16e dimanche ordinaire B

Juillet 2018

 

Frères et sœurs, dimanche dernier nous entendions l’évangile de l’envoi en mission des disciples ; aujourd’hui, c’est celui de leur retour où pour la première fois ils sont nommés apôtres, c’est-à-dire envoyés. Trois chapitres plus tôt, lorsque Jésus choisit les Douze, c’est « pour qu’ils soient avec lui et pour les envoyer proclamer la Bonne Nouvelle avec le pouvoir d’expulser les démons » (Mc 3,14-15). Et c’est ce que nous relatait Marc la semaine dernière : « Ils partirent, et proclamèrent qu’il fallait se convertir. Ils expulsaient beaucoup de démons, faisaient des onctions d’huile à de nombreux malades, et les guérissaient. » (12-13). Si bien qu’à leur retour, ils sont heureux de « se réun(ir) auprès de Jésus, et (de) lui annonc(er) tout ce qu’ils (ont) fait et enseigné. » (30). A vue humaine, nous pourrions parler d’un succès total, Jésus ayant trouvé les bons hommes, la bonne équipe, les champions du monde, pour mener et poursuivre sa mission. Il leur aurait suffi de le suivre quelque temps, de l’écouter enseigner, de le voir faire des miracles et braver les autorités religieuses, pour comprendre qui est ce Jésus, quelle est cette Bonne Nouvelle, et qui sont ces démons dont nous devons être délivrés. D’ailleurs, en invitant les apôtres à venir « à l’écart dans un endroit désert » pour se reposer, Jésus semble approuver leur travail. De plus, cette foule qui se met en marche, ne poursuit pas uniquement Jésus, mais bien le groupe tout entier, assimilant les apôtres à leur maître, ce que renforcera l’image de ce départ en barque, moment et lieu d’intimité, de communion entre tous ces hommes. Oui, ils peuvent se réjouir de ce qu’ils ont fait.

Et pourtant ce n’est pas exactement ce que veut nous dire saint Marc, car c’est à partir de ce moment précis qu’il va mettre en avant l’incompréhension et l’incompétence des apôtres.

La foule poursuit le groupe, et Jésus, « en débarquant… saisi de compassion », renonce à ce repos promis aux Douze et s’occupe de ces brebis sans berger ; puis c’est l’épisode de la multiplication des pains, que nous entendrons dimanche prochain dans l’évangile de Jean. Au terme de ce passage, Marc relatera la marche sur les eaux, et conclura cette séquence par un dur constat sur nos supers apôtres : « ils n’avaient rien compris à l’affaire des pains, leur cœur était endurci. » (6,52). Et il renforce cette idée d’inintelligence en relatant que sur la mer ils ne reconnurent pas Jésus, mais crurent voir un fantôme.

L’évangéliste nous invite donc, à partir de cette incompréhension des apôtres, à bien comprendre quel est ce chemin que nous entreprenons – un chemin loin d’être facile - et quel est ce Christ que nous suivons. Marc nous prévient, nous prépare, à suivre réellement le Christ.

Il le fait aussi en nous montrant les Douze incapables de nourrir la foule, car ce n’est pas grâce à leur soi-disante autorité, à leurs pouvoirs qu’ils le pourront, mais paradoxalement, c’est à partir de leur incapacité, de leur manque, de ce qui les lie au Christ, que Jésus les enverra en mission : offrir nos faibles moyens pour lui permettre d’agir ; dire et montrer à Dieu, comme le fait saint Marc à propos des apôtres, tout ce qu’il nous manque pour suivre le bon chemin, tout ce que nous lui refusons. Déjà, juste avant notre évangile, Marc nous relatait la mort de Jean-Baptiste comme un avertissement que notre suite du Christ ne nous conduit pas sur un chemin de gloire toute humaine. Ensuite, nous l’avons dit, l’évangéliste nous montrera des apôtres qui ne comprennent pas où Jésus les emmène, des apôtres de moins en moins hérauts (héros ?), jusqu’à la trahison, le reniement, la fuite, pour se retrouver nus, faibles, pauvres, comme ce jeune homme à Gethsémani (14,52), mais peut-être enfin ouverts, disponibles, pour entendre la Bonne Nouvelle. Et finalement, au terme de l’évangile, ils seront de nouveau envoyés en mission, mais comme un retour au point de départ : « Allez dire à ses disciples et à Pierre : ‘Il vous précède en Galilée. » (16,7). Marc nous invite à une relecture de l’évangile et de l’expérience des disciples pour mieux découvrir que leur mission, leur autorité, tout ce qu’ils ont fait et enseigné, ne reposent ni sur leurs compétences, ni sur leur pouvoir, ne reposent donc pas sur eux-mêmes, mais sur leur maître, et plus encore sur sa faiblesse et son humilité : voilà ce qui ne pouvait pas être compris à ce moment de l’évangile. Voilà aussi ce que nous devons contempler, ce que nous devons vivre pour être les véritables envoyés du Christ. Nous ne serons disciples et apôtres que si nous consentons à être les témoins, dans notre chair, de cette faiblesse, de cette douceur du Maître, et de son humilité. La route est longue ; alors prenons, goûtons cette intimité, ce repos et ce repas auxquels Jésus nous invite, qui consistent à être, à devenir, à advenir avec lui.