La Thiérache

"C'est la Thiérache. Le nom est peu connu. Il désigne ce rectangle de terre pauvre qui, au sud de Chimay, inflige un terminus de disgrâce à l'opulent Hainaut. Le sol y est maigre et froid. Foncièrement ardennais, il retient l'eau en surface, formant de vastes marécages que l'on appelle, là-bas, des "rièzes".

La forêt -chênes, bouleaux, sapins- le recouvre à peu près partout. Peu nombreux, peu peuplés, les villages n'y sont, somme toute, que de calmes clairières. Les maisons basses y font le gros dos sous des hivers toujours rudes car la Thiérache atteint la cote de 350 mètres et n'est qu'un palier de l'immédiat plateau de Rocroi qui, lui, avec ses 500 mètres d'altitude, rassemble sur sa désolation stérile les bises les plus âpres, les neiges les plus compactes et les plus tenaces.

Les ressources du pays ? Il y a trente ans encore, on y façonnait le sabot à cadence industrielle. Toute la région fleurait bon la fumée de copeaux frais qui s'évadait des saboteries. Il n'est plus de sabotiers ni de saboteries, pour la raison toute simple que, même dans les étables, la botte américaine, imperméable et souple, a détrôné le sabot.

Reste l'exploitation forestière, qui nourrit quelques marchands, quelques bûcherons et transporteurs. Reste enfin la fermette de l'herbager avec ses trois vaches, son cochon, ses douze poules. On devine bien qu'ainsi loti, l'indigène ne bâtit plus. Le pays ne retient plus ses gens. La jeunesse s'en évade, cherche ailleurs l'emploi stable et le salaire régulier.

La Thiérache risque fort de dépérir de consomption. Seule, une industrie nouvelle -mais laquelle, grands dieux ?- ou la miraculeuse découverte d'un gisement d'uranium pourrait lui rendre vie et santé.

C'est dommage, le pays offrait naguère une physionomie d'une si rare gentillesse, d'une suavité de mœurs telle que le roman de Vital (Le cantonnier opulent) trouvera peut-être sa justification dans le désir de l'auteur de fixer quelques traits de cette fuyante douceur avant que ne s'en estompe le souvenir.

Au vrai, le mobile du romancier est presque filial. Il naquit là-bas, y vécut sa petite enfance, en emporta des images qu'il se plut à évoquer tout au long de sa vie comme les plus fraîches et les plus humaines de celles que lui offrit sa route."

Arthur Masson, Le cantonnier opulent (note introductive datée du  1er septembre 1954)

Et l'auteur de situer son histoire à …Trappesart !