14 mai 1999 - Funérailles de frère Joseph Gobaut, abbaye de Scourmont
Job 19, 1.23-27a; Phil 3, 20-21; Luc 24, 13-35

H O M É L I E

Si nous avions le choix du moment de l'année où nous devons mourir, je crois bien que plusieurs d'entre nous choisirions le Temps Pascal. C'est une saison liturgique où la mort est très présente, puisque nous venons de célébrer celle du Christ, mais aussi une saison où la mort prend tout son sens, puisque le Christ l'a vaincue, ou plutôt est allé au-delà, dans sa résurrection.

De toutes les apparitions de Jésus à ses disciples après sa résurrection, l'une des plus touchantes est certainement celle aux deux disciples d'Emmaüs, qui nous représentent, chacun d'entre nous. Ce récit me semble tout à fait indiqué lors d'une célébration de funérailles, puisque le décès est une rencontre du Christ. Dans la littérature monastique ancienne, on utilise très peu le mot "mort". Pour dire que quelqu'un est mort on dit plutôt qu'il a été "visité".

* * *

À un moment de leur vie les deux hommes que nous retrouvons sur le chemin d'Emmaüs avaient quitté leur maison et leurs occupations pour suivre Jésus de Nazareth, (comme l'a fait notre frère Joseph, venu de France à pieds pour entrer à Scourmont, après la guerre). Ces deux disciples avaient mis tous leurs espoirs en ce Jésus; et maintenant tout semblait fini. Ils retournaient à leur village et à leurs occupations. Et, en cours de route ils parlaient entre eux. Selon le terme utilisé par saint Luc, ils ne faisaient pas simplement parler, mais ils discutaient des événements des derniers jours. S'ils discutaient, c'est qu'ils avaient des interprétations différentes de ce qui s'était passé. Une bonne discussion fait souvent partie d'une saine relation humaine. (J'ai déjà lu la remarque d'un bon historien de l'Église, Peter Brown, qui, traitant des querelles entre Jérôme et Augustin, dit que si l'Église primitive a été aussi créatrice, c'est que ses représentants les plus marquants différaient souvent d'opinion. Si l'on en croit le témoignage des anciens d'ici, on peut dire que frère Joseph a contribué, surtout dans sa jeunesse, à la créativité de la communauté de Scourmont!...

Parce que ces disciples (qu'on retrouve sur le chemin d'Emmaüs) étaient assez honnêtes et sûrs pour discuter de leurs diverses interprétations des faits, Jésus se met à marcher avec eux et les amène même à exprimer leur déception. Oui, ils sont déçus; on pourrait même dire désillusionnés. "Nous pensions -- disent-ils -- que c'était lui... Et maintenant c'est le troisième jour..." Être capable d'être déçu est le propre des personnes qui ont assez de cran pour développer des attentes et des espoirs bien concrets. Et savoir accepter qu'on s'est trompé, que ses espoirs ne se réaliseront pas, et continuer son chemin tout bonnement, est le signe de la maturité humaine et spirituelle. Les solides disciples d'Emmaüs font leur constant d'échec et retournent à leurs occupations. C'est dans cette vérité avec eux-mêmes qu'ils rencontrent le Christ sous une nouvelle forme. Celui-ci les accompagne dans ce chemin de vérité.

Nous sommes tous, les uns pour les autres, une présence du Christ. Souvent nous ne reconnaissons pas cette présence dans ceux qui cheminent avec nous, parce que nous sommes encore trop attachés à nos espoirs, à nos plans, à nos projets.

Frère Joseph a été une présence du Christ parmi nous. Il l'a été dans ses années d'énergie dérangeante, que je n'ai pas connues. Il l'a été particulièrement ces derniers temps, où il était devenu de plus en plus un de ces petits, avec lesquels Jésus aime s'identifier. Ces petits sont ceux qui se sont fatigués dans le travail, qui ont porté le joug de l'existence humaine et l'ont souvent trouvé lourd, qui ont souvent trouvé difficile d'utiliser la parole, mais qui se soumettant au Christ ont graduellement découvert que son joug est doux et ont appris à dire dans le silence ce qu'ils ne pouvaient dire avec les mots.

La présence de frère Joseph nous manquera. Sa maladie qui, au cours des derniers mois, le faisait circuler dans les cloîtres et les corridors aussi bien qu'au réfectoire, de jour et de nuit, nous mettait en contact avec tout ce qui en chacun de nous est fragilité, faiblesse et besoin de guérison, mais aussi faim et soif d'une nourriture et d'un breuvage que ceux d'ici bas ne sauraient satisfaire.

Frère Joseph a terminé son pèlerinage et il est assis désormais au banquet céleste -- à sa place à lui, non pas à celle d'un autre, que sa cécité croissante lui faisait prendre parfois ici-bas... -- Puisse-t-il nous obtenir à nous tous la grâce de reconnaître en chacun de nos frères le Pèlerin d'Emmaüs qui nous ouvre à la véritable espérance en nous réconciliant avec la futilité de nos espoirs éphémères.