Vie religieuse en général



(Dernière mise à jour le 22 juillet 2008)

 

 

 
 

La malédiction de la pauvreté et la béatitude du pauvre [1]

Armand Veilleux, o.c.s.o.

Les chrétiens, vivant pour la plupart dans des pays économiquement développés, n'hésitent souvent pas à parler de la pauvreté comme d'une bénédiction, d'une «béatitude». Un tel langage devient tout simplement indécent et scandaleux lorsqu'il s'adresse aux centaines de millions de pauvres du Tiers-Monde - et aussi aux vrais pauvres de chez nous - qui vivent souvent non seulement au-dessous du niveau de pauvreté, mais à un niveau pratiquement sous-humain.

En fait, la pauvreté n'est pas une bénédiction mais bien une malédiction. Elle est une des conséquences du péché et une forme de la malédiction que celui-ci a provoquée. Si Jésus a librement assumé cette malédiction, c'est afin d'en libérer l'humanité. Et s'il a déclaré les pauvres - non la pauvreté - bienheureux, c'est précisément parce qu'il est venu leur apporter cette libération. Lorsque le chrétien assume librement la pauvreté, à la suite du Christ, son geste n'a de sens que dans la mesure où il le pose pour les mêmes motifs que Jésus.

I.            La pauvreté comme conséquence du péché

L'abondance dans le plan de Dieu

 

Dieu est riche en bonté et il a comblé l'homme de ses largesses. Des oiseaux du ciel, des poissons de la mer, des fruits de la terre et des bêtes des champs, créés en quantité innombrable, il a dressé la table pour l'homme. Tout au long de l'Ancien Testament, ses promesses à Abraham et à Israël sont des promesses d'abondance: une progéniture comparable aux étoiles du ciel et au sable de la mer, une terre ruisselante de lait et de miel, des troupeaux de petit et de gros bétail à perte de vue, etc. Le bonheur éternel est même décrit par les prophètes sous l'image d'un banquet de viandes grasses et de vins capiteux. Tel était le plan de Dieu sur l'homme, et tel il demeure en définitive. Mais, entre-temps, le péché est intervenu, transformant en malédiction la bénédiction primitive.

L'harmonie brisée

L'harmonie initiale de l'homme avec Dieu, avec son frère et avec la nature a été brisée par le péché. La malédiction fulminée contre Satan a atteint l'homme et sa terre. Au lieu de l'abondance paradisiaque au milieu de laquelle il vivait, il doit désormais arracher sa subsistance à la terre par un dur labeur. Ses préoccupations terrestres accaparent facilement son coeur et lui font oublier son Dieu. Inquiet du lendemain, il accumule des richesses qu'il doit défendre de la convoitise d'autrui en élevant des murs qui deviennent autant de barrières entre lui et ses frères. Toute richesse accaparée l'est aux dépens de quelqu'un d'autre et devient une semence de guerre. Si les plus malins arrivent à se reconstruire un ersatz de bénédiction temporelle, la foule innom­brable des autres porte péniblement le poids de la malédiction du paradis perdu.

Jésus a assumé la malédiction de la pauvreté

Lorsque le Verbe de Dieu s'est fait homme il a assumé toutes les conséquences du péché. C'est ainsi qu'il s'est fait solidaire des petits et des pauvres, assumant leur pauvreté au point de n'avoir

pas où reposer' la tête, et même jusqu'au dépouillement radical de la mort solitaire sur une croix. Aux pauvres il est venu apporter la bonne nouvelle qu'en lui et par lui l'harmonie primitive serait rétablie. Le royaume eschatologique qu'il annonce et que ses disciples ont la responsabilité de réaliser peu à peu sur terre est un royaume où il n'y aura plus de tristesse, de pauvreté, d'ignorance, de maladie, mais la joie, l'abondance et l'harmonie des origines.

S'il proclame les pauvres bienheureux, ce n'est certes pas que leur pauvreté est en elle-même un bonheur, mais précisément parce qu'il est venu les en délivrer. II proclame de même bienheureux ceux qui pleurent, non parce que le bonheur réside dans les larmes, mais parce qu'il est venu leur apporter consolation.

