La Transfiguration

Août 2017

 

Frères et sœurs, afin d’aborder un aspect du mystère de la Transfiguration, j’aimerais mettre en parallèle l’évangile de ce jour avec le chapitre 34 du livre de l’Exode. Il s’agit du passage où, après le don des tables de la Loi et l’épisode du veau d’or, Moïse remonte sur la montagne du Sinaï pour  y rencontrer une nouvelle fois Dieu.

Alors pourquoi mettre ces deux textes en parallèle ?

D’abord, tout simplement à cause de la montagne, lieu de la rencontre de Dieu, lieu du don de l’Alliance, du don de la Loi.

Ensuite, bien sûr, par la présence de Moïse : d’un côté comme le médiateur entre Dieu et le peuple d’Israël ; et de l’autre, une nouvelle fois face à Dieu, mais Dieu révélé en Jésus, Jésus étant le véritable médiateur, législateur et prophète.

Il y a encore la nuée, signe de cette présence de Dieu.

Liée à la nuée, il y a la lumière. Moïse, en redescendant de la montagne, « ne savait pas -  nous dit le livre de l’Exode – que son visage rayonnait de lumière depuis qu’il avait parlé avec le Seigneur » (Ex 34,29). Le visage de Jésus, dans l’évangile d’aujourd’hui, « devint brillant comme le soleil et ses vêtements blancs comme la lumière » (2). Mais cette fois, la lumière vient de l’intérieur, elle vient de Jésus, et si elle éclaire, c’est dans le sens où elle révèle qui il est depuis le commencement. Dans l’Ancien Testament, Moïse et Elie ont bénéficié d’une théophanie, d’une manifestation de Dieu. Ici, Jésus ne voit pas Dieu, mais il est vu comme Dieu, et lui, le « Fils bien-aimé », fait en quelque sorte bénéficier ses disciples de son intimité avec le Père. Jésus Christ, à la fois pleinement du côté de Dieu et pleinement du côté de l’homme.

Nous pouvons encore ajouter à notre parallèle les paroles de Pierre voulant dresser trois tentes, la tente évoquant l’Exode du peuple d’Israël. Mais c’est Dieu qui dresse la vraie tente par la « nuée lumineuse (qui) les couvrit de son ombre » (5).

Tous ces points communs entre les deux textes indiquent l’intention de l’évangéliste Matthieu de témoigner, par la Transfiguration, de son regard de foi sur le mystère de Jésus : Il est Alliance, il est la Loi, il est Dieu.

En conséquence de cette révélation, un dernier parallèle doit être fait. Dans le livre de l’Exode, sur le mont Sinaï, Moïse adresse une demande à Dieu : « Je t’en prie, laisse-moi contempler ta gloire » (Ex 33,18), ce qui est parfois traduit par « fais-moi voir ta face ». Sur la montagne de la Transfiguration, Moïse et Elie « s’entretenaient avec » Jésus, peut-être avec la même demande, le même désir et, je l’espère, notre désir. Les trois apôtres bénéficient aussi de cette vision au point que Pierre souhaite camper sur la montagne, pour que ça ne s’arrête pas. Mais voilà que, comme pour Moïse, la manifestation de la gloire de Dieu est davantage qu’un visage, bien plus que des « vêtements, blancs comme la lumière ». La gloire de Dieu se fait Voix, Parole. Car la voix qui se fait entendre au cœur de la nuée invite les apôtres à autre chose que le voir : « écoutez-le ! ». Non pas désirer voir Dieu, mais l’écouter, ou plus exactement écouter Dieu pour le voir, pour le reconnaître. Nous croyons en un Dieu qui se fait entendre, un Dieu Verbe, Parole, qui s’incarne, non pas d’abord pour qu’on le voit ou qu’on le touche, mais pour qu’on l’écoute. Et nous savons, comme Jésus le dit à la fin du discours sur la montagne – une autre montagne  – que écouter signifie aussi, inséparablement, mettre en pratique, afin de bâtir sa maison, sa vie, notre monde, sur le roc et non sur le sable. Afin aussi, et surtout, d’être à notre tour transfigurés : c’est en écoutant sa parole que nous pouvons accueillir son Alliance, sa loi, sa gloire et devenir ainsi pleinement image de Dieu, fils bien-aimés en qui il trouve sa joie, et la nôtre. Vous aurez d’ailleurs remarqué que, si la deuxième lecture parle de « témoins oculaires de (la) grandeur » du Christ, elle insiste sur l’écoute qui donne à voir : « vous faites bien de fixer votre attention sur [la Parole] comme sur une lampe brillant dans un lieu obscur jusqu’à ce que paraisse le jour et que l’étoile du matin se lève dans vos cœurs. » (2 P 1,19).

Frères et sœurs, chaque année, pendant le Carême, nous entendons l’évangile de la Transfiguration, et il est alors fréquemment présenté comme cet encouragement, cette lumière, cette promesse de vie, donné aux disciples avant l’épreuve de la Passion. Ce matin entendons-le ainsi, et aussi comme cet appel à nous mettre à l’écoute de Dieu, à entendre sa Parole dans l’Ecriture, nos rencontres, les évènements de nos vies. On dit des moines qu’ils sont des contemplatifs, mais nous sommes tous, chacun, appelés à être contemplatifs, c’est-à-dire à être à l’écoute de Dieu dans notre vie afin d’y reconnaître son passage, sa présence, son visage ; afin de transfigurer notre regard sur la vie et sur les autres.