeunes filles, qui laimaient tellement quil ny avait pas de clé à la clôture du monastère comme dans les autres : lamour de la vieille femme les retenait. Celle-ci était parvenue à une telle paix du coeur que, lorsque je fus entré, elle vint sasseoir à côté de moi et posa ses mains sur mes épaules avec une totale liberté.
Lune de ses disciples, nommée Taôr, qui était au monastère depuis trente ans, navait jamais voulu accepter de vêtement neuf , ni de capuchon, ni de chaussures : Je nen ai pas besoin, disait-elle, ainsi je ne serai pas forcée de sortir. En effet, toutes les autres vont à léglise le dimanche pour la communion. Mais Taôr, vêtue de haillons, restait au monastère, assise à louvrage, sans interruption. Son visage était si parfaitement gracieux que même les plus fermes étaient séduits par sa beauté, mais sa chasteté était sa sauvegarde, et par sa modestie, elle ramenait le regard trop hardi au respect et à la crainte.
Le second passage nous rapporte un fait vécu dans un monastère pachômien de quatre cents moniales :
Les femmes sont dun côté du fleuve, les hommes en face. Quand une moniale meurt, les moniales, après lui avoir fait sa toilette funèbre, vont la déposer sur la rive du fleuve. Les frères traversent en barque, tenant des palmes et des rameaux dolivier et ils lemportent de lautre côté au chant des psaumes pour lenterrer dans leurs propres tombeaux. En dehors de cette occasion, personne ne traverse pour aller au monastère des femmes, sauf le prêtre et le diacre, chaque dimanche.
Il arriva dans ce monastère laffaire que voici : un tailleur séculier qui cherchait du travail avait traversé par ignorance. Une novice qui était sortie - lendroit, en effet, était désert, le rencontra sans le vouloir et lui donna cette réponse : Nous avons des tailleurs à nous. Une autre avait été témoin de la rencontre. Au bout dun certain temps, à loccasion dune dispute, sous une inspiration diabolique et poussée par la méchanceté et une colère intense, elle dénonça la soeur en communauté. Dautres sempressèrent dappuyer laccusation par pure perfidie. La novice, accablée par cette calomnie quelle-même naurait jamais pu imaginer, ne put le supporter : elle alla en cachette se jeter dans le fleuve et mourut. A son tour, la dénonciatrice, reconnaissant quelle avait calomnié par méchanceté et commis cet acte atroce, ne put lassumer et sétrangla. Les autres soeurs annoncèrent la chose au prêtre quand il vint. Il ordonna dabord quil ny ait pas de service funèbre, ni pour lune ni pour lautre; quant à celles qui non seulement ne les avaient pas mises en paix mais avaient été complices de la dénonciatrice, ou avaient cru à ses dires, il les exclut de la communion pour sept ans.
Enfin, cette histoire vraie, tirée de la vie quotidienne :
Il y avait dans ce monastère une soeur qui feignait dêtre folle et possédée du démon : on lavait prise en aversion au point de ne pas manger avec elle, et cest ce quelle voulait. Elle traînait à travers la cuisine, remplissant toutes sortes de services, véritable éponge du monastère comme on dit; elle accomplissait en cela ce qui est écrit : Si quelquun parmi vous prétend être sage en cette vie, quil se fasse fou pour devenir sage (1Co 3,18). Elle sétait attaché des haillons sur la tête - les autres sont tondues et ont des capuchons - et cest ainsi quelle faisait le service. Aucune des quatre cents moniales ne la vit manger de sa vie. Jamais elle ne sassit à table, ni ne reçut un morceau de pain : elle se contentait des miettes quelle épongeait sur les tables et de ce quelle lavait dans les marmites. Elle noffensa jamais personne, ne murmura pas, nouvrit pas la bouche, bien quelle soit battue à coups de poings, injuriée, couverte dinsultes et détestée.
Un ange apparut au saint Piteroum, solitaire établi en Porphirite, homme digne dadmiration, et il lui dit : Pourquoi as-tu si haute opinion de toi-même parce que tu es vertueux et fervent et que tu habites le désert? Veux-tu voir une femme plus vertueuse que toi? Va au monastère des femmes tabénnésiotes et là tu en trouveras une portant un bandeau de loques sur la tête : elle est meilleure que toi. Car tout en luttant contre une telle foule, elle na jamais éloigné de Dieu son coeur. Tandis que toi, demeurant ici, tu tégares en pensée à travers les villes. Et lui qui nétait jamais sorti sen alla jusquau monastère des femmes et il demanda aux supérieures lautorisation dy pénétrer; celles-ci lintroduisirent en toute confiance, car il était célèbre et dun âge avancé. Il entra donc et réclama de les voir toutes. La soeur en question ne se présenta pas. Finalement, il leur dit : Amenez-les moi toutes, car il en manque une. Elles lui répondirent : Nous en avons bien une à la cuisine : cest une idiote. Il leur dit : Amenez-moi aussi celle-là, laissez-moi la voir. On alla lui parler. Elle ne voulut pas obéir, pressentant la chose ou peut-être même en ayant eu la révélation. On la traîna de force en lui disant : Le saint Piteroum veut te voir. Car il était célèbre. Quand elle fut devant lui, il considéra les haillons quelle avait sur la tête et il tomba à ses pieds en disant : Bénis-moi. Elle tomba à ses pieds à son tour : Toi, mon Seigneur, bénis-moi, lui dit-elle. Les autres furent toutes hors delles et dirent au vieillard : Abba, que cet affront ne taffecte pas : cest une idiote! Piteroum leur répondit : Cest vous qui êtes des idiotes! Car elle est notre Amma, notre mère à moi et à vous - cest ainsi quon appelle celles qui ont atteint la véritable vie spirituelle - et je demande dans mes prières dêtre trouvé digne delle au jour du jugement.
