17 juillet 1999
Homélie pour le jubilé d'or de profession monastique
de soeur Nivarde, à l'abbaye N.D. de la Paix, à Chimay
(Évangile: Jean 20, 10.18)
Le texte d'Évangile que soeur Nivarde a choisi pour son Jubilé de profession monastique nous plonge dans la lumière du matin de la Résurrection et nous met en présence d'une femme qui tient une place toute particulière dans l'Évangile, Marie-Madeleine. Soeur Nivarde doit avoir une dévotion spéciale pour elle, puisque "Madeleine" est son nom de baptême.
Durant la vie publique de Jésus, on constate autour de Lui des cercles concentriques. Il y a tout d'abord les foules auxquelles il enseigne. Elles le suivent d'abord, parfois le poursuivent, puis l'abandonnent. Plus près de lui, il y a un groupe assez large de disciples, hommes et femmes qui l'ont suivi depuis la Galilée. Il y a les Apôtres, parmi lesquels certains sont plus proches. Il y a aussi des amis plus intimes, comme Marthe, Marie et Lazare. Et puis, il y a Marie-Madeleine, la très fidèle, qu'on retrouve près de la croix, avec la Mère de Jésus et une troisième Marie, alors que tous les disciples ont fui, puis à l'entrée du tombeau au moment de la sépulture de Jésus, et, finalement de nouveau à la porte du tombeau le matin de Pâques. Elle est la première à qui Jésus se manifeste après sa résurrection.
Il faut dire que, dans l'Évangile de Jean, comme dans l'Église que celui-ci représente, les femmes tiennent une place très importante. Jean, en effet, met dans la bouche de Marthe la première confession de foi en la divinité du Christ, que les Évangiles synoptiques mettent dans la bouche de Pierre. Et c'est Marie-Madeleine qui est la première à annoncer la Résurrection.
Dans le bref récit que nous venons d'entendre, nous pouvons trouver comme un petit traité de la vie monastique. Nous y retrouvons en effet chez Marie-Madeleine plusieurs des attitudes fondamentales de la vie monastique. Tout d'abord Marie-Madeleine est follement en amour avec Jésus. Depuis qu'il lui a redonné la vie en la libérant de ses sept démons, et donc de ses péchés, elle lui est très fidèlement attachée et le suit comme la plus fidèle des disciples. Elle est peut-être, même si ce n'est pas certain, celle qui a oint les pieds de Jésus de parfum, peu avant sa mort. Son amour ardent pour Jésus lui enlève toute peur.
Marie-Madeleine n'a pas peur. Elle vient seule au tombeau le matin du troisième jour. Dans toutes les autres scènes du matin de la résurrection, et dans la plupart des autres apparitions de Jésus après sa résurrection, il y est question de peur et l'on entend toujours comme un refrain: "n'ayez pas peur". Ce n'est pas le cas ici. Marie est venue seule, parce qu'elle est courageuse, et sans doute aussi parce qu'elle a besoin de se retrouver seule, dans la solitude, auprès du tombeau. Elle cherche Jésus avec toute l'ardeur de son coeur. N'est-ce pas là la première chose que saint Benoît exige du vrai moine et de la vraie moniale: qu'ils cherchent vraiment Dieu.
Marie-Madeleine n'a pas peur. Elle pleure. Elle pleure devant le tombeau alors qu'elle se tient dehors; puis elle pleure aussi en se penchant à l'intérieur du tombeau regardant l'endroit où on avait déposé Jésus. Jésus lui a été deux fois enlevé. Tout d'abord on l'a tué; puis son corps dont elle venait terminer la sépulture est disparu. Elle a raison de pleurer. Ni les anges, ni Jésus ne lui disent: "Ne pleure pas". Ils lui demandent simplement : "Pourquoi pleures-tu?". Elle ne pleure pas sur elle-même; elle ne pleure pas sur ses péchés. Elle pleure parce qu'elle est séparée de son maître bien-aimé. -- Ne rien préférer à l'amour du Christ, dit saint Benoît.
Tout au long de la tradition monastique, l'importance des larmes est souvent mentionnée, d'une façon qui nous laisse facilement mal à l'aise, nous les "modernes". Mais les larmes de Marie-Madeleine, comme celles du vrai moine ou de la vraie moniale ne sont pas simplement des larmes de componction ou de regret des péchés commis. Ce sont avant tout des larmes d'amour: des larmes qui jaillissent spontanément comme un baume d'un coeur plein d'amour, devant la séparation. Plus une personne aime Dieu plus elle est heureuse, mais en même temps plus elle pleure de rester encore séparée de Lui jusqu'au moment de la rencontre définitive.
La vie contemplative n'est pas faite simplement de moment privilégiés; elle est une continuité. Il y a cependant des moments privilégiés, des jours où nous percevons notre vocation, par exemple. En ces rencontres la personne entend dire son nom; elle reçoit son identité. Quoi de plus beau et de plus profondément émouvant que ce dialogue de Jésus avec Marie-Madeleine. Jésus dit un seul mot: "Marie" et celle-ci a tout compris. Elle a compris qu'il est vraiment ressuscité, et elle exprime toute sa relation avec lui dans un seul mot plein d'affection et de respect "Rabbouni", "mon bon maître".
Un telle rencontre n'est pas destinée à durer. Marie-Madeleine est tout de suite envoyée en mission: "va dire à mes frères..." Elle ne reste pas égoïstement collée à cette rencontre solitaire et intime. Elle quitte Jésus et courre annoncer la nouvelle aux disciples. Et sa bonne nouvelle n'est pas un annonce abstraite, froidement objective. Elle ne dit pas simplement: "Le Seigneur est ressuscité". Elle dit: "J'ai vu le Seigneur". Ainsi, la vraie moniale et le vrai moine expriment par toute leur vie qu'ils ont vu le Seigneur.
Chère soeur Nivarde, je ne connais pas les détails de votre vocation; mais je suis certain que si vous vous êtes présentée à la porte du monastère à l'âge de 25 ans, en 1947, c'est que dans un de ces moments de rencontre vous avez entendu la voix de Jésus dire simplement "Madeleine", et vous avez compris que vous étiez appelée à passer votre vie à la fois en sa présence et en son absence... Venir au monastère était déjà une première réponse. Mais votre "Rabbouni" a été prononcé deux ans plus tard, il y a exactement 50 ans, lorsque vous avez fait votre profession monastique.
Vous êtes venue au monastère pour chercher le Seigneur, et puisque vous êtes demeurée fidèle à votre profession depuis cinquante ans, c'est évidemment que vous l'avez trouvé. Votre fidélité au Seigneur et au service de la communauté a été votre façon de dire : "J'ai vu le Seigneur, et voilà ce qu'il m'a dit."
En ce jour nous nous unissons à vous pour remercier Dieu de toutes les grâces qu'il vous a faites durant ces cinquante ans; et je vous invite maintenant à rénover les voeux que vous avez prononcés pour la première fois il y a cinquante ans.
Armand Veilleux