28e dimanche ordinaire C

(Lc 17, 11-19)

Octobre 2019

 

 

Frères et sœurs, si quelqu’un nous parle de l’île d’Hawaï, nous pensons automatiquement à la plage et au soleil, aux vacances et à la vie facile. Mais Hawaï, vous le savez, c’est aussi un archipel, un ensemble d’îles, avec l’une d’elles qui est bien connue ici en Belgique : l’île de Molokai. Là, la plage n’était plus un paradis, mais davantage un enfer. C’est sur cette plage qu’un homme, le Père Damien de Veuster, a posé le pied le 10 mai 1873 pour ne plus jamais en repartir, devenant lépreux parmi les lépreux, et venant leur redire et incarner l’amour de Dieu pour chacun d’entre eux.

Le Père Damien a certainement souvent médité l’évangile que nous venons d’entendre. Là aussi, des hommes sont exclus des autres et par les autres à cause de la lèpre. La suite du récit nous parle même d’un samaritain, marquant un peu comme une double exclusion, car vous savez que les juifs ne fréquentaient pas les Samaritains. Paradoxalement, il nous faut néanmoins relever que la lèpre fait tomber cette distinction puisque, dans leur malheur, les lépreux – juifs ou samaritains - sont unis. Mais ici, c’est dans ce qui nous divise, nous oppose, que le Christ vient annoncer Dieu à l’œuvre, car là encore la guérison des lépreux est un des signes de la venue du Royaume. En guérissant ces dix lépreux, c’est symboliquement tout un peuple que le Christ guérit, et s’il relève qu’ « il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu » (18), ce n’est pas pour les opposer, mais bien pour les réconcilier, leur montrant un salut universel, où la distinction n’est plus entre juifs et samaritains, mais entre foi et non foi.

Alors de quelle foi s’agit-il ? A l’image de ces hommes, la foi nait d’abord par un cri de détresse, une reconnaissance que nous avons besoin de l’Autre : « Ils s’arrêtèrent à distance, et lui crièrent : ‘Jésus, maître, prends pitié de nous.’ » (13). Et c’est sur une seule phrase de Jésus qu’ils vont mettre leur confiance, allant se montrer aux prêtres comme il le leur demandait. « En cours de route, ils furent purifiés » (14). Ceci signifiait pour eux la fin de cet ostracisme, de cet apartheid qu’ils avaient subi ; ils pouvaient rejoindre les autres. Mais pour l’un d’eux, cela ne semblait pas suffisant ; il ne se contentait pas d’un retour à la normal, d’un retour comme avant. Non, c’était autre chose qui naissait aujourd’hui pour lui. Et rejoindre ceux qui hier l’avaient exclu n’avait de sens que s’il les rejoignait à travers, à partir de celui qui l’avait guéri, purifié et finalement sauvé. C’est ainsi un peuple nouveau que Dieu nous donne, une autre façon de faire communauté, fraternité.

Mais aussi, ce lépreux qui n’avait jadis plus de place parmi les hommes, voulait rendre à Dieu toute sa place dans sa vie. Non pas un Dieu dont on se sert, qui nous guérirait et faciliterait la vie, et que l’on rangerait ensuite soigneusement à sa place jusqu’à la prochaine utilité, mais un Dieu qui est source et terme de notre vie ; un Dieu inséparable, inexclusable de notre vie, si vous me permettez ce néologisme.

Cet évangile ne nous dit pas que Dieu exige de nous des remerciements sous peine de ne plus rien nous donner. Il nous dit que Dieu est présent au cœur de notre vie, vie qu’il nous donne et redonne, et que c’est de cette vie, de cette présence, de cette conscience et de ce consentement à cette présence, que peut naître une vraie joie, une véritable action de grâce. « Croire, écrivait François Mauriac, c’est croire que nous sommes aimés ». C’est peut-être là la véritable guérison de ce samaritain lépreux, son véritable salut. Il a reconnu, par le regard et la parole du Christ, non pas les actions d’un simple guérisseur, mais un don d’amour qui lui était fait gratuitement et qui jamais ne lui sera enlevé. Et c’est ainsi, qu’après la femme pécheresse qui répandait sur les pieds de Jésus, larmes, parfum et cheveux, il se prosterne lui aussi à ses pieds pour s’entendre dire, comme elle, « va : ta foi ta sauvé » (19). Son action de grâce, sa louange à la gloire de « Dieu à pleine voix » (15) est reconnaissance, découverte qu’il est lui-même don, don gratuit, miracle et merveille de la vie.

Ainsi, frères et sœurs, une nouvelle fois, après le bon samaritain de la parabole, Luc nous donne un autre samaritain comme modèle pour notre vie de foi. Et puisque je l’évoquais au début de cette homélie, peut-être est-ce ainsi que le regardait le Père Damien de Veuster, lui qui n’a certes pas guéri, mais qui a apporté l’amour et l’espérance. Nous aussi, à notre tour, nous devons être témoins – acteurs peut-être même – de ce Dieu, avec qui il n’y a plus d’exclus, mais toujours des exclusifs, chacun étant aimé comme s’il était seul au monde, pour, paradoxalement, rejoindre les autres et leur annoncer cette bonne nouvelle. Alors, laissons-nous toucher par le regard et la parole de Dieu ; entendons cette voix qui nous dit que nous sommes aimés, et donc, sauvés.