18e dimanche Ordinaire C

(Luc 12,13-21)

Août 2019

 

Frères et sœurs, c’est le temps de la moisson, le temps où nous voyons dans nos champs et sur nos routes la valse des tracteurs qui transportent le grain, la récolte, le fruit d’une année de travail.  Enfant, je me souviens d’une visite de ce qui avait été la ferme de mon arrière-grand-père, où mon père m’avait montré la grange où le grain était déposé, et il s’étonnait lui-même de la petitesse de cette grange. Aujourd’hui, nos hangars, nos silos, et tout simplement nos remorques sont tellement plus grands ! Nous pouvons facilement imaginer l’ébahissement de nos aïeux s’ils voyaient toute cette quantité de grain ! Alors ce matin j’aurais envie de dire que l’homme de la parabole, celui « dont le domaine avait bien rapporté », celui qui a démoli ses greniers pour en construire de plus grands, cet homme c’est nous, c’est l’homme dans son évolution, dans sa course, et malheureusement aussi dans son avidité.

Il y a, dans notre recherche à posséder, une quête de sécurité. Il s’agit de nous assurer le quotidien et de nous préserver pour l’avenir, voire même de le maîtriser. Bref, nous voulons être les maîtres de notre vie, et finalement repousser, rejeter notre peur de mourir. Le problème, c’est qu’en agissant ainsi nous tombons dans l’illusion – illusion entretenue par notre société consumériste – que la vie tirerait sa source, son contenue, sa saveur, des biens matériels. Mais est-ce que nos silos ou nos multinationales, notre compte en banque ou notre dernier iPhone peuvent nous préserver par exemple de la maladie, offrir un toit aux sans-abris, accorder l’hospitalité à ceux qui franchissent la méditerranée au risque de leur vie, ou encore assurer un avenir à notre planète ?

C’est finalement la déconvenue qui est arrivée à ce riche de la parabole, déconvenue qui n’est qu’un simple retour à la réalité. Cet homme n’a pas cherché à accumuler pour le plaisir de posséder, mais dans l’espoir de s’assurer un avenir qu’il n’envisagerait plus comme un inconnu, un risque, mais comme un temps de jouissance et de bien-être. Il voulait profiter, et dans le mot profiter, il y a le mot profit.

Vous aurez aussi certainement remarqué que cet homme ne parle qu’en « je » : « ‘Que vais-je faire ? Car je n’ai pas de place pour mettre ma récolte.’… ‘Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands et j’y mettrai tout mon blé et tous mes biens. Alors je me dirai à moi-même : Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.’ » Il ne parle qu’en « je » et quand il y a un « tu », c’est encore lui ! Ce que la terre a donné, ce qui peut être considéré comme un don d’en haut, cet homme se l’approprie pour lui et uniquement pour lui. Mais le Seigneur lui dit « tu es fou », car tu as oublié que ta vie ne t’appartient pas. Cet homme est à l’image de l’insensé de l’Ancien Testament qui ne fait pas de place à Dieu dans sa vie et, par conséquent, pas de place aux autres non plus. Il n’a rien contre Dieu – et nous non plus d’ailleurs - , mais il l’exclue, il l’ignore et le raye de sa vie – et nous aussi, parfois. Il s’est enfermé en lui-même et nous pourrions dire qu’il était déjà mort avant que de mourir ! Il voulait la sécurité, sans prendre de risque - sans prendre le risque de l’autre, le risque de la relation. Or la vie que Dieu nous donne n’est pas sécurité, mais relation ; elle est confiance en lui, et finalement dans les autres. La seule chose dont elle nous assure, c’est que nous ne serons jamais seuls pour traverser ce que nous avons à vivre. Comprenons-le bien, le problème de cet homme, ce n’est pas l’argent, mais l’usage qu’il en fait, et peut-être même l’usage que l’argent fait de lui puisqu’il le coupe de tous les autres. Comme l’a écrit André Gide, « Tout ce que tu ne sais pas donner te possède ».

Au terme de cet évangile, Jésus nous invite à nous enrichir en vue de Dieu. Et comment ? Nous l’entendrons dimanche prochain : « Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône. Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux » (12,33). Ou encore, toujours en saint Luc, au chapitre 18 : « Tout ce que tu as, vends-le et distribue-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux » (18,22).

Frères et sœurs, rassurez-vous, je ne suis pas en train de vous demander de vous déposséder de vos biens, mais je veux simplement nous interroger. Quelle est notre richesse ? Que cherchons-nous, au cœur de notre quotidien, à faire fructifier ? Que faisons-nous de nos récoltes ? Et finalement, en quoi, en qui, mettons-nous notre confiance ? Ce matin le Christ nous redit que nous avons un trésor à découvrir, un trésor qui est à portée de nos mains, et un trésor que nous pouvons partager sans craindre pour notre lendemain. Alors en cette eucharistie, demandons-lui de nous rendre avides de ce trésor et capables de rendre grâce en donnant, à notre tour, la vie qu’il met entre nos mains.