15 juillet 2019 – Lundi de la 15ème semaine

Is 1, 10-17; Mt 10, 34--11, 1

Monastère de Rixensart, Belgique

 

 

H O M É L I E

 

           Cet Évangile est un peu déroutant – comme l’Évangile l’est souvent.  La dernière partie, sur l’accueil de l’autre, et en particulier l’accueil du messager du Christ, est rassurante et facile à comprendre.  La partie centrale du texte, cependant, affirmant « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi » n’est pas digne de moi » est plus difficile à comprendre.  C’est comme s’il y avait une compétition entre les deux amours.  Ce n’est pourtant pas conforme à l’image de Dieu que Jésus nous donne d’habitude.

 

           Le tout est précédé d’une première partie où Jésus dit : « N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre...  je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère... on aura pour ennemis les gens de sa propre maison. »  Ce n’est certes pas là un texte facile non plus, mais le sens en est clair.  Le sens en est que la paix que Jésus est venu apporter au monde n’est pas une « paix à tout prix » .  Ce n’est pas une paix « comme le monde peut la donner ».  Ce n’est pas la paix qui consiste en compromis avec l’ordre établi, même lorsque cet ordre établi est fait d’injustice et d’oppression des plus faibles et des plus petits.  Ce n’est pas la paix annoncée par les faux prophètes qui ne désirent que se faire accepter et honorer, mais bien la paix annoncée par les vrais prophètes, une paix qui est le fruit du rétablissement d’un ordre juste, et dont on retrouve les échos dans le Magnificat :  « Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles... il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides ». 

 

           Quiconque a choisi de servir Dieu et non pas Mammon – quiconque a choisi de vivre selon les préceptes de l’Évangile et d’en accepter toutes les conséquences -- peut s’attendre à ce qu’en certaines circonstances ce choix le mette en porte-à-faux avec ceux qui l’entourent et même parfois avec ses plus proches, y compris ses parents ou ses enfants.  C’est alors qu’intervient cette parole de Jésus : « Si quelqu’un aime son père ou sa mère plus que moi, il n’est pas digne de moi ».  En dehors de cette situation de conflit et de choix obligé entre l’Évangile et ce qui lui est opposé, il est évident qu’il ne peut y avoir d’opposition ni même de tension entre l’amour de Dieu et l’amour des parents – celui-ci n’étant en fait qu’une expression de celui-là.

 

           Le Fils de Dieu s’est donné tout entier à sa mission. Selon la Lettre aux Philippiens (ch. 2), il n’a pas voulu « s’accrocher » à son égalité avec Dieu ;  il s’est anéanti – « vidé » -- ;  il a renoncé à tous ses droits pour se faire l’un d’entre nous ; et c’est pourquoi le Père l’a exalté...  Ainsi en est-il pour nous, nous dit Jésus.  Celui qui veut garder sa vie, c’est-à-dire celui qui s’accroche à sa vie comme une propriété privée, et qui est tout recroquevillé sur lui-même, a déjà en réalité perdu sa vie, car celle-ci est dès lors vidée de son sens.  Mais celui qui accepte la croix, qui accepte de vivre les conflits nés de la fidélité à l’Évangile, qui accepte de conformer sa vie à l’Évangile même si cela implique de choisir entre Jésus et ses plus proches, celui-là possède déjà en plénitude la vie – même si, en certains cas, cela peut le conduire à la mort physique.

 

           À ceux qui l’ont suivi dans cet esprit, à ses Apôtres, Jésus a donné le nom affectueux de « petits ».  C’est d’eux qu’il parle lorsqu’il dit que celui qui donnera ne fût-ce qu’un simple verre d’eau à « l’un de ces petits » ne perdra pas sa récompense.  Celui-là aura, dit Jésus, une récompense de prophète.  L’expression « une récompense de prophète » ne veut pas dire la récompense qui convient à un prophète, mais plutôt celle que l’on reçoit d’un prophète – un vrai prophète comme Élisée – qui, partout où il passe suscite la vie.  Tout comme « une récompense d’homme juste » veut dire celle que l’on reçoit d’un homme juste.

 

           Cet Évangile est très exigeant.  Il nous appelle à l’hospitalité, à l’accueil, spécialement l’accueil du petit, mais aussi à une hospitalité « ordonnée », où l’on sait établir un ordre d’importance, et choisir le Christ chaque fois que les circonstances ou les personnes nous obligent à choisir entre Lui et autre chose ou Lui et d’autres personnes, même si cela implique la croix, c’est-à-dire même si cela implique entrer en pleine possession de la vie en la perdant.

 

Armand Veilleux