3 janvier 1999 – Épiphanie
H O M É L I E

Le mystère que nous célébrons aujourd’hui est essentiellement le même que nous avons célébré le 25 décembre, celui de la manifestation (epiphaneia) de Dieu dans la chair. Or, lorsque Dieu se manifeste à nous, notre vie est transformée, et nos réactions dépendent de la façon dont nous sommes disposés à nous laisser bousculer par cette intervention de Dieu dans nos vies. Hérode, les prêtres et les mages sont des exemples bien typiques de diverses attitudes qui peuvent toutes être les nôtres.

Hérode est un homme inquiet, troublé. Il en sera d’ailleurs de même de son fils qui mettra à mort Jean-Baptiste et sera complice avec Pilate et les grands prêtres, de la mort de Jésus. Hérode-le-Grand, dont il est question ici, est roi de Judée. C’est un homme de pouvoir, attaché à son pouvoir, mais dont le pouvoir est en fait très fragile, puisque la Judée est sous le contrôle des Romains. Le fait qu’on parle de la naissance d’un " roi des Juifs " autre que lui ne peut être qu’une mauvaise nouvelle pour lui. Attaché à ses prérogatives, mais " insécure " au possible, il est prêt à toutes les fourberies, toutes les cruautés pour s’agripper à son titre. C’est un pauvre homme, travaillé par la peur, victime de son angoisse, et faisant donc lui aussi des victimes selon un scénario bien classique.

Les chefs des prêtres et les scribes d’Israël, qu’Hérode consulte, ne sont guère plus clairvoyants que celui-ci. Ils connaissent la bonne réponse, qui se trouve dans leurs livres, mais ils ne savent pas en tirer de conclusion pratique. Eux aussi sont aveuglés par le pouvoir qu’ils détiennent, et troublés par tout ce qui pourrait mettre ce pouvoir en danger.

Les mages nous donnent une image toute différente. Ce ne sont pas des gens trop sérieux. Après tout, ce sont des astrologues, qui lisent leur horoscope dans les étoiles (comme beaucoup la lisent aujourd’hui dans les journaux !). Gens simples n’ayant rien à perdre, dès qu’ils découvrent dans leurs observations astrologiques qu’un roi est né en Israël ils se laissent conduire par une étoile pour venir lui rendre hommage. Dans leur simplicité – qui n’est pas stupidité -- ils découvrent facilement le Sauveur malgré les embûches qu’Hérode leur tend, et ils retournent dans leur pays avec Dieu dans le coeur.

Matthieu, qui nous raconte cette histoire, semble se plaire, tout au long de son Évangile, à nous présenter comme modèles de croyants, non pas les Juifs, fidèles jusqu’à l’esclavage à la loi de Moïse, mais le centurion romain, dont il guérit le fils, la samaritaine, la siro-phéniienne, le publicain Zachée et la prostituée Madeleine. Et il mettra dans la bouche d’un soldat romain, dès le moment de la mort de Jésus, le cri de foi : " Vraiment celui-ci était fils de Dieu ".

N’oublions pas que lorsque Matthieu écrit son Évangile, vers les années 80, soulignant la manifestation universelle de Jésus, dont les premiers adorateurs sont des mages venus d’Orient, l’Église vient tout juste de surmonter sa première crise profonde, causée par l’ouverture de sa prédication aux nations païennes.

C’est le même message déstabilisateur et quelque peu ironique – comme celui de Matthieu – que lançait Isaïe, écrivant au moment où les Juifs, à peine de retour de l’exil, sont occupés à reconstruire la Cité Sainte, et leur montrant toutes les nations païennes s’ouvrant à sa lumière.

Pour nous, Chrétiens d’aujourd’hui, c’est là une invitation, non seulement à enseigner le Christ et son message à toutes les nations, mais aussi à savoir reconnaître la manifestation (l’épiphanie) de Dieu dans le cœur de toute personne de bonne volonté, de quelque religion qu’elle soit, qui cherche Dieu sincèrement en suivant l’étoile apparue dans son cœur et dans sa conscience.

À l’aube du troisième millénaire, alors que l’universalisme culturel, idéologique et technologique est devenu un fait de tous les jours, l’universalisme religieux devient chaque jour plus important. C’est là la réalisation de la prophétie d’Isaïe.