Dès lors la seule façon chrétienne de proclamer aux pauvres qu'ils sont bienheureux est, d'une part de se faire solidaire d'eux en partageant leur pauvreté et, d'autre part, de travailler activement à enrayer de l'humanité cette conséquence de la malédiction engendrée par le péché, en rétablissant l'équilibre brisé.

II.          La pauvreté assumée librement à la suite du Christ

Essayons maintenant de discerner quelques-unes des dimensions de la pauvreté librement assumée à l'exemple et à la suite du Christ. J'utilise à dessein le mot «assumée» plutôt que le mot «choisie», car plusieurs n'ont pas le «choix» de choisir ou non la pauvreté, et il est possible à quelqu'un d'assumer très librement une situation qui lui a été imposée par les circonstances ou par les hommes sans qu'il l'ait voulue.

Dimension ascétique et mystique de la pauvreté

Comme toute autre créature, l'être humain est un véritable tissu de besoins: besoins matériels, physiques, affectifs, psychologiques, spirituels, etc. Mais au-delà de tous ces besoins, la personne humaine est aussi un être de désir. Elle possède en elle-même l'aspiration à une croissance illimitée, l'ouverture à une vie toujours plus pleine, le désir d'une participation toujours plus grande à la nature même de Dieu et d'une communion toujours plus profonde à sa Vie. Ce désir n'est autre que ce gémissement de l'Esprit qui en nous se fait prière, et dont parle Paul au chapitre huitième de son épître aux Romains. L'objet de ce désir, l'homme ne peut se le procurer lui-même, ou l'accaparer. Il ne peut que le recevoir comme un don gratuit, à l'égard duquel il doit se faire toute

réceptivité. II ne peut s'ouvrir à ce désir qu'il porte en lui que s'il sait faire taire la véhémence de ses besoins.

La pauvreté chrétienne est donc tout d'abord une attitude du coeur, un détachement affectif non seulement à l'égard des biens matériels, mais aussi à l'égard de tout ce qui n'est pas Dieu, l'objet ultime du désir qui constitue le noyau de l'être même de l'homme. Elle est donc détachement à l'égard du statut social, des honneurs, de l'appréciation qu'on reçoit des autres, de l'image qu'on s'est faite de soi-même, etc.

II serait toutefois illusoire de prétendre arriver à la pauvreté du cœur, à ce détachement affectif dont on vient de parler, sans une pauvreté effective, c'est-à-dire sans un détachement matériel concret. Là où est ton trésor dit Jésus, là est ton cœur. Il est concrètement impossible à un être humain dans la condition présente d'être profondément attentif à Dieu et à son propre être profond, s'il est constamment tiraillé par la préoccupation d'amasser et de protéger des richesses matérielles ou par le souci de s'assurer les jouissances des biens du cœur et de l'esprit. Avant de retrouver tous ses biens dans une totale liberté, Job a dû faire l'expérience douloureuse de les perdre tous, et découvrir à travers cette expérience que la seule richesse qui lui fût vraiment essentielle était son existence toute nue, le fait d'ÊTRE devant Celui qui EST.

Une autre conséquence de la rupture de l'harmonie primitive est le fait que la lutte pour la subsistance, et surtout la lutte pour l'accumulation des richesses, devient presque fatalement une lutte entre les hommes - lutte où les plus faibles sont impitoyablement écrasés. Le chrétien sait qu'il ne peut accumuler inconsidérément des richesses sans fermer ses entrailles à son frère.

Un détachement affectif et un certain dépouillement matériel concret à l'égard des biens matériels, ainsi qu'une sobriété dans la satisfaction de tous ses besoins sont donc nécessaires au chrétien s'il veut travailler activement à l'avènement du royaume eschato­logique en rétablissant dans sa vie personnelle l'harmonie avec Dieu, avec son prochain, et avec la zone la plus profonde de son

être personnel - harmonie rompue par le péché. C'est ce que l'on pourrait appeler la dimension ascétique et mystique de la pauvreté chrétienne.

Dimension sociologique de la pauvreté

Le créateur avait confié à l'humanité la gérance d'une terre où abondait tout ce dont chacun pouvait avoir besoin. Dans le royaume eschatologique tous seront également comblés. Mais notre expérience de l'entre-deux est celle d'un monde de disparités où la grande majorité des hommes souffrent de la faim pendant qu'une minorité est repue à en être malade. Comme au temps de Moïse et de l'esclavage d'Israël en Égypte, la douleur et la révolte des opprimés montent comme une clameur vers Dieu.