A ces mots, toutes tombèrent aux pieds de la soeur, confessant différentes choses : lune davoir versé sur elle la lavure de lécuelle, une autre de lavoir rouée de coups, une autre de lui avoir frotté le nez avec de la moutarde : chacune avait un affront différent à avouer. Après avoir prié pour elles, Piteroum repartit. Quelques jours après, ne pouvant supporter lestime et le respect de ses soeurs et accablée par les excuses, la soeur quitta le monastère; où elle partit, comment elle finit ses jours, personne ne la jamais su.
Pour conclure cette vie dans le désert dEgypte, je vais vous conter la belle histoire de sainte Marie lEgyptienne et ce sera aussi une belle transition pour la vie des Pères et Mères en Palestine.
4. SAINTE MARIE LEGYPTIENNE
Sainte Marie lEgyptienne vécut de 354 à 431. Sa vie nous est connue par saint Zozime, prêtre dune laure de Palestine.
Zozime raconte quun jour, vers 430, lorsquil marchait déjà depuis vingt jours dans les montagnes brûlées de soleil (vingt jours : ce devait être la mi-carême), il sarrêta vers midi et sassit sur une pierre, épuisé par la fatigue. Levant les yeux, il vit comme un corps humain qui se déplaçait!... Il se signa, lapparition demeura : ce corps basané aux cheveux blancs savançait vers lui! Zozime se leva, et le corps qui se croyait seul fit demi-tour et senfuit! Zozime apostropha lapparition : "Serviteur de Dieu, qui que vous soyez, je vous en conjure par le Dieu damour, arrêtez-vous et donnez-moi votre bénédiction. Que craignez-vous de ce pauvre vieillard que je suis?" Mais lapparition continuait à senfuir. Zozime courut à sa poursuite et la rattrapa presque. Il saperçut alors que cette forme humaine était nue.
La forme humaine lui cria: "Je ne peux me retourner vers vous, je suis une femme! mais jetez-moi votre mélote et je pourrai recevoir votre bénédiction". Zozime sexécuta. Alors la femme savança vers lui et il la bénit. Puis il lui demanda de lui raconter son histoire que voici :
Marie était égyptienne. A douze ans elle quitta ses parents pour fuir à Alexandrie où elle se livra pendant dix-sept ans à la prostitution. Un jour, sur le port, où elle pratiquait le plus vieux "métier" du monde, elle vit plein de gens monter sur des navires et senquit de leur destination. Ils allaient fêter lexaltation de la sainte Croix à Jérusalem. Elle sembarqua pour "travailler" à bord. Arrivée à Jérusalem, elle continue à se prostituer. Le jour de la fête de la sainte Croix, elle voulut suivre la foule dans le sanctuaire, mais une main mystérieuse la repoussait et lempêchait dentrer. Marie resta seule à la porte. Se demandant doù venait cette force inconnue, elle prit peu à peu conscience de son passé, de sa misère et se mit à verser des larmes. Levant les yeux, elle constata quelle se trouvait sous une icône de la Vierge Marie et elle la pria avec force, prière qui sachevait ainsi : "Faites que, dès que jaurai vu ce bois sacré où votre Fils a voulu souffrir la mort pour nous, je renonce au monde et à ses attraits et que jaille là où il vous plaira de me mener, ô Vierge sainte, vous ma caution et mon guide". Marie put entrer dans léglise et se prosterna devant la sainte croix, puis retourna près de licône de la Vierge lui demandant de lui faire connaître le lieu où elle devait accomplir sa promesse. Une voix lui répondit :"Passe le Jourdain et tu connaîtras le repos". Marie se rendit au bord du fleuve où elle passa la nuit, puis franchit le Jourdain au lever du soleil.
Zozime la trouva là quarante-sept ans plus tard... Pendant les dix-sept premières années de cette vie au désert (autant dannées que dura sa vie pécheresse), Marie connut des tentations terribles. Elle supportait mal la faim, la soif, la chaleur, le froid; elle ne pouvait plus offrir aucune consolation à sa chair et revoyait tout le temps les égarements de sa vie passée. Au bout de dix-sept ans, elle trouva la paix et eut la certitude de son salut.
Marie acheva ainsi le récit de sa vie. Zozime la bénit. Puis elle lui demanda de garder le secret et de ne pas revenir en ce lieu jusquau carême suivant, mais de se rendre le jeudi saint avec le ciboire au bord du Jourdain pour lui donner le corps du Christ.
Le Jeudi saint suivant Zozime se rendit au bord du Jourdain et attendit... La nuit se mit à tomber; il se pensa indigne de rencontrer Marie et pleurait de déception. Marie arriva auprès de lui, marchant sur les eaux. Elle reçut leucharistie; ils prièrent tous deux puis elle chanta le "nunc dimittis..." et demanda à Zozime de revenir le carême suivant au lieu de leur première rencontre en plein désert; ce quil fit. Il trouva Marie allongée par terre; il sagenouilla; elle était morte. Il chanta les psaumes puis chercha un lieu pour lenterrer et découvrit une inscription sur le sable: ""Abbé Zozime, ensevelissez ici le corps de la pécheresse Marie et priez pour elle. Je suis morte le vendredi Saint après avoir participé aux Saints Mystères".