27e dimanche A

 

Nous sommes à la campagne, nous sommes de la campagne, alors peut-être pouvons-nous plus facilement « écouter cette parabole », comme Jésus le demande. Certes l’évangile, comme Isaïe dans la première lecture, parle d’une vigne, vigne qui symbolise le peuple de Dieu, et nous ne sommes pas dans une région de vignoble. Mais vigne, champ ou pâture, nous connaissons d’une part la question du rapport entre un propriétaire et son locataire, et d’autre part, le lien qui se tisse entre l’homme et le coin de nature qui lui est confié.

D’abord donc, le contrat entre un propriétaire terrien et son locataire est un gagnant-gagnant. Le premier confie sa terre à un fermier qui en prend soin, et verse, en temps voulu, un fermage ; chacun trouve ainsi son compte, surtout quand les deux hommes ont su instaurer une relation de confiance et de respect.

D’autre part, s’occuper d’une vigne, d’un champ ou même tout simplement d’un jardin, n’est pas sans conséquences sur ce que nous sommes. Si le vigneron taille sa vigne, si le paysan cultive sa terre, dessinant ainsi un paysage, la nature, elle aussi, nous façonne. Inutile de vous dire que l’on reconnaît aisément les mains d’un paysan parce qu’elles sont transformées, peu à peu, par son travail. Ce même paysan est aussi intérieurement changé dans son rapport au monde, son tempérament, son âme. A l’image de ce qu’il plante, il est facile de reconnaître en lui un homme enraciné qui a les pieds sur terre.

Il y a donc entre le propriétaire et le locataire d’une part, et le vigneron et la vigne d’autre part, un rapport dans les deux sens. Or, dans cette parabole, ce rapport  entre le maître et les vignerons est brisé puisque ces derniers refusent de payer leurs fermages, se font calife à la place du calife, et frappent, tuent et lapident. Leur attitude est révélatrice du regard qu’il porte sur la vigne. Elle n’est pour eux qu’un simple objet de profit. Ainsi, façonnés non par leur travail, mais par leur convoitise, ces hommes se déshumanisent et finissent par ne plus rien respecter, même pas le fils.

Qu’est-ce que Jésus veut dire aux chefs des prêtres et aux pharisiens ? D’abord, notons qu’il ne cherche pas à les condamner, mais à les interpeler, à les soigner. Même si la rupture semble de plus en plus évidente, un chemin de conversion est toujours ouvert, comme nous l’avons entendu dans le psaume.

Jésus rappelle à ces hommes qu’ils ont un contrat avec Dieu, une Alliance, et que, malgré l’envoi répété de serviteurs - les prophètes – et malgré la sollicitude du maître, ils ont refusé d’entendre ses appels. Ils ont trahi la confiance de Dieu en ne lui donnant pas sa part, c’est-à-dire en se servant de la vigne, du peuple, plutôt qu’en le servant. Alors que le peuple avait reconnu en Jean-Baptiste un grand prophète, et qu’il accueillait Jésus et se mettait à son écoute, les chefs religieux l’ont rejeté. Ils ont refusé d’écouter et Jésus et le peuple, et ils ont finalement fermé la porte à cette rencontre entre le maître et sa vigne, entre Dieu et son peuple. Ils avaient la mission de soigner le peuple, de le faire fructifier, et ils le rendent stérile. Ils lui ont imposé leur manière de voir, au lieu de se laisser façonner eux aussi. Ils se sont crus propriétaires de leur savoir, de leur foi, de leurs titres, au lieu de se rappeler que rien n’est jamais acquis, que la foi est un chemin, une rencontre, un exode. Ils ont aimé les bénéfices qu’ils pouvaient tirer de leur position au lieu d’aimer le peuple et, à travers lui, Dieu.

Le Christ, la pierre rejetée, nous donne alors une clef pour bâtir notre vie. En effet, il dit : « Le Royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à un peuple qui lui fera produire son fruit. » Nous aurions pu attendre qu’il dise « la vigne vous sera enlevée » ou « mon peuple ». Mais il dit « le Royaume », comme si ce Royaume, c’était la vigne, le peuple, comme si ce Royaume, c’était nous ! Bref, si tu veux rencontrer Dieu, rencontre ton frère et tu rencontreras Dieu. Ou encore, comme on le dit, montre-moi ta vigne et je te dirai quel vigneron tu es ; montre-moi ton homme et je te montrerai ton Dieu.

Frères et sœurs, nous sommes invités à faire fructifier le Royaume autour de nous ; à avoir le souci de nos frères en nous mettant à leur écoute, en respectant leur chemin, leur croissance ; à reconnaître, et à les aider à reconnaître, le Messie qui vient dans leur vie. C’est là le seul fermage que Dieu réclame !

Pour résumer, je vous laisse avec cette phrase du prêtre suisse Maurice Zundel : « Il ne s’agit pas de nous sauver…d’avoir la paix et la joie en nous…d’avoir une bonne conscience…d’obtenir une sécurité intangible…de se revêtir d’une protection contre les catastrophes cosmiques et humaines. Il s’agit uniquement de préserver, de protéger, d’accroître et de communiquer cette vie divine. »