5e dimanche de Pâques B

 

Un professeur de français est convoqué pour corriger un examen. Quelques années après, il a totalement oublié quel en était le sujet, mais il se souvient bien d’une copie, une copie qui était justement hors-sujet. Vous le savez pour l’avoir subi, une dissertation consiste à répondre à une question en développant sa réponse sur plusieurs pages. Or l’élève auteur de la copie dont je parle, choisit d’y répondre dès la première phrase; puis, dans la seconde, de façon inattendue, il fit part de sa passion pour la vigne ; passion qui, selon lui, justifiait que de la troisième à la dernière phrase, il parle de la taille de la vigne.

Voilà alors le professeur embarqué à lire cette copie, à en souligner les fautes d’orthographe ou de syntaxe, à écrire en commentaire ‘hors sujet’ et à néanmoins tirer sur la grille de correction afin de vendanger quelques points à cet élève qui, après tout, en avait quand même écrit plusieurs pages.

 

Ainsi, dans cette rédaction maladroite, il était palpable combien ce jeune homme aimait la vigne, mais aussi combien la vigne, à sa mesure, façonnait sa vie. Aujourd’hui, on pourrait imaginer par exemple l’impact qu’elle a eu sur son corps, et notamment ses mains, et bien sûr sur son caractère.

 

Dieu a lui aussi une vigne à laquelle il tient. Dans l’Ancien Testament, cette vigne c’est Israël. Mais elle est décevante, infidèle ; elle ne produit pas les fruits qu’en laissaient espérer les soins donnés. Elle s’abandonne à ses propres aspirations, à son illusoire conviction qu’elle n’a pas besoin de vigneron, ou en tous les cas pas de celui-ci. Elle se détourne donc de Dieu pour se donner à d’autres vignerons, à ses idoles, et elle devient sauvage, stérile. Finalement elle est comme ces sarments secs dont parle Jésus que l’on ramasse, qu’on jette au feu et qui brûlent. Notons qu’ils ne sont pas morts du feu, mais de s’être desséchés, de s’être coupés de la source de la vie.

 

Alors, comme on l’a dit dans l’anecdote qui ouvrait cette homélie, si le vigneron a un impact sur sa vigne, la vigne a elle aussi un impact sur son vigneron. Face à l’infidélité d’Israël, l’Ancien Testament a parfois cru que Dieu répondait par la colère et par une justice impitoyable. Il décrivait ainsi un Dieu à l’image de l’homme, un Dieu qui, non sans raisons, s’endurcirait, se renfermerait sur lui-même et ses déceptions ; un Dieu frustré !

 

Mais bien au contraire, c’est la miséricorde et la vie qui prévalent puisque Dieu envoie son Fils qui devient « la vraie vigne ». Celle qui se laisse soigner par le vigneron et qui peut ainsi livrer toute sa sève à des sarments – nous, les disciples - qui donneront du fruit. Celle qui nous rassemble. Celle qui choisit de demeurer en nous, parmi nous, pour nous.

Dieu qui demeure en nous signifie donc cette infatigable sollicitude, cette inlassable fidélité à notre égard, quoique nous fassions ; et donc une attention permanente de Dieu sur nous, non pas pour nous surveiller, mais pour nous proposer sans cesse la vie.

Et à notre tour, nous sommes appelés à demeurer en lui, c’est-à-dire nous sommes invités être à son image, celle de cette miséricorde et de cette fidélité dont nous avons parlées ; celle de cette attention, si ce n’est permanente, du moins régulière, à la présence de Dieu à nos côtés, où que nous soyons ; celle d’une vigne qui se déploie, qui engendre la vie avec et pour les autres.

 

Pour demeurer en Dieu et donner du fruit, Dieu nous confie sa Parole ; parole qui purifie, qui soigne, qui montre le chemin. Notre écoute de la Parole est indispensable à notre vie de disciple. Elle en est comme la sève : sans elle pas de fruit, pas de vie. Elle nous transforme, tantôt dans le long secret de l’hiver, tantôt dans l’évidence éclatante du printemps, et nous donne, peu à peu, les yeux  et les mains de Dieu, le caractère de Dieu.

 

Demeurer en Dieu et lui en nous, se laisser façonner par Dieu et, en quelque sorte, Dieu par nous, c’est opter résolument pour la gratuité de l’amour, le don. Alors que Dieu avait toutes les raisons d’abandonner sa vigne infidèle et stérile, il a choisi de se donner totalement à elle pour qu’elle soit vivante et belle ; qu’elle soit aimée. Les fruits qu’il en attend, ce n’est pas pour se les approprier, mais pour que nous réalisions pleinement notre vocation, individuellement et communautairement.

Et c’est à ce même don, à cette même gratuité qu’il nous appelle. Demeurer en lui non pas d’abord pour être fort et vigoureux, mais par désir gratuit, offert, d’être avec lui et de le connaître davantage, d’être avec nos frères et de les aimer davantage.

Ce qui fait la solidité de notre foi, de notre vie, ce n’est pas d’abord ce que nous en voyons ou ce que nous croyons en récolter – pour cela laissons le jugement au vigneron – mais ce que nous donnons, abandonnons, à celui dont nous recevons la sève, la Parole, L’Esprit, le sang ; à ceux avec qui nous formons ensemble, les uns pour les autres, le corps du Christ.