Chapitre du 3 septembre 2017

Abbaye de Scourmont

 

Il faut…

 

 

          Nous avons célébré il y a quelques jours la fête de saint Augustin. L'un de ses écrits les plus beaux et les mieux connus est évidemment le Livre de ses Confessions -- "confessions" non pas tellement dans le sens de "confession des péchés" que dans le sens de "confession ou proclamation des merveilles de Dieu" dans sa vie.

 

          Or, il y a un prophète de l'Ancien Testament qui nous a laissé lui aussi des "Confessions".  C'est d'ailleurs le titre qui est donné à une partie du livre de Jérémie, et justement la partie d'où est tirée la péricope que nous avons entendue à Laudes et que nous aurons comme première lecture de l’Eucharistie de ce matin.

 

          Jérémie est l'une des figures les plus pathétiques de l'Ancien Testament.  Il n'avait pas la nature ardente et puissante qu'on s'attend de trouver chez un prophète, et qu’on trouve chez Élie, par exemple.  Il était faible, extrêmement sensible, sans doute un peu dépressif.  Et, par fidélité à la mission reçue de Dieu -- une mission qu'il essaya de refuser -- il dut transmettre constamment au peuple un message que le peuple ne voulait pas entendre.  À certains moments il se sentait comme dupé par Dieu, embrouillé dans des liens d'amour.  Pour décrire la violence avec laquelle Dieu était entré dans sa vie, il utilise un langage explicitement sexuel: "Tu m'as séduit, et je me suis laissé séduire, tu m'as fait violence (le mot hébreu signifie : "tu m'as violé"), et tu as vaincu."

 

          L’évangile que nous lisons aujourd’hui nous révèle que c’est aussi l'expérience de Jésus.  Après la confession de foi de Pierre à Césarée de Philippe, que nous avons entendue dans l'Évangile de dimanche dernier, Jésus commence à parler de sa mort à ses disciples.  Plus tard il en parlera aussi à la foule;  mais il doit d'abord préparer ses disciples:  "Jésus commença à dire ouvertement à ses disciples qu'il devait aller à Jérusalem et souffrir... être mis à mort et ressusciter le troisième jour."                     

 

          Il y a, dans cette phrase de l'Évangile, un mot d'une très grande importance: le verbe devoir.  "... il commença à leur dire ouvertement qu'il devait aller à Jérusalem..."  (La nouvelle traduction du lectionnaire : « … qu’il lui fallait » me semble moins heureuse). La mort de Jésus ne fut pas dans sa vie comme quelque chose venant de l'extérieur, comme un accident qui arrive, comme par hasard.  Cette mort faisait partie de son destin, ou plutôt de sa mission.  Il devait mourir.  Jésus fut obéissant à cette mission, obéissant jusqu'à la mort, malgré la peur et l'angoisse qu'il ressentait.

 

          Ensuite, dans la deuxième partie de l'Évangile, nous entendons Jésus préparer ses disciples à accepter eux aussi leur mort, avec la même attitude, le même empressement :  "Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix..."  Il doit être prêt à perdre sa propre vie.  Il s'agit de beaucoup plus que de "faire des sacrifices".  Beaucoup, en effet, sont disposés à se sacrifier, mais ne sont pas prêts à se donner.  Or, c'est précisément ce que Jésus demande.

 

          Si nous sommes fidèles à notre mission de Chrétiens, et si nous marchons sur les traces du Christ, de nombreuses occasions se présenteront où nous aurons à choisir entre: ou bien agir comme tout le monde ou bien mourir à nous-mêmes, entre: ou bien recevoir l'approbation de la foule ou mourir à nous-mêmes, entre: ou bien suivre le courant, ou bien mourir à nous-mêmes.  Nous découvrirons alors, comme Jésus, que nous devons mourir.  Il s'agit d'un "devoir", d'un aspect de notre mission.  Dans cette mort réside la plénitude de la vie.

 

          On pourrait fonder sur ces quelques mots de l’Évangile toute une théologie de l’obéissance à Dieu.  Il y a beaucoup de choses que nous « devons » faire, ne fût-ce que pour vivre. Nous devons respirer, nous devons manger, nous devons dormir.  Mais nous devons aussi travailler, nous devons aimer. Nous devons respecter les règles de la communauté à laquelle nous appartenons, afin que celle-ci puisse vivre. Il s’agit toujours, quoique à divers degrés, d’une exigence vitale. Nous nous rebellons contre tous ces devoirs lorsque nous les concevons comme des choses qui nous sont imposées de l’extérieur.  Nous les acceptons avec joie lorsque nous nous rendons compte que ce sont des exigences de la vie elle-même : soit notre vie personnelle – physique et spirituelle --, soit de notre vie communautaire ou ecclésiale. Soit aussi de notre vie sociale, tout simplement.

 

          Il suffit de consulter une concordance grecque du Nouveau Testament, pour voir les très nombreuses fois où cette expression « il faut » (en grec « dei » revient. Par exemple « il faut qu’il croisse et que je diminue ».

 

          Ceci introduit dans notre vie une tension, un sentiment d'urgence, que Jérémie exprime d'une façon admirable dans ses Confessions :  "Je me disais: 'Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom!' Mais dans mon coeur était un feu ardent, prisonnier dans mes os..."

 

          Lorsque nous sommes tentés de nous réfugier dans le silence de la complicité, lorsque nous aimerions pouvoir fuir notre mission de témoins, puisse l'amour du Christ brûler comme un feu ardent dans nos coeurs et dans nos os. 

 

 

Armand Veilleux

 


 

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