Mercredi des Cendres

Février 2018

 

Frères et sœurs, l’Eglise, en choisissant ce texte d’évangile pour nous faire entrer dans le Carême, nous indique le sens, ou un sens possible, de ce temps que nous allons vivre jusqu’à la nuit de Pâques. Il ne s’agit pas ici d’abord de nous exhorter à pratiquer plus intensément quelques œuvres de piété que seraient l’aumône, la prière ou le jeûne, œuvres qui viendraient s’ajouter ou amplifier ce que nous vivons habituellement, mais de vivre ces œuvres, de vivre toutes nos pratiques religieuses, et plus encore notre quotidien habituel, dans la vérité. Oui, pour ce Carême, nous pourrions reprendre l’expression de Jésus dans l’évangile de Jean : il s’agit de « faire la vérité » (3,21). Être vrai devant Dieu, devant les hommes et devant soi.

A l’exemple et à la suite de Jésus, il s’agit donc de prendre notre route de Jérusalem, mais pour descendre dans notre propre nudité, dans nos propres abîmes afin de les démasquer, de les désarmer, de nous désarmer, et ainsi de mieux accueillir les faiblesses des autres. Comme le disait l’ancien abbé de Timadeuc, Dom Paul : « Notre partage le plus vrai [- peut-être le partage du Carême – notre partage] le moins artificiel est celui de notre pauvreté, de notre fragilité, sous le regard de Jésus. »

Mais ce chemin de vérité est possible, non d’abord parce que nous devrions faire des efforts et persévérer dans une ascèse que nous nous imposerions, mais parce qu’il est rencontre, découverte et finalement vie et relation avec Dieu qui nous ouvre à toute autre rencontre.

Oui, ce chemin que nous propose le Carême n’est pas d’abord moral, mais existentiel et essentiel. Car la vérité vers laquelle nous allons, ce n’est pas simplement une idée, une valeur, une vertu ou encore une devise, mais c’est Dieu lui-même tel que Jésus est venu nous l’annoncer.

Et ce Dieu que Jésus nous révèle est Père, et c’est ce que nous pouvons percevoir dans le passage d’évangile d’aujourd’hui. En effet, les œuvres qui y sont mentionnées ont pour finalité de nous rapprocher de Dieu. Or Jésus évoque cette possibilité où nous les détournerions de leur but. Il ne s’agirait plus dans ce cas de plaire à Dieu, mais de se construire un personnage qui attirerait le regard des autres, et peut-être plus encore qui satisferait notre propre regard, notre propre idéal de nous-mêmes. Une telle situation nous priverait alors de notre récompense puisque, d’une part nous l’aurions déjà obtenue, et d’autre part nous nous fermerions à recevoir la seule récompense que Dieu peut et veut nous donner : cette relation entre un Père et un Fils. En cherchant à se construire seul, en refusant de consentir à nos pauvretés, et au contraire en tentant de les fuir, de les combler dans la superficialité et la mondanité, nous nous fermerions à la filiation qui nous est offerte.

Car le carême consiste à prendre résolument le chemin de cette filiation. Faire l’aumône est certes apporter un secours à celui qui est dans la difficulté, mais bien davantage, c’est entrer plus profondément dans la solidarité, dans la fraternité qui nous relie avec tous les hommes, et se découvrir ainsi plus encore fils d’un même Père.

La prière dit aussi quelque chose de cette filiation puisqu’il s’agit de mettre sa confiance en Dieu, confiance quoiqu’il arrive ; entrer dans la confiance et la prière de Jésus, qui ne s’est pas démentie jusque sur la croix, jusque dans la mort. Et nous comprenons mieux alors pourquoi Matthieu a inséré ici son enseignement du Notre Père, même si la liturgie de ce jour n’a pas retenu ce passage.

Enfin, la pratique du jeûne souligne à la fois le manque qui nous habite, mais aussi notre volonté, notre désir, notre espérance de le combler en Dieu, et ainsi se recevoir encore davantage comme fils.

Dans cette perspective, nous pouvons comprendre saint Paul lorsqu’il nous dit que la vérité nous rendra libres, parce qu’elle nous rendra, nous donnera, nous révèlera à nous-mêmes comme fils du Père. Par contre, l’hypocrisie et la duplicité sont chemin de mort, d’une mort qui ne mène pas à la résurrection.  

Frères et sœurs, en hébreu, le mot vérité a la même racine qu’un terme que nous connaissons bien et que nous disons si souvent pour exprimer notre foi : amen. La vérité qui nous appelle et la vérité à laquelle nous sommes appelés, c’est donc ce qui est solide, sûr, digne de confiance ; ce en quoi ou en qui nous pouvons croire ; ce qui est stable et ce sur quoi nous pouvons nous appuyer. Finalement, cette vérité de Dieu, c’est sa fidélité à nos côtés qui suscite, espère et rend forte notre propre fidélité. Ainsi, en choisissant ce chemin de vérité pour le Carême et pour notre vie, nous emprunterons un passage assuré au terme duquel nous atteindrons le but que nous désirons : la vie dans l’intimité, dans le secret de Dieu, où nous serons fils, amen.