Annonciation 2019

 

Frères et sœurs, au cœur du Carême, deux fêtes, deux solennités : saint Joseph, mardi dernier, et aujourd’hui, l’Annonciation. Alors que le Gloria se tait durant le Carême, il a retenti aujourd’hui comme la semaine dernière ; alors que notre église et notre table se font plus sobres durant ces 40 jours, les fleurs sont aujourd’hui de retour et notre table se fait plus douce. Alors, sommes-nous en train de vivre une pause dans ce temps de pénitence et de conversion ? Nous pourrions le dire, en effet, sous certains aspects, mais ça serait là oublier l’essentiel, ce serait manquer l’invitation à aller plus loin que nous présentent ces deux fêtes.

Au mercredi des Cendres, comme ligne de route pour ce Carême, nous avons entendu l’appel de Dieu par la voix du prophète Joël : « Revenez à moi de tout votre cœur » (2,12). Les figures de Marie et de Joseph ne peuvent que nous accompagner, nous guider, sur ce chemin de retour. Mais nous savons aussi que l’homme répond parfois à ce cri de Dieu par un autre cri : « Reviens ! ». Cette fois, c’est l’homme qui demande à Dieu de revenir. L’Annonciation, l’Incarnation, est ce retour de Dieu à l’homme, ce Dieu présent, avec nous, l’Emmanuel ; ce Dieu qui se fait proche et agissant dans notre vie. La conversion à laquelle nous sommes appelés consiste donc à vouloir que Dieu revienne dans nos vies, vouloir qu’il y soit réellement, concrètement présent et agissant.


 

Alors, dans l’absolu, je pense que nous tous qui sommes réunis ce matin, nous qui sommes rassemblés chaque jour pour former cette communauté de Scourmont, nous tous donc nous souhaitons, nous aspirons à cette présence de Dieu dans notre vie, nous la cherchons et l’attendons, et nous lui crions parfois : « Reviens ! ». Mais, je nous le demande, au cœur de nos habitudes, au cœur parfois de notre confort, de notre équilibre ou stabilité, souhaitons-nous toujours vraiment que Dieu revienne ? Souhaitons-nous toujours vraiment qu’il prenne toute sa place dans notre vie, dans notre communauté, au risque qu’il nous demande à nous de prendre un peu moins de place ou tout simplement de nous déplacer ? N’avons-nous pas la crainte de ce qu’il pourrait nous demander, de ce qu’il pourrait changer ? Bref, sommes-nous prêts à laisser à Dieu toute l’initiative dans notre vie et à nous mettre à l’écoute de cette initiative, à la suite de cette initiative ? Ne sommes-nous pas un peu comme ceux que le pape François qualifie de « chrétiens de parking », ceux qui se sont arrêtés parce qu’ils se pensent déjà arrivés, parce qu’ils croient avoir fait le tour de ce que Dieu leur proposait, parce que leur appel se conjugue au passé ? Laisser Dieu prendre ou reprendre l’initiative dans nos vies, dans notre quotidien, ce n’est jamais facile parce que ce n’est jamais anodin, et parce que aussi, malheureusement, nous sommes des hommes et des femmes de peu de foi qui ne lui font jamais suffisamment confiance.


 

C’est alors ici qu’il nous faut méditer sur cette Annonciation où l’ange dit à Marie et à nous-mêmes : « Sois sans crainte… car tu as trouvé grâce auprès de Dieu ». Dieu ne nous emmène jamais dans un traquenard, mais il nous ouvre à la vie, à une naissance, alors pourquoi aurions-nous peur, pourquoi une telle résistance en nous ? N’est-ce pas parce que nous sommes trop attachés à nous-mêmes et que trop souvent nous pensons que c’est à nous de faire notre salut, notre petit salut, plutôt que de l’attendre de lui, de le désirer en lui ? Croire en Dieu, croire à son incarnation, c’est consentir à être sauvé. Et pour cela, il faut que l’Incarnation se fasse réellement dans nos vies, dans le concret de nos vies : si nous n’ouvrons pas notre porte à Dieu en acceptant de ne pas prendre toute la place, il ne pourra pas non plus être présent à notre monde. Si nous ne lui répondons pas comme Marie : « Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole » ; si comme Joseph nous ne faisons pas ce que l’ange nous a prescrit ; si enfin nous ne reprenons pas les paroles du psaume ou de la lettre aux Hébreux : « Je suis venu pour faire ta volonté » (10,5), nous laisserons Dieu en dehors de nos vies et nous nous mettrons nous-mêmes en dehors de la vie.

Frères et sœurs, si nous sommes présents ce matin, c’est bien parce que, nous aussi, un jour et bien des jours, nous avons dit notre Fiat au Seigneur. Mais ce Oui, sous peine de devenir un non, doit être répété, réassumé, réincarné. Marie de l’Annonciation est aujourd’hui sur notre chemin vers Jérusalem pour nous aider à redire, comme elle, notre Oui jusqu’au pied de la Croix.

Nous entrons ce matin dans notre retraite annuelle. Que là encore, elle ne soit pas un simple point fixe, où nous reviendrions tous les ans comme dans une routine, mais qu’elle soit, avec l’aide de Marie, ce lieu, ce temps où l’ange de Dieu se fait entendre, où l’ange de Dieu est accueilli, et où Dieu lui-même peut, avec nous et pour nous, prendre vie.