5e dimanche de Pâques C

 

Nous sommes au dernier repas, le compte à rebours commence puisque Judas s’en va, et Jésus, au-delà de sa mort imminente, déjà glorifié, comme en Ressuscité, annonce son départ à ses disciples. C’est alors qu’il leur donne, qu’il nous donne, un commandement nouveau : nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés. Et ce commandement, c’est bien à ses disciples, à son Eglise, qu’il l’adresse. Il ne s’agit pas ici de l’amour du prochain en général, mais de celui que se donnent les disciples, les chrétiens, les uns envers les autres ; et par conséquent de cet amour que nous nous donnons, nous ici présents, les uns aux autres. Il n’y a donc pas de faux-fuyant, d’échappatoire ou encore de beaux discours théoriques, puisque nous sommes de suite confrontés au réel, au concret de nos attitudes et de nos actes. Si un professeur devait mettre une appréciation sur notre bulletin dans la case amour fraternel, nous lirions certainement : « peut mieux faire », « manque de constance », ou encore « doit se réveiller ». Mais notre professeur, notre maître, le Christ, ne nous a pas donné une épreuve insurmontable, où finalement l’essentiel serait de limiter la casse, car ce commandement nouveau n’est pas un devoir, une charge, mais, comme il le dit, un don, un cadeau, pour la vie. Oui, s’il est nouveau, alors qu’on en trouve déjà la trace dans l’Ancien Testament, et s’il est encore nouveau pour nous aujourd’hui, c’est bien parce qu’il est toujours devant nous, chaque jour, comme un chemin à suivre. Suivre, suivre le Christ, pour aimer comme il a aimé.

 

Alors, ce matin, nous ne sommes pas d’abord invités à un examen de conscience pour voir si oui ou non nous aimons réellement, concrètement, mais nous sommes avant tout conviés à regarder, à reconnaître, comment lui, le Christ, nous aime : dans ma vie, comment vient-il me rejoindre ? Que consent-il à dépasser non seulement pour m’accepter, mais encore pour m’aimer ? Quel salut, quelle vie, m’apporte-t-il ? N’est-ce pas ce qu’il me donne quand je le mérite le moins, n’est-ce pas sa miséricorde, qui peut me permettre de comprendre, de rejoindre et d’aimer mon frère ? Nous aimer comme il nous a aimés, c’est-à-dire non pas d’abord tenter désespérément de l’imiter, de faire comme lui, mais avant tout transmettre, donner, donner à voir, cette source,  cette origine, cet amour qui nous a saisi, qui a balayé nos défenses, cet amour qui vient de lui et que je décide, conquis, séduit, de donner à mon tour. Finalement, nous pourrions dire que ce n’est pas notre amour, limité, imparfait, et même jalousement conservé, que nous devons donner, mais le sien, infini, infiniment disponible ; un amour que nous devons donc accueillir.

 

Dans ce chapitre 13 de saint Jean, vous le savez, Jésus pose ce geste fou de laver les pieds de ses disciples. Et au même titre qu’il nous invite à nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés, il nous appelle à nous laver les pieds les uns aux autres comme il nous les a lavés, c’est-à-dire dire et redire, révéler à l’autre

son trésor, sa dignité, et finalement sa gloire. Mais pour cela, comme nous l’avons dit, il nous faut être capables de voir et reconnaître que Dieu agit d’abord ainsi avec nous.  Alors certes des lumières dans la foi nous le révèlerons parfois, mais c’est bien souvent dans nos relations humaines, et plus spécifiquement dans nos relations au sein de la communauté chrétienne, que nous découvrirons ainsi son visage, à nos genoux, en tenue de serviteur.

Si nous nous demandions, comme dans un sondage : ‘pourquoi sommes-nous rassemblés ce matin ? en quoi faisons-nous Eglise ?’ nous répondrions certainement : ‘parce que nous croyons au Dieu de Jésus Christ, qui est Père, Fils et Esprit’. Spontanément nous donnerions donc une réponse de foi, mais sans préciser de suite son contenu concret. Or cette première réponse n’est peut-être pas celle qui peut d’emblée toucher nos contemporains. Jésus nous dit : « Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres. » Alors nous sommes évidemment une communauté de foi, mais de foi en Dieu qui est charité, qui est amour. Nous pourrions donc dire que nous sommes d’abord, que nous devons être, une communauté de charité, car c’est là que se joue la valeur de notre foi en notre Dieu, ainsi que notre crédibilité face au monde, notre mission pour le monde. Nos communautés, nos assemblées, n’ont de sens que si elles cherchent non pas d’abord à répondre aux attentes de ceux qui la composent, mais aux attentes de Dieu qui veut les envoyer, les donner à l’ensemble de l’humanité pour poursuivre et accomplir l’histoire du salut, l’histoire de l’amour.

Alors je sais que nous balbutions cet amour, mais, malgré nos chutes, revenons à cette source, à ce fondement de la vie, à cet autel, et, dans la foi, réécoutons cette voix qui nous dit chaque jour : ‘Tu le peux, parce que moi je le veux.’