Tout au long de sa vie comme à travers tout son message, Jésus de Nazareth s'est mis résolument du côté des pauvres, des petits et des rejetés. Le chrétien ne peut être fidèle à son Maître sans faire de même. L'appel de Puebla à une «option préféren­tielle» pour les pauvres n'est pas une concession à des tendances idéologiques gauchistes, mais bien la réaffirmation d'une des exigences les plus élémentaires et les plus fondamentales à la fois du christianisme.

Si la pauvreté était une valeur positive en elle-même, plus on serait concrètement pauvre plus parfait l'on serait, et tout serait relativement simple, sinon toujours facile. Mais si l'on reconnaît que la pauvreté est en elle-même non pas une valeur positive, mais une conséquence négative du péché, que l'on doit assumer librement à la suite du Christ, par solidarité avec tous les démunis et les opprimés de ce monde, on devra reconnaître que cette solidarité peut prendre des formes très diverses, tout aussi légitimes les unes que les autres, selon les charismes propres à chacun, et la mission que chacun sent jaillir du fond de son coeur.

Des chrétiens se sentiront appelés à travailler pour les pauvres. La simple décence leur demandera évidemment d'adopter un mode de vie personnelle sobre, mais ils seront peut-être appelés

à mettre en oeuvre des moyens d'action et à utiliser des instruments de travail que des « pauvres » ne possèdent évidemment pas. Ils pourront par exemple travailler activement au soulagement de la misère du Tiers-Monde au sein d'organismes des Nations Unies ou d'autres grands organismes internationaux comme Oxfam. Ils auront peut-être alors à administrer des millions de dollars! Quels que soient les jugements portés sur les résultats concrets de tels organismes, leur action est en elle-même nécessaire, et il est donc important que des hommes consciencieux et motivés s'y consacrent.

Une action semblable pourra se faire à un niveau beaucoup plus limité et humble, par des gens qui se sentent appelés à travailler et à vivre non seulement pour les pauvres, mais aussi avec les pauvres, dans des projets concrets de conscientisation, par exemple. Ces personnes devront alors partager avec les pauvres la richesse de leur savoir, de leur expérience et peut-être aussi leurs biens matériels.

Mais il y aura aussi des chrétiens qui, comme Charles de Foucault, se sentiront appelés à une pauvreté encore plus radicale: non seulement à vivre avec les pauvres, mais totalement comme les pauvres, allant jusqu'à partager leur misère et leur destitution. Aucune règle religieuse, aucun supérieur ne peut imposer un tel radicalisme; mais l'Esprit peut y appeler. En plus des privations physiques, ces personnes acceptent implicitement un appauvris­sement culturel et intellectuel; et souvent elles réduisent considérablement la durée de leur vie. Faut-il jeter les hauts cris? Après tout Jésus aurait probablement vécu plus de trente-trois ans s'il avait enseigné et vécu une autre conception de Dieu et de l'homme !

En termes de rentabilité tangible et mesurable, cette troisième attitude semble parfaitement inutile. Mais, de toute façon, même les deux attitudes précédentes ne représentent que des gouttes d'eau versées au fond d'un immense gouffre à combler. En réalité, la valeur principale de chacune de ces trois attitudes est leur valeur sacramentelle ou symbolique. Sous ses diverses formes - pour, avec ou comme - la solidarité avec les pauvres est une façon symbolique d'exprimer le refus du déséquilibre introduit par le péché et qui se concrétise dans la disparité entre les hommes et entre les peuples. Elle est une façon de proclamer son désir de faire du moins sa petite part pour rétablir l'équilibre perdu et de déclarer en quelque sorte au pauvre: «Je ne puis rien, ou presque; mais je suis avec toi. S'il n'est pas en mon pouvoir de t'apporter les biens matériels, je t'apporte mon amour.» C'est la dimension sociologique de la pauvreté.

