8 février 2000
Profession solennelle de sœur Marie-Angélique
à l'Abbaye de Soleilmont
Isaïe 66, 10-14c; Jean 2,1-11
H O M É L I E
Il
y a quelques années, lorsque j'étais à la Maison Généralice à Rome, un de nos
étudiants informa le cuisinier un dimanche matin qu’un de ses cousins viendrait
déjeuner ce midi-là. Quelques instants
avant le déjeuner le cousin arriva, mais il n’était pas seul. Il venait avec un groupe de sept ou huit
personnes... au grand désespoir du cuisinier. (En Afrique, c'eût été considéré
comme tout à fait normal, mais pas à Rome).
J’ai
l’impression que quelque chose de semblable est arrivé à Cana. Il y avait des noces et on invita Marie,
ainsi que Jésus et ses amis. Mais ceux
qui avaient invité Jésus ne savaient probablement pas que ce dernier s’était
fait plusieurs disciples au cours des derniers jours. Et il semble bien que ce soit les disciples de Jésus qui ont bu
tout le vin! Le texte de l’Évangile le
laisse d'ailleurs clairement entendre, d’une façon laconique: “Il y eut des noces à Cana. Marie fut invitée. Jésus fut aussi invité avec ses disciples, et le vin
manqua.” On comprend alors facilement
l’embarras de Marie et la remarque qu’elle fait à son fils, sur un ton de
reproche: “Regarde ce que tes disciples
ont fait. Il n’y a plus de vin!”
Le Nouveau Testament
rapporte une trentaine de miracles opérés par Jésus. Mais celui raconté dans l’Évangile d’aujourd’hui est unique en
son genre. Tous les autres miracles de
Jésus ont été faits pour répondre à des besoins urgents et graves. Ils ont tous un but pratique et
humanitaire. Jésus utilise son pouvoir
miraculeux pour guérir les malades.
Trois fois il ramène un mort à la vie, deux fois il nourrit une foule
affamée, et une fois il calme la mer. Le
miracle de Cana est une exception. Il
n’a pas une telle fin pratique. Il n’a
pas lieu afin d’empêcher la foule de souffrir de la faim, ni même de la
soif. C’est un miracle opéré par Jésus
tout simplement pour tirer de l’embarras le marié et sa famille et pour
permettre à la foule de continuer de continuer de célébrer dans l'allégresse et
de s’amuser (et avec "six cuves d'environ cent litres chacune", il y
avait de quoi célébrer!).
Cela est d’autant plus surprenant,
que c’est le premier miracle de Jésus.
Il semble donc que Jésus ait fait son premier miracle tout simplement
pour permettre à une foule en fête de continuer à bien s’amuser. En cela Jésus nous apprend quelque chose
d’important sur Dieu. Notre Dieu n’est
pas un maître sévère. Il n’est pas un
Dieu distant qui ne se soucie pas de ce qui nous arrive. Il est un père délicat, affectueux, attentif
à tous nos besoins, qui désire que nous soyons heureux et joyeux.
Un tel évangile est donc une bonne
occasion pour nous demander quelle est notre conception de Dieu, ou quelle est
l’image qui vient spontanément à notre esprit, lorsque nous voulons nous le
représenter. Nos images de Dieu ont été conditionnées, nous le savons, par
toutes nos expériences humaines du passé: quel genre de père et de mère nous
avons eu; quelle a été notre éducation
religieuse et morale; quelles
expériences humaines nous avons faites. Mais nous ne sommes esclaves d’aucune
de ces circonstances car Jésus a partagé avec nous l’expérience qu’il avait
lui-même de son Père, comme d’un Père aimant qui nous a invités à un banquet,
qui ne veut surtout pas que nous manquions de vin, et qui nous a réservé pour
la fin son vin le meilleur, c’est-à-dire son propre Fils. Il ne veut
certainement pas que nous soyons préoccupés, embarrassés ou tristes. Il veut que nous soyons heureux et joyeux.
Au surplus, la première lecture de
la messe nous présente Dieu non seulement comme un père, mais comme une mère,
dans une description pleine de
tendresse, et j'oserais dire d'une très saine sensualité: "Vous serez allaités, on vous portera
sur la hanche (comme on fait en Afrique), on vous caressera en vous tenant sur
les genoux... À cette vue votre cœur sera dans la joie."
Ce beau texte d'Isaïe commençait d'ailleurs par un appel à la joie. "Réjouissez-vous avec Jérusalem,
exultez en elle... afin que vous soyez allaités et rassasiés par son sein
consolateur, afin que vous suciez avec délices sa mamelle plantureuse (c'est la
traduction de la Bible de Jérusalem, fidèle au texte hébreu – que saint Bernard
n'aurait certainement pas hésité à citer telle quelle, beaucoup plus riche que
la traduction pudiquement édulcorée du lectionnaire liturgique "vous
puiserez avec délices à l'abondance de sa gloire").
En relisant tous ces textes remplis
d'appels à la joie, on ne peut que se rappeler le très beau passage du Prologue
de la Règle de saint Benoît qui nous dit qu'à mesure que l'on progressera dans
la conversion et la foi, "on courra le cœur dilaté avec une indicible
douceur d'amour dans la voie des commandements de Dieu".
Pour saint Benoît, ceci se réalise
dans la communauté, qui est une "école du service du Seigneur". Une communauté, en effet, ce n'est pas un
chaud sein maternel où l'on demeure enfant toute sa vie, mais c'est au
contraire un lieu où nous sommes tous appelés à nous manifester les uns/les
unes aux autres l'amour maternel et paternel de Dieu.
Chère sœur Marie-Angélique, si tu as
demandé de prononcer ta profession solennelle, c'est que tu as reconnu dans la
communauté de Soleilmont une Jérusalem terrestre où se vit ce sacrement de
l'amour maternel et paternel de Dieu.
Et si la communauté, par le vote du Chapitre Conventuel, t'a acceptée à
la profession, c'est qu'elle a reconnu en toi la capacité d'exprimer la même
chose dans ta relation avec tes sœurs.
C'est donc pour moi une grande joie
que de t'inviter maintenant à prononcer entre les mains de ton abbesse et
devant tes sœurs (et nous tous qui représentons le reste de la grande
communauté ecclésiale) les vœux qui te lieront pour toujours à cette communauté.
Armand
Veilleux
Abbé de
Scourmont