10. Le 150e anniversaire: 1er juillet 2000

Homélie de Dom Armand Veilleux

Dom Armand

Bien chers frères, chères sœurs, et vous tous, chers amis, venus vous joindre aux moines de Scourmont  pour cette messe d'Action de grâce.

    Le long de la route de Rièze, tout près d'ici, sur le site de la ferme des Wayères où s'établirent les premiers moines venus de Saint-Sixte en 1850, se trouve une croix érigée il y a cent ans, lors du cinquantième anniversaire de la fondation de Scourmont.  Sur le socle de cette croix se lit l'inscription suivante:  « Ici, le 25 juillet 1850, des moines cisterciens fondant l’abbaye de Scourmont commencèrent à louer Dieu et à défricher la terre. »   "Louer Dieu" et "défricher la terre"; nous avons là les deux éléments qui constituent les grands pôles de la vie monastique, comme d'ailleurs de toute vie humaine : l'activité spirituelle et l'activité matérielle.

    Il y a maintenant 150 ans qu'ici, à Scourmont, (mont du secours) des moines louent Dieu et exercent diverses activités matérielles pour gagner leur vie et aider leurs frères et sœurs.  La communauté ayant toujours vécu en profonde communion avec la population locale, avec l'Ordre de Cîteaux dont elle fait partie et avec l'Église diocésaine où elle est implantée, il est tout à fait normal et très réconfortant pour nous que vous soyez venus aujourd'hui en si grand nombre pour vous unir à notre action de grâce.

    Dans le texte d'Évangile que nous avons lu il y a quelques instants, le verbe demeurer revient plusieurs fois, en quelque sorte comme un refrain. "Demeurer" est un mot qui signifie permanence, implique stabilité et exige fidélité. Jésus nous dit qu'il demeure dans l'amour de son Père, gardant fidèlement ses commandements, et il nous invite à demeurer à notre tour dans son amour.  Il veut aussi que sa joie demeure en nous et qu'elle soit totale.  Il nous a choisis comme ses amis et nous a envoyés pour que nous portions du fruit et que notre fruit demeure.  Un peu plus tôt, dans la même conversation avec ses disciples durant son dernier souper avec eux, il leur avait dit:si vous m'aimez, vous observerez mes commandements; mon père vous aimera, nous viendrons et nous ferons en vous notre demeure.

Dom Armand

    Une communauté monastique n'est pas un groupe de personnes qui se sont choisies et vivent ensemble parce qu'elles ont les même goûts et se sont découvert les mêmes affinités.  C'est plutôt un groupe de personnes que Dieu s'est choisies et qu'il a rassemblées afin de faire en leur communion l'expression de sa présence et en leur rassemblement le lieu de sa demeure.

    Scourmont est depuis 150 ans la demeure de Dieu, parce que depuis 150 des hommes y sont réunis en son nom.  Des hommes bien ordinaires, avec leurs qualités et leurs défauts, leurs vertus et leurs péchés;  mais réunis au nom de Dieu pour le louer.  Dispersés à quelques reprises par les deux guerres mondiales; parfois très nombreux, réduits à quelques dizaines en d'autres temps, ils n'ont cessé d'être, ne fût-ce que par leur simple présence, lieu de la demeure de Dieu.

L'idéal qu'ils se sont efforcés de vivre est celui décrit par saint Paul dans sa Lettre aux disciples de la ville de Colosse, que nous avons lue comme première lecture:  "Revêtez-vous, dit-il, de tendre compassion, de bienveillance, d'humilité, de douceur et de patience, comme les choisis de Dieu, saint et bien aimés..... vous supportant les uns les autres et vous pardonnant mutuellement.... Et que la paix du Christ règne dans vos cœurs...  Programme exigeant! Et ce n'est pas tout;  car l'amour vrai déborde les frontières de l'être ou des êtres aimés, de sorte que toute fraternité vraie est universelle.  Et c'est là qu'intervient l'autre pan du diptyque mentionné plus haut : l'aspect matériel. 

La foule dans le choeur et la nef

La plupart des fondations monastiques, au cours des âges sont nées de rêves faits par des personnes extérieures à la communauté.  Il n'est pas rare que ce soit deux personnes dont les rêves se rencontrent. La célèbre abbaye de Cluny, au 10ème siècle n'est-elle pas née des rêves mis en commun par l'abbé Bernon et le duc d'Aquitaine? L'idée d'une fondation monastique à Scourmont est née de même de la rencontre de deux hommes, quelques décennies après la tourmente révolutionnaire: l'Abbé Jean-Baptiste Jourdain, curé de Virelles et Joseph de Riquet, comte de Caraman, et prince de Chimay.  Le premier, prêtre du diocèse de Cambrai chassé du diocèse pour sa fidélité à la hiérarchie légitime, était un homme de Dieu soucieux de la présence d'une communauté d'hommes de prière qui soient aussi des travailleurs.  Le second soucieux de développer par tous les moyens sa région de Chimay, acceptait de confier le développement d'une parcelle de ses terres à des hommes de prière. Il pouvait être d'autant plus ouvert à cette idée que sa demi-sœur, Clémence, née huit ans avant lui de la même mère, la célèbre Madame Tallien, avait été fondatrice quelques années auparavant, à la rue de Babylone à Paris, d'une communauté religieuse qui allait donner naissance à une Congrégation importante, les Sœurs de Saint-Louis.

    Le curé de Virelles  décrivait les Trappistes au Prince de Chimay, dans le langage un peu ampoulé de l'époque comme "ces enfants de Saint Bernard qui font pleuvoir la rosée céleste par leurs prières continuelles et qui font fructifier le sol le plus ingrat en l’arrosant de leurs sueurs."

    L'une des caractéristiques de l'Ordre de Cîteaux dès sa fondation au XIIème siècle avait été de vivre non pas de dîmes ou de rentes, mais de l'exploitation de ses propres domaines.  De même, dès que les moines venus de Saint-Sixte arrivèrent à Scourmont ils se mirent à cultiver la terre.  Les difficultés économiques de la région, et celles créées par deux guerres mondiales les amenèrent à développer diverses industries. Aussi bien l'activité agricole que le développement industriel les lia fortement à la population locale. Ils optèrent pour exprimer leur solidarité avec cette population locale en travaillant activement au développement économique de la région pour et avec cette population.  Tout ceux qui ont travaillé et qui travaillent encore dans les diverses sociétés nées de l'abbaye -- et devenues par la suite des sociétés autonomes -- n'ont jamais été de simples employés ou de simples ouvriers.  Ils ont toujours fait partie et continuent de faire partie de la famille de Scourmont.  Cette grande familia, comme on appelait au Moyen Âge l'ensemble des laïcs reliés à une abbaye, est elle aussi lieu et manifestation de la présence de Dieu.  Et pour elle aussi nous rendons grâce aujourd'hui.

   "Que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure" disait Jésus à ses disciples.  Fécondée par la rosée des bénédictions divines, la présence des moines à Scourmont durant 150 ans a porté des fruits, entre autres sa fondation sur l'île de Caldey, au Pays de Galles en 1929 et celle de Mokoto au Congo belge, en 1954.  Au moment où nous en rendons grâce à Dieu, nous prions aussi pour que ce fruit demeure.  Les moines de Scourmont regardent l'avenir avec confiance parce qu'ils savent que cet avenir est entre les mains de Dieu.  Ils savent que Dieu est fidèle et qu'Il a établi ici Sa demeure.  Ils comptent sur votre prière à tous pour demeurer eux-mêmes fidèles.  N'est-ce pas là le sens de leur vœu monastique de stabilité?

Dom Armand