Homélie pour le 5ème dimanche ordinaire, année « A »

9 février 2014 – Abbaye de Scourmont

 

Si Jésus s’était lancé dans une opération marketing, il ne s’y serait pas pris autrement. On pourrait même imaginer des affiches ou des spots publicitaires : « Vous êtes le sel de la terre…Vous êtes la lumière du monde ». De véritables slogans qui flattent notre amour propre en nous mettant apparemment au centre de toutes les attentions, en faisant de nous des personnes indispensables.

 

Ces paroles de Jésus semblent d’autant plus flatteuses que nous n’en sommes qu’au 5e chapitre de Matthieu, que Jésus n’a commencé sa vie publique qu’au chapitre précédent, et que les disciples n’ont apparemment rien fait de particulier qui leur mériterait un tel éloge, si ce n’est d’entendre Jésus proclamer la Bonne Nouvelle, de le voir guérir des malades et de le suivre. Et c’est alors que Jésus prononce le sermon sur la montagne qui s’étend sur 3 chapitres de l’évangile de Matthieu ; d’abord les béatitudes puis notre passage.

 

Vous vous doutez bien que Jésus n’est pas ici dans une opération de marketing, et encore moins de séduction trompeuse. Jésus dit vrai pour venir faire la vérité en nous, comme nous l’avons chanté dans le psaume : « Lumière des cœurs droits, il s’est levé dans les ténèbres. » Ou encore comme saint Paul, dans la deuxième lecture, qui n’a pas usé d’artifices « pour annoncer le mystère de Dieu », qui n’a pas cherché à « convaincre », mais à éclairer des libertés. Oui, Jésus ne nous trompe pas sur nous-mêmes, il ne nous berce pas d’illusions mégalomanes, puisqu’il indique les contours concrets de notre appel.

 

Il faut d’abord avoir des mains ouvertes. L’inaction apparente des disciples, que nous avons évoquée, montre bien que le sel et la lumière sont des dons à accueillir, à faire grandir. Des dons reçus de Celui qui donne à la vie toute sa couleur et toute sa saveur.

 

Ces mains ouvertes doivent le rester : il faut transmettre ces dons. Le sel et la lumière n’ont pas leur finalité en eux-mêmes. Le premier met en valeur la nourriture à laquelle il est ajouté ; la seconde ne peut éclairer que ce qui est là.

 

Jésus attire aussi déjà notre attention sur le fait que ces mains peuvent se refermer en évoquant la possibilité de s’affadir - littéralement de devenir ‘fou’, donc de perdre son sens - ou encore de se cacher sous le boisseau, de ne rien éclairer, voire même de s’éteindre.

 

Jésus met enfin l’accent sur le fait que nous sommes appelés à œuvrer main dans la main. Ce ‘vous’ qu’il interpelle est un pluriel. S’il s’adresse à chacun de nous, il parle aussi à un peuple, à une Eglise. C’est ensemble, les uns avec les autres, malgré les défauts des uns et des autres, que nous sommes sel et lumière.

 

 

Ceci dit, nous pouvons et nous devons nous demander pourquoi sommes-nous - dès aujourd’hui – sel et lumière du monde ? Qu’est-ce qui peut justifier ce qui semble être une prétention démesurée ? Finalement, qu’est-ce qui pourrait nous distinguer de nos frères et sœurs en humanité qui ne sont pas disciples du Christ ?

 

Nous pouvons peut-être d’abord mentionner que notre appel - individuel ou en Eglise -  n’est jamais uniquement pour notre petit bonheur, pour notre confort spirituel. Quand nous sommes appelés, nous sommes ‘envoyés’ et ‘envoyés pour’ : pour la terre, pour le monde, pour les autres.

Le prophète Isaïe, dans la première lecture, montre bien toutes les œuvres pour lesquelles nous sommes appelés, ces œuvres qui témoigneront de notre Père. Il dit : « Ne te dérobe pas à ton semblable – littéralement ‘devant ta propre chair.’ - Alors ta lumière jaillira comme l’aurore. » Oui, nous sommes sel et lumière, parce que nous sommes appelés à donner la vie  au quotidien.

 

Mais une nouvelle fois, il n’est pas facile d’aimer, de vivre ‘pour les autres’. Et c’est pourquoi avant d’être une mission, l’appel de Dieu est un attachement, et c’est fondamentalement cet attachement qui fait de nous le sel de la terre et la lumière du monde. C’est en vivant cette intimité avec Dieu, cette Alliance (et notons ici que dans le Proche Orient ancien, le sel est signe d’hospitalité et d’alliance) ; c’est en se laissant saisir par Celui qui est Lumière et Amour ; c’est en se reconnaissant tout simplement aimés de Lui, que nous pourrons, à notre tour, être œuvres, témoins de son amour.

 

L’amour que nous donnons est toujours un don, aussi bien pour celui qui le reçoit que pour celui qui le donne, mais un don à faire fructifier. Alors, en cette eucharistie, désirons et accueillons ce don, afin d’être pour le monde les mains de celui qui  a donné sa vie pour nous.

 

 

Damien DEBAISIEUX