Homélie pour les funérailles de Dom Thomas Vilain
Romains 8, 14-17; Matthieu 5, 1-12
H O M É L I E

La communauté de Scourmont est très
grande; elle n'a cessé de croître en
nombre depuis 150 ans; cependant la
grande majorité de ses membres sont déjà passés sur l'autre rive. Dom Thomas, qui avait fait récemment à la
communauté de très belles conférences sur la prière et une homélie très
remarquée le jour de l'Ascension, avait sans doute un tel désir de rencontrer
le Seigneur face à face, que celui-ci l'a soudain appelé à Lui. Évidemment, le petit reste qu'est le
Scourmont d'ici bas a conscience d'avoir perdu un "bien gros morceau"
(dans tous les sens de l'expression!).
Et cependant, nous savons que nous
ne l'avons pas perdu; et c'est pourquoi nous utilisons pour ses funérailles la
couleur blanche, symbole de la joie pascale.
Car le Scourmont d'ici-bas et le Scourmont de là-haut sont une seule et
même communauté. Au cours des deux
derniers jours, alors que son cercueil était placé (comme il l'est actuellement)
en plein milieu du choeur, nous
sentions visiblement sa présence.
Lorsque nous chantions la louange divine autour de lui, nous savions
qu'il se joignait à nous; et lorsque,
entre les Offices, nous vaquions à nos occupations et qu'il était seul à
l'église, nous savions, que déjà il participait en notre nom à la louange
céleste.
Au cours des derniers jours j'ai
entendu beaucoup de personnes – de la communauté et de l'extérieur -- exprimer
ce que Dom Thomas avait été pour eux.
Un mot qui revient sur les lèvres de presque chaque personne est le mot
"bon". Dom Thomas était très
"bon" envers tout le monde; et même, comme l'écrivait l'un d'entre
vous, il rendait les autres "bons".
C'était aussi un homme heureux. Et c'est pourquoi l'Évangile que nous avons
lu est tellement bien adapté pour ses funérailles. Tout le monde désire le bonheur.
C'est là l'une des aspirations les plus profondément ancrées au coeur de
tout homme et de toute femme. Mais ce
qui distingue une personne de l'autre c'est ce en quoi chacun essaye de trouver
son bonheur.
La
vie de Dom Thomas peut être un exemple non seulement pour les moines et
les moniales, mais pour toute personne, parce qu'il a toujours cherché son
bonheur et son accomplissement, non pas dans des choses propres aux religieux
-- dans des choses qui ne seraient pas à la portée du commun des mortels. Au contraire, il a cherché et trouvé son
bonheur dans toutes les réalités dont Jésus fait la recette du bonheur.
Comment peut-on être heureux
ici-bas. Jésus nous en donne le secret
dès le début de sa prédication:
"Heureux ceux qui ont un coeur de pauvre; heureux les doux, heureux les miséricordieux, heureux les coeurs purs,
heureux les artisans de paix. C'est en
s'efforçant de vivre ces réalités que Dom Thomas a trouvé le bonheur.
Que signifie: "avoir un coeur de pauvre" ou encore, "un
coeur pur"? C'est le propre d'une personne qui a choisi de trouver son
accomplissement dans ce qu'elle est devant Dieu et non pas dans ce qu'elle a,
ce qu'elle fait, dans un rôle ou dans une réputation.
Dom Thomas était toujours prêt à
servir, et à le faire en toute simplicité.
Lorsque la communauté l'a élu comme son abbé, il accepta cette tâche
avec simplicité et servit la communauté de tout son coeur; mais l'exercice de l'autorité et la prise de
décision ne correspondaient pas à son charisme personnel. Il s'en aperçut assez rapidement, et décida
de donner sa démission. Il ne céda aucunement
alors à la tentation -- fréquente en de telles situations -- de vivre cela
comme un échec, ou encore de se sentir un peu victime. Au contraire, pour lui, il s'agissait tout
simplement de renoncer à une forme de service, afin de continuer à servir ses
frères d'une façon plus conforme à sa nature.
Il accepta de remplir la fonction de prieur, et continua jusqu'à sa mort
de servir sa communauté en toute simplicité de mille et une façons.
Une communauté monastique est un
groupe d'hommes – ou de femmes – réunis au nom du Christ. C'est lui, le Christ, qui fait notre
unité; c'est lui qui est notre
véritable abbé, notre "abba", notre père. La personne qui porte pour un certain temps le nom d'abbé n'est
que son représentant. C'est pourquoi alors
que les abbés changent et se succèdent, parfois avec des hauts et des bas, la
communauté continue son existence et sa croissance spirituelle, parce que sa
cohésion est fondée non pas sur l'action de telle ou telle personne, mais sur
l'amour du Christ. Et c'est pourquoi,
même si l'abbé a la responsabilité d'incarner
dans sa vie l'amour et l'attention du Christ pour ses frères, tous les
autres membres de la communauté ont aussi à le faire, chacun à sa façon. Et cela, Dom Thomas n'a jamais cessé de le
faire, avant, pendant et après son bref abbatiat. Hier soir, alors que nous célébrions une veillée de prière autour
de son corps, il faisait bon d'être
là. L'unité de la communauté était
quelque chose de palpable. Il m'a semblé
alors que Dom Thomas, placé là au milieu du choeur, remplissait en plénitude le
rôle d'abbé que la communauté lui avait confié un jour.
À
cette veillée de prière, nous avons lu l'évangile de Thomas invité à
mettre son doigt dans le côté ouvert du Christ. J'ai alors presque regretté de ne pas avoir choisi cet évangile
pour la messe des funérailles. Dom
Thomas ressemblait en effet à plus d'un point de vue à son homonyme de
l'Évangile. À la fois un homme de
prière et de foi, mais aussi un homme pratique, qui savait s'oublier pour
servir les autres. On sait comment, au
lendemain de la mort et de la Résurrection du Christ, les disciples étaient
effrayés et s'étaient enfermés dans une maison de Jérusalem. Seul Thomas avait eu le courage de sortir,
sans doute pour aller faire les emplettes (qui sait? – peut-être pour aller acheter
un casier de bière!!!). Il manqua la
visite de Jésus qui apparût aux Apôtres à ce moment-là; mais cela lui valut l'invitation, une
semaine plus tard à toucher le coeur même du Christ, à travers la plaie ouverte
de son côté – ce qui l'amena à être le premier dans l'Évangile à confesser explicitement
la divinité du Christ: "Mon Seigneur et mon Dieu".
Dom Thomas était très fidèle à la
prière commune. S'il n'était pas à un
office c'était qu'il rendait un service communautaire quelque part. Homme de prière, il savait allier une vie de
prière sérieuse à un dévouement inlassable à l'égard de ses frères de
communauté et de tant d'autres personnes qui se confiaient à lui ou demandaient
ses conseils ou son aide.
Je sais bien qu'une homélie ne doit
pas devenir un panégyrique. Mais c'est
toujours une grâce pour un homéliste en mal d'inspiration de trouver dans la
vie d'un de ses frères un commentaire vivant d'un texte d'évangile.
Oui, heureux les coeurs purs; ils voient déjà Dieu.