21 mars 2018 – jeudi de la 2ème semaine de Carême

Jérémie 17, 5-10; Luc 16, 19-31

Monastère de Martigné-Briand

Homélie

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           Un aspect important du récit que nous venons d’entendre – et cela est le cas de presque toutes les paraboles de Jésus – c’est que nous sommes confrontés simplement aux faits, et que nous – comme les auditeurs immédiats de Jésus – devons déduire des leçons et des règles de vie de ces faits eux-mêmes.  L’Évangile nous livre les faits bruts et laisse à chacun de nous d’en tirer les conclusions pour sa propre vie, et nous tous ensemble, pour la société qui est la nôtre. 

          

           Les faits racontés sont qu’il y avait un riche et un pauvre ; et il n’est pas dit s’il s’agissait d’un bon ou d’un mauvais riche et d’un bon ou d’un mauvais pauvre.  Cela est secondaire.  L’Évangile nous dit simplement qu’il y avait un riche et un pauvre et comment ils se conduisirent l’un en présence de l’autre durant leur vie.  (Un détail intéressant à noter est que le pauvre a un nom ; il est une personne ; il s’appelle Lazare, un nom qui veut dire « Dieu aide ».  Quant au riche, il n’est pas nommé.  Il représente tous ceux qui se sont laissés aliéner par leur avoir).   Les prophètes – comme Amos -- avaient parlé fortement contre l’oppression des pauvres et l’avaient condamnée.  L’attitude de Jésus est différente.  Il s’adresse dans cette parabole directement aux Pharisiens et se place en quelque sorte sur leur terrain.  Le riche n’est pas décrit comme quelqu’un qui commet l’oppression et l’injustice.  Il est tout simplement riche et il jouit de ses richesses, sans se poser aucune question.  Le pauvre est tout simplement pauvre.  Il ne demande rien, même s’il aimerait bien manger de quelque chose qui tombe de la table du riche. 

 

           Vient ensuite le renversement des rôles, après la mort de l’un et de l’autre. (Ce thème du renversement des rôles après la mort revient très souvent dans l'Évangile de Luc).  Le pauvre qui gisait par terre, est emporté par les anges dans le sein d’Abraham (la conception du ciel chez les Pharisiens).  Quant au riche, qui reposait sur des divans somptueux pour manger, il est tout simplement mis en terre.  Il n’était pas méchant, mais il a vécu toute sa vie dans l’inconscience.  Il s’est lié aux réalités d’ici-bas qui l’ont totalement absorbé, et il y reste après sa mort.  Il en souffre terriblement, maintenant, et voudrait épargner cette souffrance à ses frères, en leur envoyant des messagers.  Ce serait inutile, lui répond Abraham.  Ils ont Moïse et les prophètes.  S’ils ne les écoutent pas ils n’écouteraient pas quelqu’un qui reviendrait d’entre les morts.

 

           Cette dernière partie du récit est sans doute la plus importante, car elle souligne la racine de tous les maux : l’aveuglement.  Et cela doit nous interpeller particulièrement aujourd’hui.  Nos yeux sont-ils ouverts ?  La majorité des Chrétiens vivent dans les pays les plus riches du monde et ils sont en général fort peu éveillés aux injustices structurelles et systémiques de notre temps.  Ceux qui sont conscients de ces injustices sont les pauvres des pays opprimés.  Ils en sont non seulement conscients mais de plus en plus décidés à en rendre conscients les habitants des pays riches, y compris par des méthodes brutales et cruelles.  Même si l’on ne peut approuver les méthodes et même s’il faut condamner la violence – toute violence, de quel que côté qu’elle vienne – il faut quand même savoir entendre leur message. N'est-ce pas la mission des contemplatifs/ves de savoir lire les signes des temps à la lumière de l'Évangile?

 

Armand VEILLEUX