Dimension politique de la pauvreté

J'ai lu quelque part une réflexion de Gandhi que je cite de mémoire: «Quand j'ai faim, c'est un problème physique; quand mon voisin a faim, c'est un problème social; et quand un peuple a faim, c'est un problème politique. » II est possible que telle ou telle personne soit dans la misère parce qu'elle a été ruinée par l'injustice d'un autre individu. Mais si les trois quarts de l'humanité vivent dans le sous-développement et la faim, la raison n'est pas à chercher uniquement dans des injustices individuelles précises, mais bien dans des structures économiques et politiques internationales injustes. Cette injustice institutionnalisée constitue un péché social collectif dont aucun citoyen des pays développés ne peut refuser une part de responsabilité personnelle. La misère du Tiers-Monde est le prix payé pour nous permettre d'avoir nos trois repas par jour, nos maisons bien chauffées, nos autos confortables, nos télés couleurs, etc.

La libération totale du péché et de ses conséquences apportée par le Christ et que les chrétiens ont la responsabilité de réaliser dans le temps de l'Église comporte l'abolition de ces systèmes d'oppression. Une conversion des structures sociales injustes est tout aussi importante que la conversion des coeurs, et tout chrétien a le devoir d'y travailler activement d'une façon ou de l'autre. Parallèlement à cette action concrète qu'il ne faut pas négliger, et au-delà d'elle, la pauvreté librement assumée est une façon symbolique de se dissocier quelque peu du système ambiant, responsable de la misère de tant d'hommes, de se solidariser avec tous les pauvres qui luttent pour se libérer des mâchoires de l'oppression des riches, et de témoigner par un style de vie simple qu'il existe une «alternative» qui, si elle était adoptée universel­lement, ferait d'elle-même disparaître les inégalités. Elle est aussi une façon de protester contre le gaspillage éhonté des ressources limitées de la planète qui caractérise toutes les sociétés d'abondance. C'est là la dimension politique de la pauvreté.

Et le « voeu » de pauvreté...,

J'ai délibérément évité, tout au long de cet article de parler de «pauvreté religieuse» ou du «voeu» de pauvreté. Je ne crois pas qu'il existe une «pauvreté religieuse» distincte de la «pauvreté chrétienne» ordinaire, à moins que l'on ne veuille réserver le nom de «pauvreté religieuse» à une sorte d'artifice juridique par lequel on troquerait l'insécurité de la possession privée pour la sécurité de la propriété collective, et les exigences de la responsabilité personnelle pour le confort d'un système de permissions. Ce que j'ai dit jusqu'ici vaut, je crois, pour tout chrétien, quel qu'il soit.

Se dire « pauvre » du simple fait qu'on a fait voeu de l'être serait pour le moins de la prétention. Sauf de rares individus engagés dans des situations radicales, les religieux et religieuses ainsi que le clergé de nos pays industrialisés ne peuvent guère se dire pauvres qu'en donnant à cet adjectif un sens allégorique qu'ignore le commun des mortels. Mieux vaudrait, pour éviter les ambiguïtés et les illogismes, parler de simplicité de vie, de sobriété, ou encore - lorsque tel est le cas - d'engagement ou de solidarité avec les pauvres.

Celui qui, par son engagement dans un ordre religieux ou dans le clergé, a voulu se consacrer d'une façon spéciale à servir Dieu et ses frères, à la suite de Jésus de Nazareth, devrait normalement puiser dans cet engagement un stimulant additionnel à adopter une vie sobre et frugale, et devrait aussi y trouver le support institutionnel lui permettant d'aller très loin dans l'engagement pour les pauvres et dans le partage radical de leurs conditions de vie. La solitude du célibat, par exemple, rend possible des formes d'engagement que ne peut ordinairement se permettre quelqu'un ayant conjoint et enfants. L'appartenance à une communauté fraternelle devrait aussi permettre des situations d'engagement social et politique, surtout en pays du Tiers-Monde, qu'un individu isolé ne saurait souvent se permettre. Mais, fondamentalement, les exigences de la pauvreté demeurent les mêmes pour tout chrétien.

La pauvreté chrétienne étant en premier lieu une attitude du cœur, elle nous échappe dès qu'on prétend la posséder. Elle commence déjà à devenir nôtre dès qu'on la perçoit comme un appel personnel aux exigences illimitées et imprévisibles.

 



[1] Article publié en 1981 dans L'Eglise canadienne, pp 659‑662, et dans La Vie des Communautés Religieuses,  116‑124. Engl. trans.: "The Curse of Poverty and the Blessedness of the Poor", in Tjurunga, no. 76 (1984), 17‑22.