Chapitre du 16 juillet 2017

Abbaye de Scourmont

 

 

Autorité comme service

 

          Au cours de cette semaine, nous avons eu l’occasion de réfléchir sur le sens de l’autorité dans la vie monastique, avec Dom Lode, abbé d’Orval, qui nous a commenté les chapitres 2 et 64 de la Règle de saint Benoît. L’autorité dans l’Église n’a de sens que si elle est vécue comme service, à l’image du Fils de Dieu qui est venu non pour être servi mais pour servir.

 

          Le pape François revient souvent sur ce point dans ses écrits ou ses homélies.  Mais il enseigne peut-être encore plus par ses gestes.  On peut le voir dans certaines nominations épiscopales, quand il choisit parfois comme évêque d’un important diocèse quelqu’un qui n’a jamais eu d’importantes fonctions ecclésiastiques, mais qui a été un curé proche de son peuple, y compris parfois quelqu’un qui a risqué sa vie pour défendre les droits de ses paroissiens.  On le voit aussi dans certains choix de nouveaux cardinaux, quand il va chercher, à la périphérie, quelqu’un qui ne s’est fait remarquer que par un service courageux de son peuple.

 

          Il y a aussi probablement une leçon à tirer dans la façon où François sait, discrètement, réhabiliter en quelque sorte des serviteurs fidèles qui avaient ou bien été laissés dans l’ombre, ou bien été écartés dans le passé. On pourrait citer plusieurs exemples.  Le plus frappant est probablement la nomination récente du cardinal Gregorio Rosa Chávez, qui était évêque auxiliaire de San Salvador depuis 1982, et en même temps curé d’une grande paroisse de la ville.  Il a 74 ans et se préparait à écrire, en septembre, sa lettre de démission comme évêque pour continuer son travail de curé.

 

          Gregorio Rosa Chavez fut, depuis son ordination sacerdotale, un étroit collaborateur de Mgr. Oscar Romero. Deux ans après l’assassinat de Romero, il fut nommé à 39 ans, évêque auxiliaire de San Salvador, alors que le siège était encore vacant.  Comme il avait été très proche de Romero, il avait trop d’ennemis à Rome pour être nommé archevêque. Il est donc resté durant 35 ans évêque auxiliaire, sous les trois successeurs de Romero.  Durant ce temps, les sièges des neuf diocèses de San Salvador devinrent vacants, mais il ne devint jamais évêque titulaire, parce qu’il était considéré à Rome trop proche de Romero, par les mêmes personnes qui bloquaient alors la béatification de Romero (les considérant tous les deux comme étant d’orientation marxiste). Aujourd’hui, François le nomme cardinal (et cardinal électeur, car il n’a que 74 ans). C’est une reconnaissance de son service des pauvres comme curé d’une paroisse de la capitale, mais aussi de son inlassable travail pour la paix dans son pays. Et, tout de suite après l’avoir nommé Cardinal, le pape lui confie la mission de travailler à la réconciliation des deux Corées, au moment où certaines grandes puissances semblent vouloir pousser la Corée du Nord à la guerre, afin de pouvoir l’anéantir. Cette mission donne une dimension encore plus « ecclésiale » à sa nomination. De retour dans son pays, après avoir reçu sa calotte rouge, le cardinal Rosa Chávez a dit qu’il considérait que c’était Romero qui, à travers lui, avait été fait cardinal.

 

          On pourrait citer quelques autres exemples semblables, qui ne sont pas de simples « faits édifiants », mais qui révèlent plutôt une vision d’Église chez le pape François. Un autre exemple est la nomination du Cardinal Joseph Tobin, qui fut durant deux ans le Secrétaire de la Congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique. Il avait été auparavant, durant deux termes consécutifs, le Supérieur Général des Rédemptoristes. (Il est né aux États-Unis, près de Détroit, et donc près de la frontière canadienne ; et a grandi au Canada à partir de l’âge de 19 ans, avec ses 12 frères et sœurs. Sa mère vit encore dans la petite ville canadienne de Stony Point, au Canada. L’un de ses confrères rédemptoristes était le frère de Dom Timothy Kelly).  

 

          Mgr. Tobin était très apprécié comme Secrétaire de la Congrégation pour les Religieux, mais avait beaucoup d’opposition au Vatican de la part des cardinaux américains les plus conservateurs, qui obtinrent finalement de Benoît XVI son départ de Rome.  Benoît XVI, qui l’appréciait, le nomma archevêque d’Indianapolis, aux USA.  François vient de le nommer Cardinal, et, tout de suite après, de le transférer dans un siège beaucoup plus important et stratégique, celui de Newark, en face de New York.  Là aussi, on peut voir, dans le geste de François, une réhabilitation et la reconnaissance de loyaux services en même temps que l’attribution de responsabilités aux dimensions ecclésiales.

 

          Un dernier exemple (il y en aurait beaucoup d’autres) est celui de Mgr. Loris Capovilla.  Celui-ci fut le secrétaire privé de Jean XXIII. Il eut un rôle discret mais important à côté de Jean XXIII durant le Concile et demeura la mémoire vivante de celui-ci durant les décennies qui suivirent le Concile.  Lorsque la coutume s’établit de nommer cardinaux quelques personnes ayant déjà passé l’âge de 80, pour reconnaître leurs services (p.e. de Lubac et Congar), on ne pensa jamais à lui.  François le nomma cardinal, en 2014, à l’âge de 98 ans. Personne ne s’y est trompé ; cette nomination était une façon d’honorer Jean XXIII, qui avait convoqué le Concile, autant que son secrétaire – ce qui lançait un message clair au moment où certains aspects du Concile étaient remis en cause par certains.

 

          Je ne crois pas qu’il faille voir, dans ces nominations, une façon de flatter l’orgueil ou l’ego de certaines personnes, mais plutôt une façon de reconnaître que l’Église repose sur le service d’humbles serviteurs, à l’image de leur Maître.

 

Armand Veilleux

 


 

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