27 août 2017

Chapitre à la Communauté de Scourmont

 

 

Question d’identité

 

          Le texte du prophète Isaïe que nous venons de lire à Laudes et qui est la première lecture de la messe d’aujourd’hui n’a pas été choisi au hasard. Il nous aide à comprendre la question de Jésus à ses disciples : « pour vous, qui suis-je ? » et peut-être surtout la mention des « clés » qui revient dans les deux lectures.  

 

Ce texte d’Isaïe fut très probablement rédigé à une époque antérieure à la première déportation de la population de Jérusalem.

 

          Au début du 6ème siècle avant le Christ, l’empire babylonien prétendait soumettre à son autorité tous les petits royaumes et contrôler toutes les tribus dispersées dans ce qu’on appelle le « Croissant fertile ». Jérusalem était simplement une forteresse de plus à soumettre. Face à la une tentative de rébellion, l’empire babylonien exila en 597 a.c. tous les membres les plus importants de la société en diverses villes de la Mésopotamie.  Ce fut un dur coup pour la famille royale qui se considérait inamovible.  La prophétie d’Isaïe est adressée à toute la classe dirigeante qui s’attribuait l’importance et l’honneur appartenant au roi, et avaient transformé les clés du palais en symbole de son pouvoir croissant. Le prophète annonce que ces clés passeront à un autre, et que tout ce système fondé sur l’exploitation du peuple s’écroulera.

 

          À l’époque de Jésus, tout le peuple juif attendait un Messie qui rétablirait le royaume politique de David et son autorité sur les autres peuples. Jésus refuse de répondre à cette aspiration. Sa mission est autre. C’est pourquoi, au milieu de sa montée vers Jérusalem, alors qu’il a déjà assez longtemps travaillé à la formation de ses disciples, il les amène un jour en dehors du territoire juif, dans la région de Césarée, cette ville que Philippe avait construite en l’honneur de l’empereur Auguste. Et c’est là, en dehors d’Israël, qu’il leur demande ce que les gens disent du « Fils de l’Homme », c’est-à-dire de Lui.

 

          C’est aussi ce contexte géographique qui nous aide à comprendre la question des clés.  Quand Jésus dit à Pierre et donc à tous les Apôtres : « ce que vous aurez lié ou délié sur la terre sera lié ou délié dans les cieux », il ne parle pas ici du pouvoir de pardonner les péchés, mais de l’ouverture de son message à tous les hommes, sans distinction de langues ou de nations. En réalité il ne s’agit pas d’un pouvoir mais d’une mission

 

          La question « Qui est Jésus ? » est sans doute demeurée longtemps pour chacun de nous une question plutôt théorique… jusqu’au jour où, pour des raisons particulières à chacun de nous, nous avons été acculés à nous interroger sur le sens ultime de notre propre existence humaine.  La foi au Christ est en effet intimement liée à la foi en nous-mêmes.  Il est très difficile – même impossible – d’avoir l’une sans avoir l’autre ; et il est rare qu’on perde l’une sans perdre aussi l’autre.

 

         

 

 

          Cette question de l’identité nous est posée non seulement à chacun de nous en particulier mais aussi à nous comme communauté, comme Ordre, comme Église. Quand le Pape François appelle sans cesse l’Église à aller vers les périphéries, il exerce cette mission donnée par Jésus à l’Église de « délier ».

 

          Nous venons de terminer au réfectoire la lecture du livre de Danièle Hervieu-Léger sur la restauration monastique en France (et aussi en Belgique) depuis la fin du 19ème siècle.  Même si l’auteur lit sans doute un peu trop l’histoire à la lumière des théories sociologiques de Max Weber, elle montre bien que la rénovation monastique à l’époque de Dom Guéranger -- et la conception de l’Église qu’elle impliquait -- conduisait à une vision élitiste et même un peu sectaire du monachisme (et de l’Église), conduisant à une fermeture sur soi et non à une ouverture.  On a « lié » plutôt que « délié ».  Et la pénurie actuelle des vocations, après des succès initiaux, en est probablement le résultat normal.

 

          La question fondamentale d’identité de l’Église a été posée par Jean XXIII dans sa convocation du Concile Vatican II.  Tout le renouveau de notre Ordre depuis lors a été un effort sincère de répondre à cette question : qui sommes-nous ? à quoi sommes-nous appelés en tant que moines ? Toute cette recherche a peut-être été, jusqu’ici, trop refermée sur nous-mêmes, trop « autoréférentielle », dirait François.  La question suivante, de la réponse à laquelle dépendra peut-être un nouveau « renouveau » du monachisme, sera celle de nos relations avec l’Église universelle et avec la Société civile. Sans synergie et ouverture à l’autre, nos « groupes » sont voués à la disparition ou à être des témoins (sans doute admirés) d’un passé révolu.

 

          La solitude est évidemment une dimension essentielle de l’expérience monastique.  Mais toute solitude vraie implique communion.  La solitude n’est pas absence de relation mais qualité de relation.  On se fait souvent une image un peu idyllique de la solitude des premiers moines.  La réalité était sans doute plus « normale ».  Un témoin intéressant en est sans doute le manuscrit retrouvé à Nag Hammadi d’une lettre d’une femme à des moines pachômiens, au 4ème siècle, leur demandant de lui dire où elle pourrait bien trouver de la paille à bon marché pour ses ânes.  Relations normales entre bons voisins ! On a là un monachisme plus vrai que celui inspiré des descriptions romantiques de Chateaubriand.

 

          Savoir quoi, comment et quand « lier » et « délier ».

 

 

Armand Veilleux

 


 

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