1. Les débuts de la fondation

Le lieu

« Le Prince fait donation actuelle entre vifs aux dits Messieurs De croix, Colemyn, Leyten, Houwaer, Bouteca et Theuninck, agissant en leur nom personnel, de la pleine propriété de 48 hectares de terrain en friche à prendre dans sa forêt près le hameau de Scourmont, tailles des Wayères et sart Thiebaut, commune de Forges.Les donataires s’obligent à faire défricher entièrement et à leurs frais le terrain donné et à le faire cultiver constamment par des religieux de l’Ordre des Trappistes au nombre de vingt au moins ; ils y construiront une ferme et une chapelle. »

Ces stipulations du contrat du 14 novembre 1850 passé, au château de Chimay, par devant le notaire Jules Despret, entre Joseph de Riquet, Comte de Caraman, Prince de Chimay et six religieux trappistes venus de l’abbaye de Saint-Sixte, en Flandre, démarraient véritablement la vie monastique cistercienne dans le pays de Chimay.

Comment en était-on arrivé là ?

Le désir autant que l’opiniâtreté de Jean-Baptiste Jourdain, curé de Virelles depuis le 12 avril 1843, s’avérèrent des éléments déterminants.

D’emblée, en effet, l’abbé Jourdain souhaita l’arrivée des Trappistes, « ces enfants de Saint Bernard qui font pleuvoir la rosée céleste par leurs prières continuelles et qui font fructifier le sol le plus ingrat en l’arrosant de leurs sueurs. »

Ingrat, le sol l’était particulièrement dans cette région ! Celle-ci était même presque entièrement boisée et les quelques endroits livrés à la culture étaient de bien médiocre valeur.

Le terrain et l’emplacement de l’abbaye étaient un site des plus sauvages et des plus insalubres : il portait le nom caractéristique de « Hauts Marais ».

La première fois que les religieux y semèrent de l’avoine, elle poussa à peine à hauteur d’un pied et elle ne mûrit pas ; les premières pommes de terre avaient la grosseur d’une noix.

Une grande partie du terrain était inculte, quelques hêtres couvraient le domaine rempli de mousse et d’une importante quantité de pierres.

« Sur une superficie de deux hectares et demi, relate le Père Houwaer, nous avons ramassé 2.600 mètres cubes de pierres.  Pour défricher et niveler 25 ares de terrain, il a fallu employer durant deux mois, 12 frères et 2 chevaux. »

Les conditions climatiques n’étaient guère plus favorables. Les gelées tardives, dues à la masse énorme de bois qui couvrait alors le pays, se manifestaient encore en juillet et, même pendant l’été, jusqu’en fin d’avant-midi, un brouillard malsain planait sur cette région.

« A Scourmont, dit une notice anonyme, on trouve un sous-sol schisteux et argileux ne portant qu’une mince couche végétale de cinq à douze centimètres et laissant sourdre de nombreuses fontaines intermittentes, qui rendent le sol très humide et très froid.

L’Oise, encore ruisseau, arrose la vallée, vaste clairière où l’on chercherait vainement quelque trace de végétation autre que les mousses.

A Chimay, il est à la connaissance de tous qu’à Scourmont, il suffisait d’enfoncer en terre un bâton de deux ou trois pieds pour y faire jaillir une source. »

On peut encore ajouter que, quelques années avant l’établissement des Trappistes, le Prince de Chimay fit construire trois petites fermes dans les environs immédiats de Scourmont : la ferme du Prince, sise entre Poteaupré et Scourmont, la ferme des Wayères et la Flamande, se faisant vis-à-vis en bordure de la route de Rocroi, en plein cœur de cette lande désertique ;

Cette tentative demeura toutefois sans résultat puisque, aux dires de témoins dignes de foi, « sept hectares de terrains défrichés furent transformés en une très mauvaise prairie qui ne produisait que du jonc et de la mousse » et que « trois fermiers étaient venus successivement se ruiner dans ce séjour de misère et de désolation. »

Enfin, mentionnons qu’une seule route reliait Chimay à Forges. Non loin de Poteaupré, à l’extrémité du bois qui touche au nord de la propriété du monastère, le chemin était si mauvais qu’il fallait absolument recourir à des chevaux de renfort pour dégager les voitures chargées.  En outre, il n’y avait pas de gare à Chimay, les plus proches étant celles de Charleroi et de Mons.