Dans le texte que nous venons de lire, nous avons l’une des rares prières de Jésus à son Père, dont l’Évangile nous ait conservé les paroles. Jésus vient d’envoyer ses disciples en mission et de leur prédire les souffrances par lesquelles ils devront passer. Alors, saisi par l’Esprit, il rend grâce à son Père : " Père, je te rends grâce parce que tu as caché ces choses aux sages et aux savants et tu les as révélées aux tout-petits " Puis il se tourne vers les disciples ou vers la foule pour leur dire " Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau... prenez mon fardeau, apprenez de moi, car je suis doux et humble de coeur ".
Personne ne connaît le Fils sinon le Père et personne ne connaît le Père sinon le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler. -- Montre-nous le Père, dira Thomas. Et Jésus répondra : " Thomas, qui me connaît, connaît le Père "
Quel est le sens et le but de notre existence au monastère, quel est la signification des 20, 40, 60 ans que nous avons passés dans le désert de la vie monastique, si ce n’est d’arriver à la connaissance du Fils de Dieu – de cette connaissance qui ne s’obtient qu’à travers une union transformante avec Lui ?
Lorsque nous naissons, nous recevons le don merveilleux de l’humanité. Plus nous avançons dans la vie, plus cette humanité devient graduellement un poids lourd à porter, à cause des épreuves de tous genres que nous rencontrons. Ces épreuves sont d’ordre spirituel, affectif, émotif, physique... Bien sûr, en général nous arrivons à vivre sereinement ces épreuves avec l’aide de l’expérience acquise, de la sagesse, du support de l’amitié. Et pourtant, quelle que soit la joie profonde que nous pouvons posséder, beaucoup d’événements et de séparations apportent aussi une grande tristesse à nos coeurs. Quelle que soit notre bonne santé physique, nos forcent diminuent à partir d’un certain âge. La maladie s’insinue dans notre existence. Nous pouvons aussi être incompris, nous sentir trahis. Combien de souffrances intimes dont nous avons appris à ne parler à personne ; peut-être même pas avec nous-mêmes.
C’est à nous tous, avec tout ce bagage d’humanité, que Jésus dit : " Venez à moi vous tous qui peinez sous le poids du fardeau ". Il nous promet de nous donner le repos, de nous consoler. Comment ? C’est là que ses paroles deviennent mystérieuses et provocantes. Il nous demande non pas de déposer le fardeau que nous portons mais de l’assumer d’une autre façon " Prenez mon joug, marchez à ma suite. Mon joug est doux et mon fardeau léger ".
Prenez mon joug, dit-il. De quel joug parle-t-il ? Quel fardeau appelle-t-il " mon fardeau " ? -- Le fardeau qu’il a pris sur lui-même c’est précisément notre humanité avec tout ce qu’elle a de beauté et de grandeur, mais aussi avec tout ce qu’elle a de faiblesse, de laideur et de souffrance. Si, durant une certaine période de notre vie, la sagesse humaine et les circonstances heureuses de la vie pouvaient nous aider à porter les épreuves inhérentes à l’existence humaine, seule l’Incarnation de Dieu peut leur donner tout leur sens.
Ce que Jésus nous appelle à assumer en nous disant : prenez sur vous mon joug, ce n’est rien d’autre que notre humanité elle-même, cette humanité qu’il a transformée par sa naissance, sa mort et sa résurrection.
Lorsqu’après son baptême et ses quarante jours au désert, il vient à Nazareth, et se rend à la Synagogue, il prend le livre et lit le texte d’Isaïe que nous avons entendu comme première lecture : " L’esprit du Seigneur est sur moi... il m’a consacré par l’onction ". Il assimile alors sa mission d’oint de Dieu à celle que le prophète disait avoir reçue : celle de porter la bonne nouvelle aux pauvres, de guérir les coeurs brisés d’annoncer la délivrance aux captifs. À ceux qui pleurent il apporte la consolation, à ceux qui sont en deuil il promet de les parfumer de l’huile de joie, à ceux qui sont dans le désespoir il donnera des habits de fête.
S’étant fait l’un des nôtres, il donne un sens à tout ce que nous vivons. Ce qui est insupportable c’est ce qui n’a pas de sens. Tout ce qui a un sens peut être vécu dans la paix et dans la joie, même la douleur la plus profonde.
Chers frères, dans quelques instants, avec tous les autres prêtres ici présents, je vous imposerai les mains, puis je vous oindrai d’huile sainte. Cette imposition des mains et cette onction raviveront en vous la grâce du baptême et de la confirmation, celle de votre consécration monastique et celle que certains d’entre vous ont reçue au moment de leur ordination sacerdotale. De nouveau c’est toute votre humanité, corps, âme et esprit qui sera conformée au Christ. Toute la douleur qu’il peut y avoir dans vos corps, dans vos esprits et dans vos coeurs sera transformée par son union à la souffrance rédemptrice de Dieu.
Combien de jour, de mois, d’années de vie chacun de vous – chacun de nous -- a encore, c’est le secret de Dieu. Le sacrement que vous recevez aujourd’hui non seulement vous aidera à vivre pleinement tout ce temps qui vous reste ; non seulement il vous soulagera dans votre corps et votre âme ; mais aussi et encore plus, ce sacrement conférera une valeur de signe sacramentel à ce que vous vivez. Ainsi, pour ne donner qu’un exemple, ce que vit Père *** dans son lit d’infirmerie, ce que vit Frère *** dans ses ambulations diurnes et nocturnes dans les cloîtres, est transformé par le sacrement en signe de l’humanité de Dieu, de l’humanité à la fois souffrante et glorieuse du Christ.
Et pour nous qui vous assistons dans ce passage, nous avons la grâce de recevoir d’une façon nouvelle la révélation promise par Jésus. Nul ne connaît le Père sinon le Fils et ceux à qui le Père a voulu le révéler. Et aujourd’hui c’est à travers ce que vous vivez qu’il nous le révèle.