23e dimanche A

 

Le 18e chapitre de l’évangile de Matthieu, dont nous venons d’entendre un passage, est entièrement consacré au sujet de la vie communautaire : ‘Qui est le plus grand ?’, la brebis égarée, le pardon entre frères, et ici la correction fraternelle. Si l’évangéliste aborde ces questions, c’est parce que lui et ses frères sont confrontés à ces problèmes concrets : Comment agir ou réagir quand le comportement d’un chrétien l’écarte de l’Eglise ? Quand son attitude entraîne la zizanie ? Quand il commet un péché public qui éclabousse l’ensemble de la communauté ?

Je retiendrai trois points de ce texte, certes pour gérer ce problème concret, mais surtout pour éclairer notre route de disciples du Christ.

 

D’abord, nous sommes appelés à vivre en Eglise. En effet, en employant le mot de frère – « ton frère » – et, comme nous l’avons dit, en laissant entendre que son péché rejaillit sur toute la communauté, Matthieu témoigne que nous sommes membres d’un même corps. A ce titre, nous ne pouvons donc pas nous réfugier derrière l’illusion que « si (notre) frère a commis un péché », c’est son problème et non le nôtre.  Par conséquent, nous sommes invités à agir, et à agir à l’image du Dieu qui nous appelle, c’est-à-dire à prendre l’initiative. A l’instar du berger qui laissera les nonante-neuf brebis pour aller à la recherche de celle qui s’est égarée, comme le dit Jésus au passage d’évangile qui précède le nôtre, nous ne devons pas attendre que notre frère revienne vers nous ; c’est à nous d’aller à lui ! Mais il ne s’agit pas là d’une démarche isolée, personnelle ; c’est bien entant que membre de l’Eglise et en son nom, que nous allons à la rencontre du frère qui s’éloigne. Ainsi, discerner ce en quoi son attitude blesse l’Eglise peut donner objectivité et fondement à notre démarche. Car, vous l’aurez compris, il ne s’agit pas ici de vouloir régler notre petit contentieux personnel avec ce frère, ou de lui faire la morale, mais d’être signe et témoin de la miséricorde de Dieu ; d’être un soutien, un frère, sur son chemin de vie. A travers ce texte, Jésus nous enseigne, nous révèle le visage de l’Eglise et de nos communautés qu’il désire pour nous.

 

Le second point qui nous est donné pour vivre cette vie communautaire, c’est la foi en la présence du Christ au milieu de nous. A l’apparition de ces problèmes, de ces tensions au sein des premières communautés chrétiennes, nous pouvons aisément imaginer ce que disaient ou pensaient les disciples qui avaient connu Jésus de Nazareth : « Ah ! Si le maître était encore avec nous… il saurait comment agir ; il nous dirait ce que nous devons faire ; il parlerait à ce frère qui provoque un tel scandale… ». Or, Matthieu répond : « Il est là ! » C’est ici un des thèmes essentiels de son évangile. Citons simplement le premier chapitre : « On lui donnera le nom d’Emmanuel, qui se traduit : ‘Dieu-avec-nous’ » ; et les derniers mots de l’évangile : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ». Et aujourd’hui encore, dans le concret de notre quotidien, c’est cette même promesse que le Christ nous redit : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. » Il est là, et il nous demande de croire qu’il continue d’œuvrer au sein de nos communautés alors même que nous avons épuisé nos ressources. Il est là, ressuscité, et nous sommes, ensemble et les uns pour les autres, la manifestation de sa présence.

 

Vous me direz peut-être que tout cela est bien théorique alors que notre évangile est on ne peut plus concret : « Si ton frère a commis un péché, va lui parler seul à seul et montre-lui sa faute ». Une telle démarche demande assurément une réflexion objective, du calme, de la psychologie et, disons-le, du courage et beaucoup d’amour. Et c’est ici le troisième point que je voulais aborder, où je vais me réfugier derrière une phrase de Madeleine Delbrel, cette convertie, témoin de Dieu à Ivry en banlieue parisienne, en milieu athée et communiste : « Rien au monde ne nous donnera l'accès au cœur de notre prochain sinon le fait d'avoir donné au Christ l'accès au nôtre.» Oui, frères et sœurs, le Christ nous envoie – « va » - à la rencontre de notre frère comme il envoie ses disciples aux quatre coins du monde : « Allez ! De toutes les nations faites des disciples ». C’est la même aventure, les mêmes terres à parcourir, les mêmes mers à traverser, et ce chemin qui nous emmène au bout du monde, ou jusqu’à notre voisin, ou tout simplement jusqu’à nous-mêmes, c’est le Christ. Lui seul, si nous le voulons, si nous le croyons présent au milieu de nous, peut faire de nous des fils et donc des frères. Ouvrons-lui notre cœur pour que, quand nous verrons notre frère venir à notre rencontre, nous puissions reconnaître en lui la miséricorde de Dieu à l’œuvre en nous-mêmes, en son Eglise,

dans notre monde.