Immaculée Conception

                                                                                                                      Décembre 2016

 

Frères et Sœurs, impossible de parler l’Immaculée Conception de Marie sans évoquer le péché originel. Alors, comme nous y invite la liturgie de ce jour, attardons-nous d’abord sur le récit de la Genèse que nous avons entendu en première lecture.

Nous savons tous qu’il ne s’agit pas là d’un fait historique, et il est donc inutile de garder dans un coin de notre tête l’amertume d’une faute ancestrale. Ce récit, emprunté aux mythes de l’Ancien Orient, a pour but d’éclairer la question de l’origine du mal. Ou plus exactement, puisque nous voyons arriver ce mal à travers la figure du serpent, d’entrer dans l’énigme insoluble de ce qui nous sépare, de ce qui nous oppose, à nous-même, aux autres, à Dieu, et encore, comme nous le comprenons davantage en ce XXIe siècle, à la Création. Ce récit, donc, c’est notre histoire, collective et individuelle. Il s’agit de notre propre responsabilité et de notre propre liberté.

Or voilà justement que toute deux démissionnent dans ce récit de la Genèse. En succombant à la tentation, à la parole d’un autre, et d’un autre que Dieu, Adam et Eve - et nous avec eux - font preuve d’un manque de liberté, et cette carence ne fait ici que s’aggraver lorsque nous entendons ces mots dignes d’une cour de récréation : « c’est elle qui m’a donné du fruit de l’arbre » ou encore « le serpent m’a trompée ». Reconnaissons que nous aussi nous tombons et qu’il nous est alors parfois difficile d’assumer notre responsabilité, la fuite, quelle qu’elle soit, nous semblant fréquemment la meilleure des solutions. En conséquence, cette théorie du péché originel nous est souvent accommodante puisqu’elle nous permet de nous situer en victime passive de notre propre faute, faute qui peut se résumer en seul mot : la convoitise.

Ce passage de la Genèse révèle un autre point essentiel, une autre brisure : celle de la confiance. On l’a dit, le serpent a trompé ; l’homme et la femme se dissimulent l’un à l’autre en se faisant des pagnes à l’aide de feuilles de figuier ; et encore, ils se cachent « au regard du Seigneur Dieu » parce qu’ils ont peur. L’harmonie voulue et donnée par Dieu vole en éclat, le don devient fardeau, et l’être humain cherche en lui-même, et ce souvent aux dépends des autres, un moyen pour vivre ou plutôt pour survivre.

 

Eh bien ces deux points, la liberté et la responsabilité d’une part, la confiance, la foi et l’obéissance d’autre part, voilà ce que le Christ est venu guérir en nous. Nous le savons, en lui ils seront inséparables et pleinement à l’œuvre dans son incarnation, sa passion et sa Résurrection. Et c’est ce même Salut qu’il nous apporte, salut qui ne connaît aucune limite dans le temps et l’espace, qu’il donnera de façon anticipée à sa mère afin qu’elle soit « préservée intacte de toute souillure du péché originel. » Ainsi, comme il est joliment écrit dans la constitution Lumen Gentium de Vatican II, « épousant à plein cœur, sans que nul péché ne la retienne, la volonté divine du salut, (Marie) se livra elle-même intégralement … apportant au salut des hommes non pas simplement la coopération d’un instrument passif aux mains de Dieu, mais la liberté de sa foi et de son obéissance. » (LG 56)

En Marie, la liberté retrouve toute sa dignité, celle d’une femme qui choisit, qui re-choisit la confiance ; celle d’un être qui reconnaît et accueille le don qui lui est fait, le Créateur qui se donne à elle. Marie est libre parce qu’elle est vraie, parce que, contrairement à Eve, elle ne convoite pas de devenir « comme des dieux » (Gn 3,5), mais croit en la grandeur de ce qui lui est donné, ce qui fait de cette humble femme la « Comblée-de-grâce » dans et par le quotidien.

 

Dans ces mots de Marie : « Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole. » (Lc 1,38) résonnent déjà ceux de Jésus sur la croix : « Père, entre tes mains je remets mon esprit. » (Lc 23,46). L’un comme l’autre, l’une grâce à l’autre, ont consenti à épouser pleinement et la volonté divine, et notre condition humaine, et ont ainsi renoué le fil brisé de la confiance et de l’amour.

La confiance ne peut être suscitée que par un autre et, dans le même temps, il est impossible à cet autre de la vivre à la place de celui en qui il la rend possible. C’est là tout le mystère de cette rencontre entre ces deux libertés : celle de Dieu et celle de Marie ; celle de Dieu et la mienne.

Alors, à notre tour, réentendons cette question : « où es-tu donc ? » (Gn 3,9). Avons-nous conscience de la force de notre liberté et de notre responsabilité au-delà de tout ce qui peut, dès l’origine, la combattre ? Choisissons-nous l’amour et la confiance comme chemin de vie, de grâce, de liberté ? Tournons-nous notre regard vers la lumière de ce que Paul Ricœur appelait « le bien originel », plutôt que de nous laisser enfermer dans le passé, la mort et le péché ?

Forts du secours de Notre Dame, avançons, confiants, dans l’attente de Celui qui vient dans le quotidien de ceux qui espèrent en lui.