25e dimanche ordinaire B

(Marc 9,30-37)

Septembre 2018

 

Frères et sœurs, dimanche dernier nous entendions cette question de Jésus à ses disciples : « Pour vous, qui suis-je ? » (8, 29), question suivie par la confession de foi de Pierre : « Tu es le Christ ». Puis Jésus leur avait annoncé sa passion, révélant quel genre de Messie il était. Aujourd’hui, un chapitre plus loin, Jésus annonce pour la deuxième fois sa passion, et je vous propose d’accueillir ce qu’il nous y révèle de nouveau de son identité.

Il est d’abord une évidence : si Jésus est bien un homme, il ne fonctionne pas comme nous. Totalement tourné vers le Père, totalement à son écoute, il lui est ajusté, il fait comme Dieu ferait, il fait ce que Dieu veut. Dans la première annonce de la passion, il disait à Pierre : « Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes » (8,33), et aujourd’hui, il « est livré aux mains des hommes » (9,31), livré à nos mains, celles de personnes certainement de bonne volonté, mais trop souvent incapables d’entrer dans les pensées et le dessein de Dieu ; incapables d’entendre sa voix qui nous appelle à franchir les incontournables chemins d’épreuves et de mort. Quand Jésus s’annonce et se révèle un Christ livré, il nous invite, sous peine de le quitter, à le voir différemment, à nous saisir autrement, à vivre autrement.

Dans le contexte dramatique de cette annonce de la passion, les disciples préfèrent se taire. Peut-être est-ce pour ne pas risquer de se faire rabrouer comme Pierre la semaine dernière, mais cette hypothèse vient en contradiction avec l’habitude qu’ils ont d’interroger Jésus, et c’est notamment le cas deux fois dans ce même chapitre (Mc 9,11.28). Ici, comme nous peut-être, les disciples ne veulent pas entrer dans quelque chose qu’ils ne veulent pas entendre ; ils se ferment à Jésus parce qu’il ne semble pas les emmener là où ils le voudraient. Ce refus du Christ tel qu’il est, ce refus du Salut que Dieu nous propose, de la vie qu’il nous donne, les éloigne non seulement du Christ, mais encore les uns des autres, puisqu’ils discutent « pour savoir qui était le plus grand » (34). Cette préoccupation, loin de celle de Dieu, est pourtant l’occasion pour Jésus de les ramener, et nous avec eux, sur le chemin de la conversion : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il le soit le dernier de tous et le serviteur de tous » (35). Notons que c’est à la maison, le lieu du quotidien, le lieu du service et des tâches habituelles, que Jésus leur dit cela.

Cet appel, il l’adresse à notre liberté : « Si tu veux… ». Ça semblerait presque facile, et pourtant Jésus montre dans le même temps toute la radicalité de cette invitation : il n’y a pas d’intermédiaire ; ça sera premier ou dernier. Là aussi, c’est un appel à désirer aussi fort être le dernier que nous pouvons parfois, plus ou moins consciemment, désirer être le premier, le meilleur, le plus grand. Jésus nous invite à revoir notre positionnement par rapport aux autres, une autre façon de les regarder pour pouvoir enfin les aimer. Alors si nous voulons être les premiers, empruntons, à la suite de Jésus, le chemin de conversion qu’il nous propose, chemin qui passe inévitablement par la passion, par la dernière place, mais pour la vie.

Puis Jésus prend un enfant et le met au milieu d’eux. L’enfant – à cette époque tout au moins – n’est manifestement pas le plus grand. Or, c’est bien à lui que Jésus s’identifie. En Marc, Jésus ne s’est encore jamais mis au milieu des Douze, et aujourd’hui il y met un enfant. En le prenant dans ses bras et en l’embrassant, Jésus montre ce qui le lie à lui. C’est sous le signe du petit qu’il sera au milieu d’eux, et c’est cette identification entre Jésus et le petit qui donne toute sa grandeur à ce dernier. Il est grand parce que voulu de Dieu, aimé de Dieu, donné par Dieu. Et de même, la vraie grandeur des Douze ne résidera pas en eux-mêmes, mais en Celui qui les enverra, en Celui qu’ils rendront présents au milieu du monde, comme l’enfant rendait Jésus présent au milieu d’eux. Leur autorité, l’autorité de l’Eglise, l’autorité de chaque chrétien en responsabilité, est une autorité reçue qui ne peut être mise en œuvre qu’en devenant serviteur.

Frères et sœurs, le plus grand, c’est donc bien Dieu lui-même que l’on accueille en accueillant le plus petit ; Dieu tout puissant qui a voulu cette dernière place ; Dieu qu’il nous faut discerner dans les plus petits ; Dieu qu’il nous faut vivre en nous vidant nous-mêmes de notre grandeur pour lui donner toute sa place au milieu de nous. Notre rapport aux plus petits, notre façon de les considérer, de les accueillir ou non, nous positionne par rapport à Dieu. Voilà, peut-être, la radicalité de notre chemin à la suite de Jésus : un Dieu rencontré à longueur de journée et devant qui, bien souvent, nous passons sans même l’apercevoir. Demandons donc au Seigneur, en cette eucharistie, d’habituer notre regard à sa grandeur.