32e dimanche A

Novembre 2017

 

Frères et sœurs, lors de l’eucharistie, après l’Agneau de Dieu, le prêtre dit à voix basse une prière qui, dans l’une de ses deux versions, se termine ainsi : « que jamais je ne sois séparé de toi. » Un jamais qui signifie que nous voulons toujours, chaque jour, être avec Dieu. Un jamais qui reprend aussi la perspective de la mort, du jugement, et qui exprime la confiance dans la miséricorde de Dieu pour qui, rien, jamais, ne semble perdu. Pourtant, il y a aujourd’hui dans cette parabole, quelque chose d’irréparable, de définitif, et finalement de dramatique : cette porte qui se ferme, ces cinq jeunes filles insouciantes qui disent au Seigneur : « ouvre-nous », et cette terrible réponse : « je ne vous connais pas. »

Alors qu’ont-elles fait de si mal, ces jeunes filles ? On ne peut pas leur reprocher de s’être endormies puisque toutes, les dix, se sont endormies. Peut-être que leur erreur est de ne pas avoir envisagé que l’époux aurait du retard et donc de ne pas s’y être préparées. Elles avaient de l’envie, de l’enthousiasme, mais pas de persévérance. Elles se sont, à l’image de leurs lampes, enflammées, mais ce n’était qu’un feu de paille, sans consistance, ne tirant pas les conséquences concrètes dans leur vie de ce qui les attirait, ne passant pas aux actes, illustrant ainsi les paroles de Jésus dans le sermon sur la Montagne : « Ce n’est pas en me disant : ‘Seigneur, Seigneur !’ qu’on entrera dans le royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père » (7,21).

Envisager ce retard du Seigneur, c’est consentir à la durée, à la patience, à l’effort ; c’est œuvrer, jour après jour, à l’instauration du Royaume ; c’est renoncer au miracle éclatant ou à la facilité ; c’est reconnaître que nous ne serons jamais arrivés tant que lui ne sera pas là ; c’est consentir à l’absence apparente, au doute, au manque d’évidence ; c’est espérer encore au milieu des ténèbres, de la mort ; et c’est finalement croire que cette invitation à la noce n’est pas ponctuelle - dans les deux sens du terme - mais continue, permanente. C’est sans cesse que nous sommes invités à la noce, à la rencontre de l’époux, et donc c’est sans cesse que nous devons nous y préparer, nous donner les moyens de vivre ce que nous désirons, ce que nous attendons. Et, si nous regardons nos vies, nous savons où et comment le rencontrer, ou tout au moins comment nous disposer à cette rencontre : la prière, l’écoute de la Parole, les sacrements, le désir de la rencontre vraie et charitable du frère ou de la sœur. Vivons cela, jour après jour, à notre mesure, et nos lampes ne s’éteindront pas. Vivons-le car il n’est pas encore trop tard…

 

Cette parabole a donc un aspect implacable, mais, comme l’indique le dernier verset, c’est pour nous inviter à la vigilance, pour que nous soyons prêts. Et c’est là le deuxième aspect de cet évangile : un cri de joie et de vie : « Voici l‘époux ! Sortez à sa rencontre. » Car, selon les exégètes, la parabole originelle prenez fin avec l’entrée dans la salle des noces des cinq jeunes filles prévoyantes. Et donc, il ne nous était pas dit que la porte était refermée, il ne nous était pas fait mention de ce côté dramatique dont nous avons parlé.

Alors pourquoi Matthieu a-t-il choisi de poursuivre la parabole par cette exclusion violente des cinq autres jeunes filles ? D’abord, peut-être, pour mieux mettre en valeur la récompense, la grâce qui est faite aux jeunes filles prévoyantes, celle d’être tout simplement avec l’époux, comme dans une prière silencieuse ou comme dans une vie simple, ordinaire, sous le regard de Dieu. Matthieu a peut-être aussi fait ce choix pour nous mettre en garde, non pas contre l’inflexibilité de Dieu, mais contre nous-mêmes, contre cette porte que nous sommes capables d’ériger et de fermer, nous interdisant parfois l’accès à ce que nous avons de plus cher, de plus désiré ; n’entreprenant pas le chemin de vie qui nous semblait destiné, simplement par paresse, superficialité ou par peur. Oui, un appel à être cohérent avec nous-mêmes, à agir en conséquence, à nous unifier ; un appel à être vrai, à être finalement soi-même.

 

Frères et sœurs, gageons que nous n’entendrons pas cette parole infernale : « je ne vous connais pas ». Nous ne l’entendrons pas parce que nous voulons prendre au sérieux les exigences de l’Évangile. Si nous sommes ici ce matin, ce n’est pas par tradition, encore moins par convenance, mais parce que nous cherchons réellement à nous conformer à l’appel du Christ, à cet appel qui retentit encore aujourd’hui dans nos vies comme une invitation à la noce, à la rencontre de l’époux. Alors certes, il nous arrive, et il nous arrivera encore bien souvent, trop souvent, de nous assoupir, mais si nous alimentons la flamme de notre désir, la porte de la noce ne se fermera pas devant mais derrière nous, pour que nous puissions entendre, dès maintenant : « jamais tu ne seras séparé de moi. »