Mercredi des Cendres 2019

(Matthieu 6,1-6.16-18)

 

« Quand tu fais l’aumône… Quand vous priez… Quand vous jeûnez ». Voici donc les trois actions traditionnelles, les trois attitudes qui nous sont proposées pour vivre le Carême. Et le sens de ces actions est éclairé par les premiers mots de Jésus : « Ce que vous faites pour devenir des justes » dit-il. Ce temps du Carême est donc un temps où nous cherchons et chercherons à nous ajuster encore davantage à Dieu, à marcher un peu plus résolument sur ses chemins.

Ce matin nous pourrions dire que si l’aumône, la prière et le jeûne sont si importants, c’est parce qu’ils ont l’avantage de nous révéler, de nous débusquer, l’orgueil, la vanité ou encore l’égoïsme qui nous habitent ; cette tentation si souvent victorieuse qui consiste à vouloir recevoir sa récompense des hommes, à vouloir toujours se situer un peu plus au centre du monde, un peu plus haut que les autres. Fondamentalement, vouloir attirer le regard de l’autre, c’est river sur soi bien plus que ce regard de l’autre, puisque c’est notre propre regard que nous orientons sur nous-mêmes, nous immobilisant sur notre propre image, et faisant finalement de nous des êtres enchaînés à nous-mêmes, cloués par nous-mêmes. A contrario, ne plus vouloir attirer le regard des autres, c’est ne plus chercher à tout ramener à soi, se détourner de soi, se décentrer, pour pouvoir rencontrer Dieu, les autres, et finalement vivre enfin réellement avec soi-même. Voilà donc l’effort qui nous est proposé et demandé pour ce Carême, si vous m’autorisez à parler comme on me l’a appris au catéchisme : ne plus vouloir tout ramener à soi, et se donner les moyens pratiques pour y arriver, ou en tous les cas pour être moins dupe de soi-même.

L’aumône, dans le sens noble du terme, ce sera s’ouvrir davantage à nos frères pour leur offrir de l’attention, du temps, une aide, et pour cela il nous faudra prendre sur ce que nous nous réservons égoïstement. L’aumône consistera donc ici à détourner notre regard de nous-mêmes pour l’orienter vers l’autre. Et nous savons qu’il n’y a pas que dans les rues des grandes villes que nous sommes tentés de ne pas regarder celui qui nous demande de l’aide. L’aumône entre nous, entre frères, sera l’un des meilleurs moyens pour construire sur le roc notre communauté.

La prière, c’est rendre toute sa place à Dieu en lui disant que c’est d’abord à lui, et non à nous-mêmes, et non à nos biens ou gloires passagères, que nous nous en remettons. C’est lui redonner notre confiance, l’approfondir, pour aller plus loin avec lui, pour marcher avec lui jusque dans nos obscurités, malgré nos obscurités ; affronter la mort pour vivre en ressuscités.

Enfin, le jeûne, là aussi dans cet esprit de confiance, c’est renoncer à ce sur quoi nous pourrions nous appuyer trop souvent : le plaisir, le confort, la distraction ou encore la réputation. Jeûner, comme le dit Jésus, de ce regard de l’autre, pour se contenter du regard de Dieu, pour s’abreuver, se nourrir, se délecter, de son regard, et expérimenter que Dieu seul suffit, que Dieu seul peut suffire à celui qui emprunte son chemin. Vivre ce temps du Carême en expérimentant davantage l’abandon dans les mains de Dieu, pour faire sa volonté ; vivre de sa volonté et se recevoir de lui seul.

En ce Carême, si nous nous disposons à vivre sous le regard de Dieu, nous ferons sa volonté, marchant à sa suite sur le chemin de Jérusalem, sur ce chemin vers Pâques, et nous vivrons ainsi en fils, comme Jésus, en vrais disciples de Jésus. Le Christ s’est caché du vain regard des hommes, de leur désir de puissance et de gloire, et s’en est totalement remis au seul regard qui lui importait, au seul regard qui pouvait lui donner la vie : celui du Père. Et c’est cette même relation filiale que nous sommes appelés à vivre plus profondément. Le temps du Carême n’est pas d’abord un temps de privation, un temps où il faudrait mater voire châtier son corps ou sa personne, mais un temps pour vivre cette intimité avec le Christ qui marche vers sa mort, pour vivre en relation avec le Père qui fait de nous des fils. Si toute la vie du moine doit être à l’image de ce temps de Carême, ce n’est pas parce que notre vie serait austère et difficile, mais parce qu’elle est cet appel à vivre en fils, à en prendre conscience, à en prendre la route.

Au quotidien de notre vie de moine, nous avons tous une charge, un service, ce que nous pourrions encore appeler un travail, et nous avons aussi nos observances, une manière communautaire de vivre. Pour ce Carême, je nous invite donc à donner la priorité à ce service et à ces observances sur nos égoïsmes et petites satisfactions, non pas comme des obligations, et moins encore comme des formalités, mais comme aumône, prière et jeûne au service de Dieu et de nos frères, et comme signe de notre attachement et de notre appartenance à un même corps ; corps faible, méprisé, crucifié, mais corps en marche vers la vie.